«Qui gardera les enfants?» par Jean-René Moret

Jean-René Moret dimanche 20 septembre 2020

Virginie et Jean-René Moret partage à deux un ministère pastoral dans une Eglise locale. Tous deux formés en théologie, ils découvrent grâce à la venue de leur fille Clara les enjeux et les difficultés d’un ministère pastoral à exercer pleinement à deux. Réflexion au travers d’un article paru premièrement le 21 août sur le blog servirensemble.com.

 

 

Mon épouse Virginie et moi-même sommes un couple de pasteurs. Pas juste un pasteur et sa femme, mais deux pasteurs, tous les deux formés en théologie, tous les deux responsables de prêcher, d’accompagner, d’assister à des rencontres. Nous nous répartissons un plein temps, à raison de 60 et 40 % respectivement. Ce n’est pas encore évident pour tous. Certains parlent encore du pasteur et de sa femme – j’aime du coup dire que je suis le mari de la pasteure et c’est moi qui l’accompagne à la rencontre pastorale –, mais le principe est bien accepté.

Maintenant parents

Nous sommes maintenant parents d’une petite fille de 8 mois, Clara, en bonne santé, qui se développe bien, et par la grâce de Dieu dort en règle générale bien la nuit. L’expérience de devenir parents tout en essayant de servir ensemble notre communauté me mène à prendre conscience du défi concret que cela représente de donner une place à toutes et tous, et de l’importance des aspects pratiques, en particulier pour les parents. J’en parle avec notre expérience de pasteurs, mais en considérant que des remarques semblables s’appliquent pour les personnes qui servent dans l’Église comme laïcs.

Concrètement, un arrêt de travail en fin de grossesse pour raison médicale et 4 mois de congé maternité font que mon épouse a été coupée de lieux de décision pendant 6 mois, tandis que j’ai en partie assumé la charge qu’elle ne pouvait plus porter. Mais surtout, après sa reprise, la garde de notre fille est un souci constant ; certaines rencontres ne peuvent voir que la présence d’un de nous deux, d’autres se sont faites chez nous, une fois notre fille au lit. Lors de temps communautaires où nous sommes présents tous en famille, il y a toujours la question de qui la tient, de qui s’en occupe – même si nous avons de l’aide amicale au sein de la communauté. Et du coup, il peut y avoir des moments où au moins un des deux a l’impression de passer à côté des relations, ou de ne pas pouvoir être présent pour ceux qui auraient besoin de contact.

La plupart du temps, travailler en veillant sur Clara est illusoire, vu son besoin d’attention. Ce qui signifie aussi que l’on ne peut plus vraiment travailler davantage dans une période intense. Nous n’avons en effet pas la chance de pouvoir confier Clara régulièrement à ses grands-parents, et nous nous débrouillons essentiellement entre nous.

Vieux modèle pastoral : plus possible !

Je perçois la différence entre ce que nous vivons et un vieux modèle pastoral, où le pasteur était dévoué entièrement à son ministère, et comptait sur son épouse pour prendre soin des enfants en toutes circonstances. Un ami, fils de pasteur, me partageait que sa mère disait avoir essentiellement élevé ses enfants toute seule. Je dis cela sans nostalgie pour ce modèle. Plutôt avec respect pour l’engagement de ces épouses, et regret pour celles qui s’y sont senties coincées, ainsi que pour les enfants et les pères dont la relation a été amputée par le « ministère » !

Et je suis très conscient que ce que je découvre dans cette période était connu et dit par les mères de famille depuis bien longtemps, et qu’avec un premier enfant jeune « on n’a encore rien vu ». Mais cela signifie que donner une place aux femmes ne demande pas seulement qu’on les autorise à remplir certaines fonctions, à s’exprimer et à mettre leurs dons au service de l’Église. Cela demande aussi qu’elles ne soient pas accaparées par le soin aux enfants. Qu’au sein des couples, on vise une vraie répartition des tâches, y compris dans la garde et l’éducation des enfants, que les maris soient sensibles à donner à leur femme de l’espace pour servir l’Église ou le bien commun. Et encore, dit ainsi, cela présuppose que la femme s’occupe des enfants et que le mari lui donne de l’espace quand il consent à les prendre en charge, mais il faut en fait vraiment penser que les enfants sont confiés au couple entier, qui doit se répartir les soins, sans qu’une répartition par défaut les assigne à l’épouse.

Pour une vraie égalité parentale !

Et l’Église devrait aussi prendre garde à ne pas parler d’une manière qui assigne le soin des enfants aux mamans. Ne pas dire « les mamans peuvent aller avec leurs bébés dans l’espace garderie », mais parler des parents, et ainsi de suite. De plus, les Églises et leurs membres peuvent être attentifs à avoir les structures qui permettent aux parents de servir ou simplement d’assister dans la communauté en étant temporairement déchargé du soin des enfants. Il n’y a rien d’original à souligner cela, mais lorsque ceux qui n’ont pas ou plus charge d’enfants peuvent s’en occuper, pour une soirée, un culte ou un peu de baby-sitting, ils donnent du repos à des parents qui en ont besoin, et les aident à être vraiment partie prenante de la vie de la communauté.

Du reste, cela rejoint des observations que d’autres font concernant la société, selon laquelle l’arrivée des enfants pousse des parents qui ont un idéal égalitaire à revenir à une répartition des tâches inégales, contre leur gré (1).

Jean-René Moret, mari de pasteure et pasteur dans l’Église évangélique de Cologny (FREE).

 

Note

1 Voir l’article paru sur le site du « Temps » (23 mai 2018) : René Lévi, « La parentalité provoque l’inégalité au sein du couple ».

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