Pour Thierry Juvet, les conflits entraînent une «hécatombe» parmi les responsables chrétiens

Serge Carrel lundi 29 mars 2021 icon-comments 1

Il intervient régulièrement dans les Eglises en situation de conflit. A l’heure où ce pasteur-médiateur réédite son livre « Les conflits, une école de l’amour » (1), Thierry Juvet tire la sonnette d’alarme. Les conflits entre responsables chrétiens minent leur crédibilité. Les disciples de Jésus-Christ devraient donc se former davantage dans le domaine des relations pour mieux mettre en œuvre l’amour-agapè de leur Maître et se laisser transformer dans la perspective du Royaume de Dieu. Une interview écrite et deux émissions « Ciel! Mon info » à découvrir.

D'après vous, on assiste aujourd’hui à une « hécatombe » dans les Eglises par rapport à certains départs de responsables. Ne sait-on pas gérer les conflits ?

Dans tous les milieux, on assiste à la multiplication des situations de conflit. Et ces conflits se terminent de plus en plus par des ruptures brutales, des situations où, d'une manière ou d'une autre, on est presque obligé d'éliminer quelqu'un pour avancer et retrouver une espèce de paix.

Nous n'arrivons pas à faire face ensemble à la différence et à trouver une manière de vivre avec des gens qui pensent différemment et qui ont des valeurs parfois différentes.

A quoi faut-il attribuer cette incapacité à continuer un parcours ensemble ?

Il y a plusieurs hypothèses. Y a-t-il un mythe de l'unité de pensée et de cœur, dont on nous parle, par exemple, dans le livre des Actes des Apôtres ? S'il y a de la différence, il y aurait alors vraiment un « grave problème » ! Une deuxième hypothèse touche à la question du pouvoir. Dans le cadre d'un conflit, il y a des enjeux de pouvoir. C'est comme si on avait peur de perdre au profit d'un autre.

Vous dites aussi parfois qu’il y a une mauvaise manière d'envisager l'amour-agapè, l’amour à l’endroit du prochain que Jésus nous invite à pratiquer…

Le fait de ne pas être d'accord, cela signifierait-il qu'on ne s'aime pas ou qu'on est en échec dans notre manière d’aimer autrui ? C'est une première chose. Ou alors on recouvre nos différences de points de vue par une espèce de vernis d'amour. Mais cela craque assez rapidement, parce qu'on n'a pas traité le fait que nous avons des idées différentes ou un point de vue différent. Au moment où nous ne sommes pas d'accord sur tel ou tel point, c'est comme si, dans les Eglises, nous étions démunis pour en faire quelque chose.

Face à ce constat alarmiste, vous invitez à poser un autre regard sur les conflits en disant : « Chic ! Un conflit ! »

Oui, on peut dire ça ! Un conflit bien géré et bien traversé va nous faire grandir. Il va nous amener des opportunités de voir les choses différemment, de fonctionner différemment, de trouver des solutions. Et quelque part, c'est une authentique épreuve de l'amour. A mon sens, nous pouvons dire : « Chic ! Un conflit ! », parce que Jésus nous a dit : « Aimer ceux qui sont aimables, nos amis, ce n'est pas tellement glorieux ! Aimer nos ennemis, donc ceux qui sont différents de nous, ceux qui pensent différemment, ça c'est glorieux ! » Si nous partons du principe que nous sommes appelés à aller de gloire en gloire, nous pourrions presque dire que nous sommes appelés à aller de conflit en conflit, mais à condition de les traverser correctement !

Vous mettez aussi en avant le fait que, dans les milieux chrétiens, nous avons de la peine à appréhender la différence de manière positive. Qu'est-ce qui vous fait jeter un regard positif sur la différence ?

La différence est voulue par Dieu. Il suffit de regarder la création : il n’y a pas deux éléments semblables. Les espèces animales sont différentes les unes des autres. Les plantes sont différentes les unes des autres. Il n’y a rien de semblable, parce que c'est justement de la différence que vient la créativité. Pour moi, le sommet de la différence, ce sont les hommes et les femmes. Nous sommes différents et il y a là de la complémentarité magnifique à vivre. C'est de cette différence que vient la capacité de procréer, mais aussi d'inventer, d'imaginer, de voir plus grand que sa propre sphère. Accepter ces différences, cela s'appelle grandir ensemble.

Vous nous invitez à ne pas considérer les différences comme des occasions d'antagonisme, mais à les voir comme une aventure où nous partons à la découverte de terrains nouveaux…

Oui, une aventure pour partir à la découverte de terrains que nous ne connaissons pas et que nous n’avons même pas envisagés. Et même si je les ai envisagés et que j'ai décidé que ce n'étaient pas des terrains qui m'intéressaient, il se trouve qu'ils intéressent d'autres personnes et que nous sommes frères et sœurs en Christ. Donc nous sommes quand même appelés à prendre en considération ce qui est en face de nous comme une opportunité pour élargir notre pensée et notre réflexion, et pour apprendre à travailler ensemble, même si nous ne sommes pas d'accord. C'est un enjeu fantastique pour l'Eglise : apprendre à développer un amour authentique.

Les conflits sont de magnifiques terrains d'exercice. Si vous faites de la voile et que vous êtes intéressé par le défi que cela peut représenter, naviguer par temps calme et sans vent, ce n'est pas très intéressant. Au moment où le vent se lève et où il devient fort, c'est intéressant. C'est un peu la même chose dans les relations. Si nous nous trouvons dans des relations monotones, où tout va bien, où tout est parfait, ça ronronne. Nous n’allons pas progresser énormément. Nous pourrions croire que nous sommes dans l'idéal chrétien, mais à mon sens ce n’est pas le cas. Alors que, quand il y a des différences, nous pouvons dire : « Là maintenant, nous pouvons faire un pas en avant. Là, il y a quelque chose à traverser qui va nous faire grandir tous les deux. »

Le vécu ecclésial devient une sorte de terrain d'exercice pour la mise en œuvre de l’amour-agapè ?

