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Gérer les limites, prévenir les abus

Condensé d’une conférence donnée par le pasteur Thierry Juvet mardi 21 février 2023

Le 6 décembre dernier, à Lausanne, la FREE a signé la Charte « Ensemble contre les comportements transgressifs », proposée par le RES-SEA. Cette charte a pour objectif de prévenir les différentes sortes d’abus – abus de pouvoir, spirituels ou sexuels – dans nos Eglises et œuvres chrétiennes. Pasteur et consultant senior chez Option Conseil, Thierry Juvet était invité, dans ce cadre, à s’exprimer sur la question « Pourquoi l’être humain est-il abusif envers les autres? ». Morceaux choisis. [Cet article a d'abord été publié dans Vivre (www.vivre.ch), le journal de la Fédération romande d'Eglises évangéliques.]

Durant cette conférence, c’est moi qui annoncerai le moment de l’apéro. J’ai donc du pouvoir et la possibilité d’être abusif. Et le pire des pouvoirs abusifs s’exerce avec un grand sourire du genre : « Vous me comprenez ! » Je vous mets d'accord avec moi et je peux abuser de vous ! Voilà pourquoi il est utile de savoir démasquer et combattre les abus – même ceux qui se déroulent dans les Eglises, y compris évangéliques.

Pourquoi les abus existent-ils ? Nous, chrétiens, répondons souvent à partir de notre théologie de la rédemption : « Le cœur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant » (Jé 17.9). Mais cette explication spiritualise un problème qui relève, en fait, de la théologie de la création.

Mettre de l’ordre dans le tohu bohu

« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide » (Ge 1.1). Le terme hébreu traduit par « informe et vide » est « tohu bohu ». Et celui-ci possède trois caractéristiques.

● Il caractérise une situation où règne la confusion. Les personnes victimes d’abus souffrent souvent de confusion : « Je ne sais plus vraiment si j'ai raison ou si j'ai tort ».

● Il caractérise une situation sans issue, dont il semble impossible de sortir.

● Dieu n’habite pas le « tohu bohu ».

Ainsi, lorsque Dieu intervient pour créer le monde, il parle et il sépare : « Que la lumière soit ! Et la lumière fut... Et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres » (Ge 1.3-4). Dieu fait cela durant la création. Il parle, fait émerger et classe, en séparant les éléments : les eaux d'en haut des eaux d'en bas, le sec du mouillé, les espèces, l'être humain homme et femme. En séparant, Dieu introduit de l'ordre, de la clarté et de la différence. Il permet aux humains de devenir des individus, d’être créatifs et de savoir qui ils sont.

Mais c'est à partir de là que naît le problème. Les humains doivent apprendre à gérer le fait qu’ils sont différents les uns des autres, qu’il existe une limite entre le « toi » et le « moi »  : « Toi, tu n'es pas moi. Et moi, je ne suis pas toi ». Nous sommes différents, mais connectés : nous travaillons, vivons, dormons, mangeons, prions ensemble. Et nous gérons constamment une frontière entre « mon moi » et « ton toi ».

Les abus, avec les souffrances qui les accompagnent, naissent là où cette frontière n’est pas respectée. Evitons cependant de voir des abus partout : certaines personnes se sentent abusées, alors que, en fait, elles ne supportent pas la contradiction.

Dieu nous a créés différents les uns des autres. Cela nous oblige à gérer nos relations, nos contacts avec l’extérieur, le « toi ». Dans ce but, il nous a donné deux « interfaces » avec l’extérieur. Apprendre à les utiliser, c’est découvrir comment se comporter de manière non abusive.

Deux interfaces pour être en relation

La première interface concerne le contact de notre corps avec l'extérieur. Il s’agit de nos cinq sens qui peuvent devenir des moyens d’abuser ou d’être abusé.

● L’ouïe. Je peux employer des paroles blessantes, un ton agressif ou mielleux insupportable.

● L’odorat. Certaines personnes ou éléments naturels nous agressent avec leur odeurs.

● Le toucher. Les gestes déplacés, les personnes qui parlent trop près de nous.

● La vue. L'exhibitionnisme, les images horribles, violentes.

