Un doute qui nous rapproche de Dieu

Doute
19 août 2026

Partager cet article

Partager cet article

Publicité

Ethique, Eglise et mission_2026-27_pavé
Comment vivre le doute sainement dans notre vie de foi et dans l’Église? Que nous enseigne la Bible à ce propos? Nous avons interrogé le théologien et professeur d’éthique Michaël Gonin. Au travers de ses réponses, nous découvrons ce que le doute peut nous apporter de positif, mais aussi comment éviter qu’il nous éloigne de Dieu. [Cet article est paru initialement dans l'édition Mars-Avril 2026 du journal VIVRE]. Pour s'abonner: https://lafree.ch/journal-vivre/

Michaël Gonin est professeur d’éthique à la HET-PRO. En début d’année, il a animé l’atelier « Où est Dieu dans ma souffrance ? » lors de la conférence « Dignity » sur la prévention des abus. À cette occasion, il a pris l’exemple de Job et des Psaumes pour rappeler les vertus de la lamentation dans les périodes de souffrance et de doute que nous pouvons toutes et tous rencontrer dans notre vie de foi. Nous l’avons interviewé afin d’approfondir cette thématique. 

Qu’est-ce que le doute apporte de positif dans notre relation à Dieu ? Et de négatif ?

Je voudrais commencer par différencier le doute passager du doute continuel. Une remise en question ponctuelle permet de faire le point. Dieu nous interpelle et nous réalisons que nous devons nous remettre en question. Ce doute passager me permet d’affiner ce que je crois, en le changeant ou en le renforçant, puis de revenir à une position de conviction. Je pense que c’est positif dans notre cheminement.

Là où le doute est négatif, c’est quand il devient une sorte de scepticisme permanent, un état d’esprit où nous avons l’impression de ne jamais savoir quoi que ce soit et même de ne rien pouvoir savoir. Ce doute-là peut détruire. Il court-circuite tout ce qui me permettrait de construire une foi, une conviction, et une vie solide, avec un but et une direction.

Qu’est-ce que la Bible enseigne sur le doute ?

Elle en parle peu en tant que tel. Elle nous invite d’une part à une foi solide et à avoir confiance ; d’autre part, elle nous présente des hommes et des femmes qui vivent leur doute en cheminant avec Dieu. Par exemple, Jésus ne fait pas de reproche à son disciple Thomas qui a douté, mais il dit « Heureux ceux qui croient sans voir » (Jean 20.29).

Job est un autre exemple. Il doute de ce qu’il avait compris de Dieu. En effet, ce qui lui arrive ne colle pas avec ce qu’il croyait. Il va lutter avec Dieu sur la base de ce doute, mais ne sera pas condamné pour ça. Job ne saura jamais pourquoi il a autant souffert, mais il reste en lien avec Dieu. Son doute va même l’en rapprocher parce qu’il va chercher à dialoguer, à débattre honnêtement avec Lui. À contrario, le doute d’Ève face au serpent est plus problématique. La question « Dieu a-t-il vraiment dit […] ? » va la pousser à s’éloigner de Dieu.

Comment distinguer une remise en question saine d’un abandon de conviction ?

La remise en question saine est limitée dans le temps et concerne plutôt des points précis. On la vit avec Dieu, à qui l’on pose ses questions. Lors d’un abandon de conviction, on va avoir tendance à ruminer dans son coin. On va tout prendre pour tout mélanger, et à la fin ne plus rien savoir. La crise devient alors malsaine.

Dans l’Ancien Testament, après la libération d’Égypte, le peuple dans le désert murmure dans son coin puis se révolte contre Dieu. Au lieu des murmures dans notre coin, préférons la complainte adressée à Dieu ! Nombreux sont les hommes et les femmes dans la Bible qui s’approchent de Dieu pour lui présenter leurs incompréhensions. Cette lamentation est une forme de doute. C’est justement parce que je crois que Dieu est bon que le doute survient face à des situations qui me dépassent. La lamentation est alors l’expression d’une foi en un Dieu qui me rend sensible à l’injustice.

