"Faut-il créer de nouvelles Eglises ?" par Matthias Radloff

jeudi 14 février 2013

L’ouverture de nouvelles Eglises évangéliques en Suisse romande butte sur des objections. Matthias Radloff ne partage pas ces réserves. Il dessine un vibrant plaidoyer pour l’implantation de nouvelles Eglises en Suisse romande. Notamment dans des réseaux non atteints pas des chrétiens et dans des groupes linguistiques particuliers.

Il y a 50 ans, les chrétiens évangéliques associaient « Billy Graham » au mot « évangélisation » (1). Puis, on est passé de l’évangélisation de masse à l'évangélisation personnelle. Les quatre lois spirituelles, puis l’évangélisation explosive sont devenues des méthodes à jamais gravées dans la mémoire des évangélistes des années 70-80. Aujourd’hui, s'il y a toujours des « croisades » ou des efforts d'évangélisation personnelle, nous sommes passés à l’ère de l'implantation d’Eglises.

Bien des frustrations se sont installées à la suite des efforts d’évangélisation. Si l'on a diffusé des milliers de tracts et des invitations, si l'on a fait de nombreuses sorties dans les rues, les Eglises n'ont pas beaucoup augmenté en chrétiens. Il y a eu des centaines de mains levées, des milliers de décisions prises et de cartes signées, mais il y a toujours relativement peu de chrétiens et d’Eglises. Il était donc normal que l’on change de projet et que l’on se mette à... fonder des Eglises.
De plus, ce ne sont que les jeunes Eglises qui évangéliseraient de manière efficace. C’est ce qui se lit sur le Web. Dans le pays où l'on aime faire des analyses, George Hunter de l’Ashbury Theological Seminary (2) dit qu'une Eglise atteint un plateau de croissance après 15 ans d'existence. Après 35 ans de vie, une communauté ne parvient même plus à remplacer les membres qu’elle perd. Par contre, les nouvelles Eglises parviennent à atteindre de nouvelles personnes. Les Eglises d'une certaine taille sont préoccupées par leur propre fonctionnement, ce qui est tout à fait naturel. Ce sont les petites Eglises qui ont besoin de travailler à leur survie, qui évangélisent.
 
Lever les objections à l’implantation
En 2002, Tim Keller de la Redeemer Presbyterian Church à New-York présentait un argumentaire en faveur de l’implantation de nouvelles Eglises en répondant à trois objections (3). Ces réflexions se retrouvent sous une forme ou une autre dans les argumentaires en faveur de l’implantation de nouvelles Eglises (4).
A. Nous avons déjà beaucoup d'Eglises. Essayons de les remplir avant d'en créer de nouvelles.
B. Autrefois, il y avait de grandes Eglises. Maintenant qu'elles sont plus petites (en tous les cas, tant qu’elles ne grandissent pas), en créer de nouvelles ne ferait que répartir le peu de chrétiens qu'il y a sur davantage de lieux de culte.
C. Il faudrait aider les Eglises qui peinent. Il y en a beaucoup qui ont toutes les difficultés du monde pour survivre. Nous avons besoin d’Eglises qui sont « meilleures », et non pas de « plus » d’Eglises.
Tim Keller rappelle que le mandat missionnaire reste d’actualité. Ainsi Jésus nous exhorte à baptiser et à faire des disciples. Paul l’apôtre a implanté Eglise sur Eglise. Il n’avait pas terminé son évangélisation tant qu’il n’y avait pas une Eglise avec des anciens. Si donc nous souhaitons rester fidèles à l'ordre de mission de Jésus, il s'agit de réfléchir à la nécessité d'implanter de nouvelles Eglises. 
Tim Keller indique que les nouvelles Eglises sont bien meilleures lorsqu'il s'agit d'atteindre de nouveaux habitants du quartier ou des groupes non encore atteints par l'Evangile. Non seulement les nouvelles Eglises sont plus actives dans l'évangélisation, mais les chrétiens qui en font partie sont davantage prêts à s'engager dans l'évangélisation que ne le sont des chrétiens d'Eglises établies de longue date.
Qu'est-ce que cela veut-il dire ? Pratiquement, devrions-nous aider les Eglises établies depuis longtemps à évangéliser davantage, ou devrions-nous implanter beaucoup de nouvelles Eglises ? Bien sûr que ce n'est jamais soit l’un soit l'autre ! Néanmoins, si l'on veut atteindre des personnes jusqu'alors non atteintes par l'Evangile, ce sera toujours la nouvelle Eglise qui aura plus de zèle et de réussite. Faut-il aider les Eglises qui existent à s'améliorer, ou opter pour du neuf ? Il ne faut, dit Tim Keller, pas choisir entre ces deux options. Car le meilleur moyen pour redonner vie à une Eglise établie depuis longtemps est d'établir de nouvelles Eglises.
Que conclure ? A. Les Eglises plus anciennes ont besoin des Eglises plus récentes afin de pouvoir atteindre des générations nouvelles. B. Si l’on imagine que les nouvelles Eglises ne font qu’attirer des chrétiens des autres Eglises, il est clair qu'elles arrivent mieux que les Eglises établies à rejoindre des personnes jusque-là sans contact avec une Eglise (5). C. L'implantation de nouvelles Eglises ne va pas contribuer au découragement des Eglises établies. Cela peut être le cas. Mais cela peut aussi servir à donner une nouvelle vie à ces Eglises plus anciennes. D. Les nouvelles Eglises sont davantage disposées à atteindre des habitants venus s'installer récemment dans le voisinage. Elles permettent d'atteindre les populations qui changent. Afin de pouvoir atteindre plus de personnes avec l’Evangile, il est absolument nécessaire d'implanter plus d'Eglises.
 
