Surprise : « La Faculté de théologie de Lausanne n’est plus chrétienne ! »

lundi 27 septembre 2010

A la suite de la publication de son livre Une théologie pour temps de crise et de sa démission de la Faculté de théologie de Genève, le pasteur et professeur de théologie Shafique Keshavjee participe à deux débats. Le premier a eu lieu jeudi dernier à Lausanne. Echos d’une confrontation où l’évolution des facultés de théologie protestantes romandes est en cause.

« Attention ! Nous sommes en train de perdre quelque chose d’essentiel ! » C’est l’avertissement qu’a lancé le pasteur et professeur de théologie Shafique Keshavjee le jeudi 23 septembre, à l’occasion d’un débat autour du thème : « Les convictions chrétiennes ont-elles leur place à l’Université ? » Une centaine de personnes avaient fait le déplacement à l’Espace culturel des Terreaux à Lausanne pour entendre un débat entre les théologiens Shafique Keshavjee et Pierre Gisel, accompagnés de deux professeurs retraités de l’UNIL et de l’EPFL, le géographe Jean-Bernard Racine et l’ingénieur Jean-Claude Badoux.

« La Fac de Lausanne n’est plus chrétienne ! »
« L’intérêt des Eglises est beaucoup moins pris en compte par les Facultés de théologie », a martelé Shafique Keshavjee, tout en soulignant qu’à Genève où il enseigne, il était le seul professeur à avoir été pasteur dans la durée. « La Faculté de théologie de Lausanne n’est plus une faculté chrétienne », a-t-il encore affirmé. Même si l’Université de Lausanne était au XVIe siècle, au moment de sa création, une institution qui formait avant tout des pasteurs. « Le paradoxe dans tout cela, c’est que la nouvelle Constitution vaudoise garantit des moyens financiers pour que le lien entre Eglises et Etat perdure au niveau de l’Université », a encore ajouté l’ancien constituant.

Une évolution « tactique »
Devant cette mise en question de l’institution lausannoise, Pierre Gisel, l’actuel doyen de la Faculté de théologie et de sciences des religions, ne s’est pas laissé démonter. Renonçant à développer ce qu’il avait préparé, il a répondu du tac au tac au réquisitoire de Shafique Keshavjee. Il a relevé notamment qu’il y avait derrière l’évolution de la Faculté de théologie de Lausanne un choix « tactique ». Dans un contexte où le nombre des nouveaux étudiants romands en théologie protestante se compte chaque année sur les doigts des deux mains, il n’est plus possible de conserver trois lieux de formation. Depuis une année, Lausanne affiche ainsi son nouveau visage. La Faculté de théologie garde certes les sciences bibliques, mais se consacre au religieux et propose à ses étudiants une dizaine de filières qui permettent l’étude approfondie du judaïsme, du bouddhisme ou de l’hindouisme notamment. « La Faculté n’est plus organisée autour du christianisme et des réflexions théologiques qui en sous-tendaient l’histoire et les réinventions incessantes, souligne Pierre Gisel. Elle est délibérément articulée à la scène religieuse. »

Une évolution institutionnelle liée à des changements personnels
Tout en soulignant son admiration pour l’intelligence de Pierre Gisel, Shafique Keshavjee a relevé que le doyen de la Faculté de Lausanne avait évolué dans sa théologie. Très attaché à la fin des années 70 à une perspective chrétienne et désireux d’apporter un renouveau à l’Eglise, Pierre Gisel aurait quitté cet ancrage et développé depuis quelques années une philosophie théologique sans lien étroit avec la foi chrétienne. Contrairement au professeur Carl-A. Keller qui mettait en avant le fait que « le Christ est venu dans le monde pour que nous partagions sa résurrection », Pierre Gisel s’intéresse aujourd’hui au monde de l’humain face à la transcendance, sans accorder de primauté au Dieu de la foi chrétienne.
Dans sa réponse, le doyen de la Faculté de théologie et de sciences des religions de Lausanne a relevé qu’il n’avait « pas conscience d’avoir changé », qu’« il n’était pas à l’Université pour faire l’apologie du christianisme, mais pour dégager ce que toute tradition religieuse renferme comme forces et comme faiblesses. » Un peu à l’image de ce que faisait « Jésus qui permettait aux gens qu’il rencontrait de voir autrement les situations dans lesquelles ils se trouvaient, et qui mettait en lumière des choses que personne ne voyait. »
Pierre Gisel relève qu’il y a actuellement deux manières de se former en théologie en Suisse romande : le modèle lausannois articulé autour des sciences religieuses et le modèle genevo-neuchâtelois centré sur le christianisme. « Si les Eglises considèrent que ces formations ne suffisent pas, à elles d’inventer un complément », a-t-il lâché.

« Quitter le mépris des évangéliques » !
A une question du public qui demandait à Shafique Keshavjee si sa démission de professeur à Genève n’ouvrait pas la porte à une Faculté  protestante confessante en Suisse romande, l’auteur du bestseller Le roi, le sage et le bouffon a répondu qu’il importait aujourd’hui que « toute faculté protestante quitte son mépris de la mouvance évangélique ». Ce serait un moment favorable pour « prendre davantage en compte la diversité du protestantisme contemporain, et notamment les sensibilités évangéliques, pentecôtistes et adventistes. » Par ailleurs, le professeur de théologie des religions a aussi relevé qu’une telle faculté devrait s’intéresser aux nouvelles communautés chrétiennes de migrants et leur proposer de la formation.
Serge Carrel

Un autre débat aura lieu le jeudi 7 octobre à 18h15 à Genève (Uni-Bastions, Salle B 012). Il s’intitulera « Vers une société sans théologie ? » Shafique Keshavjee et Pierre Gisel y participeront. Ce débat sera animé par le journaliste Michel Kocher.