Le doute est donc compatible avec la foi ?

Tout à fait. Le doute peut faire partie de mon chemin de sanctification. En effet, le doute de moi-même est un signe d’humilité. Je ne suis pas parfait, donc mes convictions ne le sont pas non plus. C’est bien que je les questionne de temps en temps! Je crois que la Bible est vraie, mais je ne suis pas toujours sûr de la comprendre. Douter de mon interprétation et vivre ce processus avec Dieu va nourrir ma foi. Je peux douter de mes capacités, de ma réalité, tout en gardant foi en l’autorité de la Bible, en la vérité, en la bonté de Dieu.

Douter humblement peut alors être preuve d’une plus grande foi, une foi en un Dieu tellement grand qu’il s’étend au-delà de ma compréhension, au-delà de mes certitudes.

Vous êtes professeur d’éthique. Quel est le rôle du doute dans ce domaine ?

Il force à la prudence. Il m’incite à bien comprendre la situation et la personne en face de moi, sans préjugés avant de répondre. Il me rappelle que Dieu n’agit pas forcément de la même manière dans deux situations qui me semblent similaires. Ce n’est pas parce que je sais ce que Dieu a fait dans une autre situation que je sais ce qu’il va faire dans celle-là. Dans cette attitude, je peux partager mes certitudes avec respect et humilité. Parfois même avec crainte, car je sais qu’elles peuvent être difficiles à entendre.

Et puis le doute permet une meilleure écoute. Peut-être que l’autre a quelque chose à m’apprendre et que je n’ai pas « juste » à le convaincre. J’ai aussi à l’entendre, à me laisser interpeler et parfois à reconnaître mes torts. Je pense que ce doute-là permet une plus grande sagesse.

Comment gérer le doute dans notre vie de foi ?

On n’a pas à cacher nos doutes, Dieu les connaît. N’ayons pas peur de lui poser nos questions ! Il est là, autant vivre cela avec lui. Ensuite, nous pouvons nous souvenir des moments forts de notre foi, de ce qui tient toujours. Sur quoi pouvons-nous construire ? Questionner ne veut pas dire tout rejeter. Une partie de Dieu m’a échappé mais cela ne signifie pas qu’il n’existe pas ou qu’il est méchant.

Et puis, cela vaut la peine de vivre ces doutes avec d’autres personnes car nous sommes faits pour vivre en communauté. Nous ne sommes pas les premiers à nous poser des questions. Osons aller discuter de nos doutes, et peut-être que les personnes qui se sont déjà posé ces questions ont trouvé des bouts de réponses !

Justement, comment vivre le doute dans l’Église ? Quel est le rôle du pasteur ?

Le pasteur n’a pas à avoir toutes les réponses. Au besoin, il peut nous rediriger vers les spécialistes de certaines questions. C’est important qu’il puisse dire « Je ne sais pas », tout en accompagnant les personnes dans leurs doutes pour discerner des éléments de réponse permettant d’avancer. À l’inverse, il y a aussi dans l’Église certaines personnes qui sont trop confiantes. Non pas uniquement par foi, mais peut-être aussi par orgueil ou naïveté. On aimerait bien qu’elles se remettent parfois en question. C’est là le double rôle du pasteur : encourager les personnes trop peu confiantes et questionner les personnes sur-confiantes.

Il est donc bon d’encourager les questions dans l’Église, afin de pouvoir y être authentiques. Il s’agit cependant d’éviter de mettre en place une culture du doute où il n’y aurait plus de certitudes. Pour éviter le conflit, on rend parfois certaines questions taboues. On a de la peine à admettre nos désaccords et le silence laisse tout le monde dans le flou. Cela ne me semble pas sain. Il faut que les questions puissent être discutées, vécues et exprimées ; la lamentation est alors une forme de prière très utile que l’on peut amener à Dieu individuellement ou collectivement. Dieu y répond parfois de manière précise, mais d’autres fois sa réponse est simplement : « Ma grâce te suffit » (2 Corinthiens 12.9).

Propos recueillis par Noémie Girardet