● Le goût. Il peut être un lieu d’abus, si on nous met de force quelque chose dans la bouche. Très vite dans leur développement, les bébés cherchent à contrôler leur bouche.

Nous avons besoin de prendre conscience de la puissance du corps et de l’impact que cela peut avoir pour les autres personnes.

La seconde interface, ce sont les émotions : la peur, la tristesse, la colère, la joie. Les émotions sont à notre âme ce que les sensations sont à notre corps. Mon âme peut vivre une émotion qui me signale que je suis en danger. Les émotions sont bonnes, mais l’Ennemi les dénature souvent.

La colère, par exemple, n’est pas mauvaise en elle-même. Le personnage biblique le plus en colère, c'est Dieu lui-même. Mais lorsqu’elle produit de la violence, elle devient le moyen d’abus. Ainsi, lorsque cette violence monte en nous, prenons-la comme un avertissement de notre âme : elle nous alerte et nous prévient que nous risquons de devenir abusifs.

La tristesse peut aussi servir à abuser. Certaines personnes manipulent par le moyen de la tristesse, afin d’obtenir des autres ce qu’elles veulent.

Trois outils pour des relations de qualité

A partir de ces deux interfaces, Dieu nous donne trois outils permettant à nos relations de gagner en qualité : devenir plus respectueuses, constructives, créatives, ouvertes aux synergies et à l’intelligence collective.

● L’alliance. Dieu en est l'inventeur. Il s’agit de s’unir, de collaborer et de progresser, dans le respect mutuel, afin de mener un projet commun. L’alliance peut, entre autres, concerner des personnes ou des Eglises. Et le paroxysme de l’alliance, c’est le mariage et le couple. Dans une alliance, chaque personne garde sa personnalité et mène ses affaires. Mais des responsabilités sont exercées en commun et permettent à des projets d’être menés.

● L’amour. Cet outil est plus christologique : « Aimez-vous les uns les autres » (Jn 15.12). Il est possible de faire alliance avec amour.

● La maîtrise de soi. Cet outil fait partie du fruit de l’Esprit (Ga 5.22).

Lorsque, dans une relation, nous utilisons ces trois outils simultanément, nous sommes globalement à l'abri des abus. Et cela génère des « zones de responsabilité » : dans le projet commun, qu’est-ce qui est de ma responsabilité, de la tienne, de la nôtre ? Et qu’est-ce qui n’est pas de ma responsabilité ? Nous avons malheureusement tendance à chercher à nous occuper des affaires des autres.

Posez la question autour de vous : « Si tu avais une baguette magique, que ferais-tu ? » Avec une baguette magique, nous avons vite envie de changer les autres. Nous pouvons aussi nous demander ce que nous changerions dans notre propre zone d'autorité et de responsabilité. Et, là, les choses se compliquent !

Si nous avons une zones de responsabilité, nous avons aussi des espaces de soumission. La Bible nous ordonne même de nous soumettre les uns aux autres (Ep 5.21). Si nous respectons ces zones, nous développons des relations sans abus.

Cinq niveaux relationnels

Afin d’être plus concrets, penchons-nous sur un modèle relationnel – un parmi d’autres – qui présente cinq manières d'être en relation.

● Premier niveau : le retrait. C’est lorsque nous sommes à côté de l’autre, mais sans entrer en communication. C’est, par exemple, ce qui se passe dans un ascenseur où personne ne se connaît. Les personnes se touchent, mais elles restent seules avec elles-mêmes.

● Deuxième niveau : le rituel. Il s’agit d’une relation codifiée, une façon d’être en lien sans risques. Par exemple les salutations : « Salut Jean-Luc, comment ça va ? ». On s’attend à ce que celui-ci réponde : « Bien, merci, et toi ? » Si je pose cette question lorsque je croise Jean-Luc à la Migros, et qu’il s'effondre en larmes en disant qu’il va très mal, il rompt le rituel.

Nous vivons des rituels dans nos familles et même nos cultes. Par exemple, le leader de louange arrive, prend sa guitare, joue un accord et tout le monde se lève ! C'est un rituel, car nous savons ce qui se passe.

