« Les chrétiens ne sont pas là pour gagner une loi ! »

Mathieu Maillefer jeudi 02 septembre 2021

En octobre dernier, le verdict du Tribunal constitutionnel polonais rendant l’avortement quasi illégal a provoqué de nouvelles grandes manifestations dans le pays. Pasteur dans la plus ancienne église évangélique de Varsovie, Samuel Skrzypkowski, 31 ans, nous donne son regard sur la crise traversée actuellement par la Pologne sur le sujet.

S SkrzypkowskiLa Pologne est devenue l’un des pays les plus restrictifs en matière d’avortement en Europe… alors que le Parlement européen a voté en juin une résolution qui désigne l’avortement comme un droit fondamental pour toutes les Européennes. Entre catholiques conservateurs et militants pro-avortement, les fronts se cristallisent. Mais qu’en est-il des évangéliques ? Samuel Skrzypkowski, pasteur jeunesse de l’Eglise baptiste de Varsovie, livre ses impressions à Gabrielle Desarzens, qui s’est rendue sur place pour un reportage diffusé dimanche 5 septembre sur RTS La Première1.

  • Combien d’évangéliques êtes-vous en Pologne ?

Sur une population de 38 millions d’habitants, on dénombre entre 50'000 et 100'000 évangéliques ; on parle donc d’environ 0,01% de la population. Malgré ce faible nombre, les milliers d’évangéliques sont très actifs et présents dans la société polonaise. Et les églises évangéliques sont en croissance un peu partout dans le pays.

  • Vous sentez-vous proche des catholiques de ce pays ?

Sur certains points oui mais sur d’autres beaucoup moins. L’église dans laquelle je suis pasteur s’est retirée des mouvements œcuméniques. Nous avions le sentiment que nous ne prêchions pas le même Évangile. Nous préférons donc nous focaliser sur des actions concrètes et pratiques en commun, comme l’aide aux pauvres, ou la lutte contre l’avortement, plutôt que de vivre des célébrations ensemble où nous nous mentons les uns aux autres.

  • Est-ce un problème pour vous que l’église catholique soit si proche du gouvernement ?

Oui, assurément ! D’après mon opinion, une alliance entre le gouvernement et l’église n’est jamais profitable à aucune des parties. L’église ne devrait pas s’immiscer dans la politique ni donner d’opinions de vote. Elle doit rester l’Église de tous et respecter les opinions de chacun de ses membres.

  • Que pensez-vous du récent vote européen de juin qui désigne l’avortement comme un droit fondamental ?

Je désapprouve cette prise de position du parlement européen. Lorsque la Pologne est entrée dans l’Union Européenne, il y a eu énormément d’enthousiasme et d’espoir de croissance – notamment sur le plan économique – de la part de la population. Si l’UE a apporté beaucoup de choses positives à la Pologne, il faut aussi qu’elle sache laisser son indépendance à chaque pays, notamment sur les points éthiques tel que l’avortement. Ce n’est pas à l’Europe de décider pour ses pays membres ce que sont ou non les droits humains.

  • On dit que 69% de la population polonaise est aujourd'hui favorable à l’avortement : est-ce que les chrétiens qui y sont opposés ne sont pas en train de perdre la partie ?

C’est possible. Mais les chrétiens ne sont pas là pour gagner une loi, ils sont là pour gagner des âmes à Christ ! Selon moi, l’avortement n’est pas une affaire de christianisme, c’est une affaire de justice. Autant les chrétiens que les non-chrétiens doivent lutter pour la vie !

  • Pensez-vous que les chrétiens doivent prendre part à la discussion sur l’avortement ?

Oui bien sûr ! De la même manière que des chrétiens se sont levés pour défendre les Juifs lors de la 2e Guerre Mondiale et qu’ils se lèvent actuellement pour soutenir les personnes en situation de handicap qui sont actuellement les grands négligés du gouvernement. Les chrétiens doivent toujours se battre pour les droits humains de toutes les personnes, y compris pour celles qui ne sont pas encore nées.

Propos retranscrits par Mathieu Maillefer

 

1 « En Pologne, tu n’avorteras pas ! » Tel est le titre de l’émission Hautes Fréquences diffusée dimanche 5 septembre sur RTS La Première. A écouter ici. Gabrielle Desarzens a fait le point sur la question de l’avortement qui secoue la Pologne. Elle a tendu son micro aux femmes militantes comme aussi aux catholiques conservateurs, dans ce pays où l’Eglise catholique est une forte composante de l’identité nationale.    

  • Encadré 1:

    Repères

    Depuis octobre 2020, l’avortement en Pologne n’y est plus autorisé que dans deux cas : en cas de grossesse résultant d’un viol ou d’inceste, ou lorsque la vie de la mère est en danger. Le Tribunal constitutionnel polonais, étroitement contrôlé par le pouvoir national-conservateur du PiS, le parti Droit et Justice, a en effet déclaré l’avortement pour raison de malformation du fœtus contraire à la Constitution. Cette décision a provoqué une véritable ébullition sociale, avec les plus grandes manifestations que la Pologne ait connues depuis la chute du communisme en 1989. Aujourd’hui, dans cet Etat qui compte plus de 37 millions d’habitants, il y a moins de 2’000 avortements légaux par an, selon les données officielles. Avec un avortement rendu quasi illégal, les organisations féministes dénoncent donc un retour en arrière, puisque l’avortement était autorisé et gratuit entre 1956 et 1993, sous le régime communiste.

    En 1993, quatre ans après la chute du communisme, le gouvernement polonais de centre-droit, très proche de l’Eglise catholique, a interdit l’avortement. Mais il a introduit trois exceptions : en cas de viol, d’inceste, de danger pour la mère ou de malformation du fœtus. Il s’est agi d’un compromis avec la puissante Eglise catholique, ultra majoritaire en Pologne, où le catholicisme est une véritable composante de l’identité nationale.

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