Différents types de nouvelles Eglises
C’est décidé, il faut plus d’Eglises ! Mais de quel type ? Et combien en faut-il ? Certains voudront au moins une Eglise pour 10 000 habitants (6). Mais combien de chrétiens faut-il dans une région de 30 000 habitants pour que leur témoignage soit percutant ? Devraient-ils se rassembler dans trois, dix ou vingt communautés ? Car si les chrétiens sont trop peu nombreux, leur témoignage ne sera pas visible (7).
Une Eglise par couche sociale ou par réseau ! Ne serait-ce pas intéressant de voir combien il y a de réseaux de personnes qui ne se croisent jamais et d’implanter au moins une Eglise par réseau ? Par exemple, les personnes qui sont actives dans la restauration ne pourront pas rejoindre les activités des Eglises habituelles. Le dimanche matin et le mercredi soir sont, pour elles, des moments d'intense activité professionnelle. Les milliers de jeunes des écoles internationales ne sont absolument pas atteints par les Eglises de Romandie (8). Les artistes, les amoureux du ski du week-end ou du chalet, comment les rejoindre, s’ils ne croisent jamais ma route ?
Une Eglise par groupe linguistique ! Ne faudrait-il pas créer une Eglise par groupe linguistique ? Chaque groupe linguistique nécessite une approche différente. La personne ne parlant que le chinois, par exemple, ne peut pas facilement se retrouver avec celle qui vient du Sénégal, ni le Portugais avec le Japonais. La langue n'est pas la seule en cause ; il y a la culture et toutes ces petites choses qui font qu'on ne se sent pas à l'aise chez l’autre. Vaincre les obstacles n'est possible qu'en rejoignant l'autre. Souvent nous préférons que les autres s’adaptent à nous. Ce serait pour leur bien, disons-nous. Mais cela rend difficile, voire impossible, le partage de la bonne nouvelle de l’Evangile (voir dans l’encadré ce qui peut être fait dans la région de Vevey, par exemple).
 
Honnêtement, faut-il vraiment de nouvelles Eglises ? 
Tant que, semaine après semaine, des centaines et des centaines de personnes restent en dehors des lieux de culte, la réponse est évidente. Y a-t-il assez de lieux de culte pour y abriter 10% de la population locale, 25% ou 50% ?
De quel type culturel sera la nouvelle Eglise ? L’Eglise mono-culturelle est la forme la plus fréquente dans le monde. Qu’elle soit bien suisse ou congolaise, l’Eglise est le reflet d’une culture dominante. Inutile de parler d’Eglise indigène ou d’Eglise ethnique. Les deux Eglises sont mono-culturelles.
Il y a aussi la possibilité de vivre l’Eglise de manière bi-culturelle ou multiculturelle. Il s’agit alors d’intégrer « l’étranger » en lui donnant une place entière. C’est plutôt rare, car très difficile à vivre. Mais avoir une direction d’Eglise par exemple 50% suisse et 50% vietnamienne (congolaise, brésilienne ou haïtienne) est la seule manière de vivre une vraie bi-culturalité (9).
 
