"A Antioche ou à Niamey, être chrétien dérange", par James Morgan

James Morgan lundi 15 juin 2015 icon-comments 1

Suite aux violences dont ont été victimes les chrétiens du Niger en janvier dernier, James Morgan, enseignant à la Faculté de théologie de Fribourg, retrace les origines d’un terme qui a caractérisé rapidement les disciples de Jésus.

Le samedi 17 janvier 2015, après l’attentat contre le siège de « Charlie Hebdo », des églises et des écoles chrétiennes ont été incendiées à Niamey – à près de 4000 kilomètres de Paris ! Y a-t-il un lien logique ? Le président nigérien avait participé à la marche du dimanche 11 janvier dans la capitale française pour soutenir les droits à la liberté d’expression. Certains musulmans du Niger n’ont apprécié ni la marche ni le geste de solidarité de leur président et ont voulu organiser une manifestation pour exprimer leur mécontentement. chretienne nigerienneOr, cette initiative a été interdite par le gouvernement et empêchée par la police. La réaction ? Des émeutes… qui se sont rapidement organisées pour détruire la propriété de ce qui semblait d’origine étrangère, y compris les églises et les œuvres chrétiennes. D’où la question pertinente de la chrétienne troublée et perplexe sur la photo ! Le lien n’est pas logique ; c’était un prétexte pour donner libre cours à la frustration d’une partie du peuple contre une minorité religieuse. Cet événement évoque le fait que porter le nom du Christ ne passe pas inaperçu. Ce n’est pas une présence anodine.

Des noms pour dire la continuité ou la discontinuité

Lorsque nous lisons les deux ouvrages de Luc, son évangile et les Actes, nous rencontrons souvent des conflits entre Jésus, ses disciples et différentes communautés religieuses ou philosophiques. Déjà à l’époque, le mouvement de Jésus pouvait déranger, car il était différent par son enseignement et la pratique de la foi. Luc utilise plusieurs désignations pour décrire ce nouveau mouvement qui est né au sein d’Israël et qui s’étend dans d’autres régions. Certains de ces noms montrent la continuité avec le peuple d’Israël, par exemple, « les saints » et « la Voie ». D’autres appellations, comme « chrétiens », illustrent la discontinuité. Puisque cette expression est amplement attestée dans l’histoire de l’Eglise, il peut sembler étrange qu’elle soit employée seulement trois fois dans le Nouveau Testament, deux fois dans les Actes (11,26 et 26,28) et une fois en 1 Pierre 4,16. D’où vient cette appellation ? On la trouve pour la première fois dans les Actes des Apôtres, dans un récit qui résume l’évangélisation d’Antioche et la croissance de l’Eglise, grâce au dévouement des disciples et à l’accompagnement spirituel de Barnabas et de Saul (Paul).

A Antioche pour la première fois !

Nous savons par la suite que cette Eglise est devenue une des communautés essentielles pour l’expansion de l’Evangile. En effet, Antioche avait un grand potentiel. C’était une ville très cosmopolite, importante dans l’Empire romain sur le plan culturel et économique. Nous voyons par ce récit que certains Juifs qui provenaient de la diaspora (en dehors d’Israël) avaient le courage d’annoncer l’Evangile aux Grecs. On y voit la réalisation du mandat de Jésus donné à ses disciples en Actes 1,8. Dès lors, l’Eglise sera de plus en plus composée de disciples d’origine païenne (le reste des Actes le raconte). Luc met l’accent sur l’accueil favorable de l’Evangile à Antioche : « un grand nombre de personnes » (11,21), « une foule assez nombreuse » (v. 24) et « beaucoup de personnes » (v. 26). Tous ces gens qui n’avaient pas reçu une formation biblique dans les synagogues, avaient besoin d’un enseignement solide concernant la foi en Jésus (tout comme Théophile, voir Luc 1,4). Barnabas et Saul leur fournissent cette formation. C’est au verset 26 que Luc insère en aparté, comme s’il le chuchotait à ses lecteurs : « Ce fut à Antioche que, pour la première fois, les disciples furent appelés chrétiens. »