  • Encadré 1:

    Un débat lancé par le livre Une théologie pour temps de crise
    Shafique Keshavjee est professeur à la Faculté autonome de théologie protestante de Genève depuis 2005. Il a donné sa démission pour fin 2010. Comme il le dit lui-même dans son dernier livre Une théologie pour temps de crise. Au carrefour de la raison et de la conviction, il y a découvert des Facultés de théologie d’Etat « en pleine crise ». Son livre, paru au printemps 2010, tente de répondre aux questions de fond que pose le fait que la théologie soit enseignée à l’université. Dans une société sécularisée, quelle est la validité d’une branche académique qui postule l’existence de Dieu ? Dans une société plurireligieuse, est-il encore pertinent qu’une faculté soit d’une confession ou d’une autre ? Le but du livre de Shafique Keshavjee est de « proposer une nouvelle théologie ‘convictionnelle’ qui prenne au sérieux la crise et qui soit une (partie de la) réponse à cette crise » (p. 22).

    Un détour par Carl-A. Keller et Pierre Gisel
    Pour élaborer sa réponse, Shafique Keshavjee recourt à deux figures qui ont marqué et qui marquent encore la réflexion théologique contemporaine en Suisse romande : le professeur, aujourd’hui décédé, Carl-A. Keller, qui a enseigné l’Ancien Testament et la science des religions à l’Université de Lausanne pendant plus de 30 ans, et Pierre Gisel, l’actuel doyen de la Faculté de théologie et de sciences des religions de Lausanne, comme elle a été renommée il y a peu. Après un examen de la conception de la théologie propre à ces deux enseignants, Shafique Keshavjee conclut : « Alors que Keller, du commencement jusqu’à la fin, s’est voulu être témoin du Christ ressuscité à ses contemporains, Gisel (...) a évolué d’une théologie explicitement chrétienne vers une théologie déchristianisée, se voulant en phase avec son temps. »

    La théologie entre « autointerprétation » et « discipline académique sécularisée »
    Dans la troisième partie de son livre, Shafique Keshavjee reprend les notions de « théologie » et de « religions ». Il pose tout d’abord le contexte laïc, plurireligieux et multitraditionnel dans lequel s’élabore la réflexion théologique actuelle. Il montre ensuite qu’il existe deux visions contrastées de la théologie : celle qu’il appelle « autointerprétation religieuse » et celle qu’il qualifie de « discipline académique (plus ou moins sécularisée) ». « Toutes les théologies peuvent être situées entre ces deux pôles », ajoute-t-il (p. 131). En fait elles affichent chacune leur manière de se positionner par rapport à la notion de révélation. Pour Shafique Keshavjee, Pierre Gisel « veut que la théologie soit pleinement intégrée au sein des sciences humaines. Sans devoir se référer à des concepts telle la révélation... » (p. 137).
    Cette position qui paraît de plus en plus commune au sein des facultés de théologie d’Etat, devrait, selon Shafique Keshavjee, pousser les Eglises à être beaucoup plus critiques à l’égard de la marginalisation de la théologie confessionnelle ou « convictionnelle ». « Cet écart de préoccupations (entre le monde académique et les Eglises) a aussi des conséquences graves sur la vitalité des Eglises et sur la fécondité de l’Université », lance-t-il. Il ne s’agit pas pour le professeur de Genève d’amener la théologie confessionnelle dans un ghetto, mais de lui donner une légitimité dans le cadre universitaire, en sachant bien qu’elle doit s’inscrire dans une démarche « intercritique » avec la théologie universitaire « philosophique et historico-critique ».

    De la place à l’uni pour une théologie confessionnelle
    En final, Shafique Keshavjee développe un plaidoyer pour que la théologie enseignée à l’université demeure le « penser d’un croire » et qu’elle ne soit pas réduite à l’élaboration de savoirs. Donc qu’elle reste attachée à une tradition chrétienne, celle qui, traditionnellement, est influente dans une région donnée, ou alors oecuménique. Shafique Keshavjee demande aussi que les facultés de théologie d’Etat « fasse de la place à des formations théologiques de traditions minoritaires qui souhaitent obtenir une reconnaissance par l’Etat ».
    Concernant les évangéliques, le professeur de Genève relève que toute « faculté de théologie digne de ce nom devrait intégrer en son sein – notamment parmi les enseignants – une diversité de provenances culturelles et la pluralité des courants (libéral, social, liturgique, évangélique...) qui sont présentes dans ses Eglises » (p. 121).

    L’occasion de la création d’une faculté « protestante et confessante » ?
    Le livre Une théologie pour temps de crise propose un éclairage original sur le statut épistémologique de la théologie dans un contexte laïc, plurireligieux et multitraditionnel. Au travers de cette lecture, c’est aussi l’occasion d’entrevoir les dessous du débat qui a cours actuellement dans les facultés de théologie de Suisse romande.
    Même si les décisions de fond ont déjà été prises, puisque la Faculté de Lausanne est devenue « Faculté de théologie et de sciences des religions », se pose, pour l’avenir, la question d’une formation théologique « convictionnelle ». La filière Genève-Neuchâtel satisfera-t-elle les Eglises réformées de Suisse romande ou serait-ce l’occasion de mettre en place une formation « protestante et confessante », qui pourrait convenir à tous les protestants attachés à une certaine fidélité chrétienne ? La question est en tout cas posée !
    S.C.

    Shafique Keshavjee, Une théologie pour temps de crise. Au carrefour de la raison et de la conviction, Genève, Labor et Fides, 2010, 232 p.

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