Un groupe, une Eglise !
Accordons le droit à tout groupe de se constituer en Eglise ! Cette piste de réflexion est proposée par le missiologue Lesslie Newbigin (10). Elle vient d’observations faites au sujet d’implantations d’Eglises en Inde. Au lieu de transplanter à grands frais la spiritualité européenne, Newbigin souhaitait remettre aux chrétiens locaux la responsabilité du lieu de rencontre (dans des locaux déjà à disposition), de la langue utilisée (locale, vernaculaire), du chant (selon l’expression musicale existante), de baptiser et d’organiser la cène. Mais allait-on pouvoir parler d’Eglises lorsqu’il n’y avait pas de bâtiment, de ministre formé selon nos standards occidentaux et seul habilité à baptiser ?
Encourageons les groupes et les œuvres à fonctionner de plus en plus comme Eglise, à travailler à l’édification des croyants par des ministères de tout genre, mais aussi des ministères reconnus, par l’exercice de la discipline, par la pratique du baptême et de la cène.
 
Ça marche !
En Grande Bretagne, il y avait en 2009 plus de 3’000 groupes qui revendiquent le titre d’Eglises en devenir et qui se ralient au mouvement Fresh Expressions of Church (11). Ces « fraîches expressions de l'Eglise » sont une manière d'être présent dans une culture qui change. De nouveaux groupes sont  établis prioritairement pour le bien des gens qui ne sont pas encore membre d'une Eglise et permettent de former des communautés pour et avec des personnes qui ne mettraient jamais les pieds dans une Eglise déjà établie (12).
Si nous tenons à séparer Eglises et groupes, ne participons-nous pas à la fragilisation des chrétiens ? Car un groupe peut tout faire, sauf ce que fait une Eglise : vivre comme un corps.
Que nos paradigmes changent pour la gloire de Dieu. En Colossiens 1, Paul l’apôtre présente ainsi son projet centré sur Jésus-Christ : « C'est lui que nous annonçons, en avertissant tout homme et en instruisant tout homme en toute sagesse, afin de rendre tout homme parfait en Christ. C'est à cela que je travaille, en combattant avec sa force qui agit puissamment en moi » (Col 1,28-29). Pour y parvenir, il nous faut plus d’Eglises.
Matthias Radloff
 
Notes
1. Tim Stafford dans Christianity Today (CT 2007)  (21.12.12).
2. Tim Stafford, « Go and Plant Churches of All Peoples », Chistianity Today, 27 septembre 2007.
4. D’autres objections sont, selon Lane Corley: 21.12.12
    ● On s'occupe déjà de ce coin du monde. Il n'y a aucun besoin de nouvelles Eglises.
    ● Si on implante de nouvelles Eglises dans la région, cela donnera l'impression que les pasteurs en place ne font pas leur travail.
    ● Pourquoi implanter une nouvelle Eglise lorsque mon Eglise a besoin d'être aidée ?
    Nous n'avons pas besoin d'une autre petite Eglise dans le quartier. Tout ce qu'une nouvelle Eglise fera, c'est de ponctionner des forces et des ressources aux Eglises existantes. 
5. Le pionnier sait que les chrétiens qui rejoignent le nouveau projet par transfert peuvent rapidement devenir un problème lorsqu’il s’agit d’insatisfaits qui cherchent de nouveaux pâturages pour y vivre leur foi. La nouvelle œuvre craint les situations difficiles qui en résultent. 
6. Comme en France (21.12.12).
7. Aux Etats-Unis, le nombre d’Eglises est en régression. Et cela malgré le fait qu’elles soient plus nombreuses que une pour 10’000 habitants.
9. Pour une réflexion approfondie sur la question, voir la contribution de Johannes Muller, Evangelikale Missiologie, « Afrikanische Diaspora in der Schweiz », 2009/3 p. 136-144. Voir aussi l’article d’André Pownall : « Stratégies pour l’intégration de minorités ethniques dans les Eglises évangéliques » dans lesCahiers de l’école pastorale, 2011.
10. Selon Matthew Kaemingk, « Lesslie Newbigin’s Approach to the Modern Workplace », Missiology, 39, 3, juillet 2011, p. 323-333. Lire le document .
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