Une origine à l’extérieur du mouvement

Cet usage met en lumière la manière dont on désignait dans l’Antiquité les partisans d’un personnage ou les adhérents d’un mouvement. Comme « christianoi » (« chrétiens » au pluriel), on trouve, par exemple, des expressions semblables dans le monde politique : herodianoi et kaisarianoi. Le sens est clair : être associé ou partisan de Christ, disciple de Jésus, ou tout simplement « chrétien » (christianos). Est-ce que cette appellation a ses origines dans le mouvement ? Ou provient-elle de l’extérieur ? Il semble initialement que ce terme provient de l’extérieur. Dans ce verset, nous lisons que les disciples « furent appelés chrétiens » à la voix passive, ce qui laisse penser que c’est la population d’Antioche qui leur donna ce nom. C’était un mouvement nouveau, qui se distinguait d’autres groupes juifs, parce qu’il reconnaissait non seulement Moïse et les prophètes, mais aussi Jésus comme le Messie. De plus, ce groupe accueillait des gens d’origine païenne et devint nombreux en peu de temps. Il fallut donc leur donner un nom afin de les distinguer d’autres groupements religieux ou philosophiques.

L’autre mention de « chrétien » dans les Actes confirme cela. Elle est employée par Agrippa, un non-initié du mouvement : « Et Agrippa dit à Paul: Tu vas bientôt me persuader de devenir chrétien ! » (Actes 26,28). En revanche, la communauté juive semblait préférer d’autres expressions, évitant ainsi d’associer à Jésus et à ses disciples le titre de « christ » (« oint »). On disait par exemple : « la secte des Nazôréens » (Actes 24,5 ; voir aussi 6,14) ou on évitait de prononcer le nom de Jésus en disant tout court « ce nom » (Actes 4,17 ; 5,28 ; 9,21).

Par contre, au fil du temps, les disciples de Jésus semblent avoir accepté le terme « chrétien » pour eux-mêmes. Ils n’y ont vu aucune nuance offensante, si bien que la troisième et dernière occurrence dans le Nouveau Testament est résolument positive et révélatrice : « Mais si quelqu'un souffre comme chrétien, qu'il n'en ait point honte, et que plutôt il glorifie Dieu à cause de ce nom » (1 Pierre 4,16). Le peu de mentions du terme « chrétien » dans le Nouveau Testament peut être expliqué ainsi : les disciples de Jésus préféraient d’autres expressions lorsqu’ils parlaient d’eux-mêmes, et le langage utilisé dans les documents du Nouveau Testament visait à communiquer surtout avec les initiés.

Etre chrétien, qu’est-ce que cela veut dire ?

Depuis ces premières générations de disciples, le nom de Christ a été porté partout dans le monde. Comme jadis, le nom « chrétien » reflète aujourd’hui une personne ou un groupe qui a accepté de nouveaux points de repère. La foi en Jésus le Messie signifiait pour les premiers chrétiens une nouvelle orientation par laquelle on vivait sa foi en Dieu ; donc non seulement une foi théocentrique, mais aussi christocentrique. Plusieurs siècles plus tard, dans bien des régions, il est encore dangereux de s’associer au nom de Christ. Néanmoins, dans d’autres milieux, le terme « chrétien » a perdu sa force intrinsèque. Là où j’ai grandi, par exemple, tous mes amis venaient de familles « chrétiennes ». Le nom « chrétien » semblait parfois banal, sans impliquer un réel engagement. Pourtant, le monde a évolué depuis lors et je constate que plus la société se sécularise, plus le mot « chrétien » retrouve sa valeur initiale. Porter le nom du Christ aujourd’hui, qu’est-ce que cela veut dire ? Comment les chrétiens incarnent-ils la présence de leur Seigneur en Suisse, en Europe et en Afrique, etc. ? Existe-il un sens d’unité entre eux, à l’instar de l’Eglise à Antioche, une communauté internationale ? Quelles sont les barrières qui empêchent de partager et de vivre ensemble la foi ? Aujourd’hui comme jadis, l’emploi de « chrétien » nous pose de telles questions. L’exemple du Niger montre que si l’on est porteur ou porteuse du nom du Christ, on est rattaché-e à une personne et à une histoire qui représentent des croyances et des valeurs anciennes. Et quel que soit le nombre d’adeptes présents dans un lieu donné, cela peut déranger !

James Morgan

 

  • Encadré 1:

    Bio express
    James Morgan est un spécialiste du Nouveau Testament. Il enseigne le grec biblique à la Faculté de théologie de l'Université de Fribourg et l'exégèse à l'Institut biblique et missionnaire Emmaüs. Il est marié à Lilian. Ils ont trois enfants et fréquentent l'Eglise évangélique libre de Fribourg-Bourguillon (FREE).

1 réaction

  • John Moussa Samson mardi, 30 juin 2015 15:10

    Merci beaucoup Dr James! Votre analyse est vraimment tres pertinente!

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