Si on veut aimer les autres, c'est intéressant d'apprendre à s'aimer dans sa propre famille. Et l'Eglise pour moi, c'est ma famille. C'est là que je m'entraîne, que je grandis. C’est là que je m’exerce, comme un enfant, un adolescent ou un jeune adulte apprend à vivre dans sa famille de manière à vivre cela à l'extérieur aussi.

Aujourd’hui, nous assistons au développement de toutes sortes de formations : à la prédication, à la relation d'aide, au prophétique… A votre sens, dans nos Eglises, met-on suffisamment l'accent sur la formation à la relation ?

Non ! C'est un des parents pauvres de la formation en Eglise. Je n'ai rien contre des formations à la prière, à la prière de guérison, à la prophétie… J’y contribue même ! Mais, c'est intéressant de constater que, en effet, l'apprentissage de l'amour de l'autre dans le sens où il est différent de moi, de la gestion des divergences et des conflits, est très peu proposé dans les différentes formations qui nous sont offertes (2).

Pratiquement, comment pourrait-on permettre aux responsables d’Eglises de mieux vivre les dynamiques conflictuelles ?

En les aidant à avoir des stratégies, des méthodes, une prise de conscience de ce qui peut les aider dans ce genre de situations. Quand le conflit est là, c'est comme si les gens étaient privés de leurs moyens. Comme si l'aspect émotionnel des choses, comme si les blessures – parce qu’il y en a… Je ne suis pas en train de minimiser les conflits – restreignaient les gens et les amenaient à se recroqueviller sur eux-mêmes, alors que c'est justement le contraire qu'il faudrait faire. Si on pouvait enseigner aux responsables un certain nombre de stratégies par rapport à la relation au moment où c'est tendu, alors on les aiderait à mieux vivre ce genre de situations.

Pratiquement ?

Il faut apprendre un certain nombre de méthodes. Par exemple l’écoute… Les gens disent : « Oui, j'écoute. » Mais comment est-ce que j'écoute ? Par quels moyens est-ce que j'écoute ? Intellectuellement ? Emotionnellement ? Une fois qu'on a pu apprendre cela, c'est intéressant de bénéficier de supervision pour aborder des situations plus difficiles et les travailler. Pour reprendre l'image du voilier, il importe d’apprendre au port, par temps calme, alors que le bateau est amarré. On retravaille la manœuvre et on se dit : « Comment aurais-je pu la faire autrement ? Comment aurais-je pu faire mieux ? Qu'est-ce que j'ai bien fait ? », de manière à renforcer les réflexes nouveaux qu'il faut acquérir pour ce genre de situations.

Avec comme conséquence, par temps difficile, la capacité à recourir à ce qui a été appris ?

Recourir à ce qui a été appris et puis aussi recourir éventuellement plus rapidement à la supervision. Ce que je constate actuellement, c'est que, quand une Eglise, une œuvre ou même une famille chrétienne fait appel à un médiateur ou à un superviseur, souvent elle le fait trop tard, quand les choses se sont déjà « enkystées »… et ça devient vraiment difficile. S'il y avait une culture de la supervision, peut être aurions-nous le réflexe d'appeler un regard extérieur plus rapidement ?

Cela permettrait-il de désamorcer des conflits ?

Oui. Il y a des étapes dans le développement d’un conflit. Cela éviterait qu’il prenne de l'ampleur, par exemple certains réflexes complètement aberrants, comme l’échange de mails où tout est mis en copie aux uns et aux autres…

Quel espoir entretenir par rapport à l'avenir de nos Eglises dans ce domaine ?

Il y a de l'espoir. D'abord parce que personnellement je vois les situations qui ne vont pas bien… Il y a toutefois une majorité de situations qui vont très bien. Deuxièmement : on peut toujours progresser. Quand je pense au chemin que nous avons parcouru par rapport à la relation d'aide depuis une trentaine d'années... nous sommes passés d'une bonne volonté spirituelle d'écouter l'autre à l’acquisition d’outils. Aujourd’hui, il n’y a pas un pasteur qui n'a pas un certain nombre d’outils pour écouter autrui, pour comprendre les mécanismes de l'âme… De la même manière, on peut progresser dans le relationnel, et dans le relationnel par gros temps, c'est-à-dire en temps de conflits !

Propos recueillis par Serge Carrel

 

Notes
1 Thierry et Monique Juvet, Les conflits, une école de l’amour. Quand les coeurs bouleversés se laissent transformer, Yverdon-les-Bains, Global Institute of Honor, 20202, 200 p.
2 Voir l’ebook gratuit, La culture de l’honneur dans le leadership, proposé par Thierry et Monique Juvet sur leur blog.
  • Encadré 1:

    Deux émissions « Ciel ! Mon info » avec Thierry Juvet

    DieuTV a réalisé deux émissions « Ciel ! Mon info » avec Thierry Juvet autour de la réédition de son livre « Les conflits, une école de l’amour » :

1 réaction

  • Ketsia CAROTINE vendredi, 02 avril 2021 12:43

    Bonjour, Je suis clinicienne de l'activité et je lis avec une joie immense le sujet du conflit comme étant un.appel à l'amour dans notre langage, nous parlons d'instrumentalisation du conflit. Oui nous sommes appelés à dominer sur les serpents invités par nos sentiments et les scorpions images de nos émotions et ces au travers des relations et des amitiés fraternelles que cet exercice est le plus probant

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