"Lausanne : des chrétiens au cœur de la prostitution" par Gabrielle Desarzens

Elisabeth, 38 ans, est mariée et mère de 4 filles.
Elisabeth, 38 ans, est mariée et mère de 4 filles.
lundi 29 juin 2015

« Les femmes engluées dans la prostitution de nos villes peuvent retrouver le goût de vivre ; et une dignité. » Forte de cette conviction, Elisabeth Rupp de l’Eglise évangélique de Cossonay (FREE) a formé le groupe Perla de soutien aux prostituées de Lausanne. Avec d'autres chrétiens comme aussi d'autres groupes similaires, elle les visite sur leur terrain une fois par semaine depuis deux ans.

Il est 22 h30 dans les rues de Sévelin-Sébeillon à Lausanne. Ce mercredi soir, les filles sont nombreuses à chercher le client, les jambes offertes, la poitrine généreuse. Elles forment comme une carte de géographie : il y a les Roumaines sur le bas du carrefour, les Africaines plus haut sur la rue et enfin les Bulgares ; les Turques sont en face ; en contre-bas, il y a les transsexuels. Elisabeth Rupp, membre de l’Eglise évangélique de Cossonay, parque à proximité. Avec deux autres bénévoles, Josiane et Rose-Marie ce soir-là, elle prend dans le coffre de sa voiture un thermos de café chaud, des boissons froides, des chocolats, des bibles. Puis se dirige vers l’une ou l’autre.

Ana* dit avoir la trentaine. Originaire du Ghana, elle est en Europe depuis dix ans. Très maquillée, leggings noirs, t-shirt moulant, elle fait partie de ces femmes poussées sur les trottoirs de nos rues par la pauvreté et la misère endémiques de l’Afrique : « Je viens d’une famille pauvre, nous n’avions pas assez à manger », raconte-t-elle dans un anglais approximatif, le regard fuyant. Elle sourit à Elisabeth Rupp qui lui offre du thé froid, remercie. « J’aimerais quitter ce travail, dit-elle. Si Dieu m’aide. » Certains soirs, elle gagne jusqu’à CHF 300.- D’autres soirs, rien. Assise sur un petit mur, elle accepte volontiers que l’on prie pour elle. Elisabeth s'accroupit, pose une main sur son genou et demande à Dieu de la bénir.

« Vous avez du café ? »

Plus loin, Josiane et Rose-Marie se font courir après : « Vous avez du café ? » Les filles reconnaissent les membres de ce groupe qui, dans leurs sacs en plastique, leur réservent de petites choses, comme parfois une fleur. Qui s’inquiètent de savoir comment elles vont ; et surtout, qui viennent prier avec elles.

« Je préfère faire ce job plutôt que voler », lance Isabelle*, qui indique avoir traversé la Méditerranée depuis la Lybie en 2007. « Mais j’aimerais bien avoir un job normal ! » Visiblement, elle souffre de maux de dents. « Oui, ça fait mal. Je ne veux pas manger ce que tu proposes, là. » Elle se prostitue depuis un an, à raison de 3 à 4 nuits par semaine : « Je n’ai pas le choix ! » A ses côtés, Sybille* change de robe à même la rue. Le vêtement blanc très court a raison du rouge : une voiture passe, s’arrête, l’emmène.

Chemin de libération

Le groupe Perla est né en 2013 sous l’impulsion d’Elisabeth Rupp, juriste de formation. « J’ai moi-même vécu des moments difficiles, comme un divorce, explique-t-elle. J’ai connu le manque de fondement dans mon identité et n’ai pas toujours pris de bonnes décisions. Après avoir entrepris tout un travail sur moi, j’ai eu envie d’équiper les femmes, de les aider à mettre de saines limites dans leur vie. Les prostituées ? Elles ont, plus que toutes les autres femmes, besoin d’affirmer un respect d’elles-mêmes, de retrouver une dignité. Et Dieu peut les aider dans ce chemin de libération », affirme-t-elle.

Le groupe Perla n'est pas le seul à s'investir ainsi dans les rues de Lausanne. En 2014, l'association Port'Espoir est née entre ces bénévoles, ceux de Jeunesse en mission et de l'Eglise Westlake - reproupés sous l'appellation « The Walk » - et ceux de « Lily of Hope » de l'Eglise Provence 24 (anciennement l'Eglise évangélique apostolique de Lausanne). « Les bénévoles de 'The Walk' arpentent les mêmes rues tous les lundis soirs et ceux de 'Lily of Hope' tous les jeudis soirs », précise Valérie Ziehli de l'Eglise Provence 24.

« L’association Port’Espoir nous rend ensemble plus visibles sur la scène politique et des Eglises. Un de nos buts communs est aujourd’hui d’ouvrir une maison d’accueil de veine spirituelle à Lausanne, mais avec des professionnels du monde psychologique et médical. On imagine aussi mettre sur pied des formations qui leur permettent des reconversions professionnelles. »

Donner le goût de vivre !

Pour l’heure, est-ce que ces chrétiens aident vraiment des filles à s’en sortir ? « Je vois depuis deux ans que plusieurs ont quitté cette activité, comme Estelle* qui a ouvert une onglerie et qui s’en sort ; ou cette femme polonaise qui est rentrée dans son pays et qui parvient à s’occuper de sa fille, tout en exerçant un travail hors de la prostitution. » Elisabeth garde contact avec plusieurs. « On est là pour donner cette impulsion, cette envie de relever la tête et ce goût de vivre ! » Au niveau du canton, Port'Espoir est déjà intervenu avec des filles qui témoignaient être victimes de la traite des êtres humains, ce qui peut permettre à l’Etat d’intervenir. En attendant, trois soirs par semaine et même en période de vacances scolaires, des bénévoles sont là. Elisabeth a la plupart du temps des paroles précises pour chacune : « Des paroles de connaissance par rapport à leur passé ; des paroles prophétiques pour leur avenir. J’ai la conviction que par ce moyen, Dieu peut toucher les cœurs. »

Gabrielle Desarzens

*Prénoms d’emprunt

  • Encadré 1:

    Un travail bénévole apprécié par la police

    Un policier de la sûreté vaudoise, engagé depuis plus de dix ans dans la lutte contre la traite des êtres humains dans les milieux de la prostitution, salue le travail des membres de l'association Port'Espoir. Il indique d’ailleurs avoir déjà rencontré plusieurs d'entre eux dans la rue. « Bien sûr, ces bénévoles peuvent être dérangeants pour celles qui se prostituent par choix, indique-t-il. Mais toute initiative, chaque opportunité qu’on donne à une femme victime de cette activité de s’en sortir est une bonne chose. Cela peut aider plusieurs à sortir de la traite, des clans qui sont aujourd’hui très présents. »
    Les salons de la rue de Genève 85 ont fermé en mai 2014, notamment pour des questions d’hygiène et de politique urbaine. Depuis, les conditions se sont dégradées pour les travailleuses du sexe de façon conséquente. Les clients qui consommaient précédemment de façon discrète dans un salon ont fait place à ceux qui achètent une passe dans leur voiture au fond d’un parking. Résultat : la sécurité pour les filles n’est plus la même.

  • Encadré 2:

    Une perle se crée dans une huître à partir de quelque chose qui la blesse. Le nom Perla a ainsi été choisi pour signifier que quelque chose de beau peut naître dans la vie de ces femmes après la prostitution. « Et nous leur rappelons que Dieu les voit chacune comme une perle précieuse », souligne Elisabeth Rupp.

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