● Troisième niveau : le passe-temps. C’est lorsqu’on discute à propos des autres, à un apéro ou à la sortie de l’Eglise: « T'as vu ? Lucas se débrouille bien avec la louange ». Avec la tendance d’être un peu dur : « Oui, mais du point de vue technique, il n’était pas très bon ce matin ! » Le passe-temps est déjà un peu plus risqué, surtout si on émet une opinion.

● Quatrième niveau : l’activité. Nous faisons quelque chose ensemble : travail, loisir, etc. Prenons l’ exemple du projet de repeindre une pièce. Pour y arriver, il est nécessaire de s’organiser, de décider qui amène le matériel, de choisir la couleur de la peinture. La relation comporte peu de risques, mais nous pouvons être mal à l’aise si l’activité ne nous plaît pas.

● Cinquième niveau : l’intimité. Nous atteignons ce niveau lorsque nous échangeons à propos de ce que nous ressentons, pensons, désirons ; à propos de ce que nous sommes.

Plus nous allons vers l'intimité, plus nous prenons des risques... en particulier celui d'abuser ou d'être abusés. Cela signifie que nous ne pouvons pas pratiquer le même degré relationnel avec toutes les personnes que nous rencontrons, bien que certains aimeraient être intimes avec tout le monde.

De plus, nous ne choisissons pas seuls la structure de la relation. A part dans le retrait, nous sommes toujours deux dans la relation. Dans chaque situation, il est nécessaire de s’accorder. Imaginez une rencontre d’Eglise durant laquelle le leader annonce soudain : « Nous allons former des groupes de deux ou trois pour prier ». C'est beau ! Mais il se peut qu’une personne ne soit pas prête à cela. Et comme il s’agit d’une activité imposée, elle peut être vécue comme abusive.

Dans le cadre de ce modèle relationnel à cinq niveaux, nous pouvons dire que chaque fois que la limite d’une personne est franchie, il y a un abus, à quelques exceptions près.

Et la prévention dans tout cela

Venons-en maintenant à la prévention. Car lorsqu’il y a des humains, il y a de la « pâte humaine », et des abus sont possibles. Afin de les prévenir, une charte donne un cadre bienvenu. Mais nous pouvons aller plus loin et rechercher un changement des cœurs : parce que nous avons appris à connaître les risques d’abus, nous sommes capables de les détecter et de les repousser.

Il serait même important de réfléchir à notre culture chrétienne – différente de la culture ambiante – et aux valeurs qu’elle véhicule. Lorsque Dieu nous accompagne, parfois, ça déborde (Ps 23.5) ! Comment appliquer ce « principe de débordement » dans nos relations ? Comment voir la plénitude de l'autre, le plein qui est en lui ? Allons-nous le limiter, afin qu’il ne déborde pas ? Allons-nous accepter qu’il déborde parce que Dieu a mis en lui quelque chose de « débordant » ?

Il y a quelques années, j’ai passé plusieurs mois dans une Eglise américaine dont la culture était très éloignée de ma culture de pasteur réformé suisse. Ces chrétiens étaient bruyants, ils bougeaient, ils me semblaient bizarres. Il m'a fallu du temps pour comprendre que mon rôle n’était pas de me protéger de leurs débordements, ou de les critiquer, mais de les accepter tels qu’ils sont, comme Dieu les a remplis. La culture du Royaume de Dieu change mon regard sur l'autre.

Et rappelons-nous de la mère de Jacques et Jean qui a demandé à Jésus d'asseoir ses fils, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche (Mt 20.20-28). Jésus a répondu : « Vous désirez être grands ? Pas de problème ! Apprenez à être serviteurs ». Car dans notre monde, quand vous êtes grands, vous opprimez. Mais dans le Royaume, quand vous êtes grands, vous servez. Voilà un changement de mentalité !

Cela va même plus loin. Dans le Royaume, nous sommes serviteurs, mais avec des cœurs de rois. Nous ne sommes pas serviteurs pour éviter les responsabilités, ou par complexe d’infériorité, mais parce que le service est noble !

Enfin, la culture du Royaume nous rappelle que la grâce de Dieu est infinie. Nous pouvons y puiser sans crainte, sans chercher à défendre un territoire ou à s’emparer du territoire de l’autre, par peur de manquer de la bonté de Dieu.

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