RDC : les coopératives Ujamaa, un développement du CEMADEF en Ituri

Le projet Ujamaa Tshere
Le projet Ujamaa Tshere
Serge Carrel mercredi 24 octobre 2018

Dans l’est de la République démocratique du Congo, l’ONG de microcrédits sans but lucratif CEMADEF souhaite encourager le travail en coopératives. Ce faisant, il s’agit de rassembler des gens d’un village ou d’une ville autour d’un projet commun, dans un contexte où les violences ethniques ont fait des ravages. Coup sur coup, deux projets sont nés cet été, l’un à Nyankunde, le village du Centre médical évangélique où de nombreux Suisses se sont engagés, l’autre à Tshere, un village non loin de Bunia. Reportage.

La marche commence à durer. Voilà près d’une demi-heure que nous marchons sur un étroit sentier au milieu de grandes herbes. Elles nous arrivent parfois jusque dans les yeux. De temps à autre, un champ de patates douces ou de manioc dégage l’horizon et rend le sentier beaucoup plus visible.
Les deux collines qui surplombent le Centre médical évangélique de Nyankunde dans la province de l’Ituri à l’est de la République démocratique du Congo se sont éloignées. Nous nous trouvons en pleine savane équatoriale. Avec un ciel parfois assombri par des nuages menaçants.
Projet Ujamaa Tshere.La marche se poursuit en file indienne. Notre but : visiter un champ du projet Ujamaa, un développement tout récent de l’ONG de microcrédits CEMADEF, fondée par Fanny Ukety. 
« On a mis en place une culture associée, explique Jacques Famili Sumbu, l’ingénieur agronome, consultant depuis 2 ans auprès du CEMADEF. Il y a du haricot à grains, du maïs et du manioc. Dès que le haricot à grains, presque à maturité, sera récolté, les paysans de cette coopérative Ujamaa sarcleront leur champ et laisseront grandir les plants de maïs qui, une fois à maturité, laisseront la place au développement des arbustes de manioc qui poussent déjà dans le champ. »

Un champ d’un hectare

Le champ d’un hectare de la coopérative de Nyankunde.Voilà, le champ est là. 100 mètres sur 100 environ, au milieu d’herbes folles qui atteignent les 2 mètres de haut. « Un hectare, confirme l’ingénieur agronome. Une terre au milieu de la savane, à disposition des paysans de la région pour être cultivée. » 
Une femme de la coopérative est là qui nous accueille. Elle ne veut pas s’exprimer. Elle souhaite que nous attendions l’arrivée d’un homme. « Dans cette région, il y a la saison A qui court de janvier à juin et la saison B qui va de juillet à la fin de l’année, et même jusqu’au mois de mai, période durant laquelle les paysans récoltent les racines de l’arbre à manioc », ajoute l’ingénieur agronome formé à l’Université catholique du Graben à Butembo dans le Nord-Kivu. Une formule revient régulièrement sur ses lèvres pour caractériser son rôle : « Renforcer les capacités ». « Avant que le CEMADEF n’intervienne, ce groupe était déjà constitué en coopérative informelle. Chacun ne connaissait toutefois pas sa fonction. Nous avons renforcé leurs capacités dans la gestion de leur groupe, dans la manière de cultiver et surtout nous les aidons à bien gérer leur argent. L’idée au travers de cette année d’accompagnement, c’est de promouvoir leur autonomie afin qu’ils puissent continuer sans notre ONG. »

Pour acheter des tôles et payer l’école des enfants

IMG 2229Entretemps, un homme est arrivé. Selyato Tolyabo répond en swahili. Cet homme d’environ 1 métre 80, très athlétique, est père de 6 enfants et souhaite que ce champ puisse générer suffisamment de revenus pour construire des maisons avec des toits de tôles. Actuellement leurs cases en torchis sont recourvertes d’une sorte de chaume. Le tout est extrêmement modeste. Pour le bénéficiaire de cet accompagnement du CEMADEF, il s’agit aussi de permettre aux parents du groupe de générer de l’argent pour payer l’écolage de leurs enfants. En République démocratique du Congo, l’école, même publique, n’est pas gratuite. Les parents doivent s’acquitter de frais divers et payer la cantine.

« Ces dernières années, les habitants de cette région ont été plusieurs fois attaqués par des milices, reprend Jacques Famili Sumbu. Des ONG sont intervenues et ont apporté de l’aide d’urgence, des NFI (No Food Items, des produits non alimentaires) et de la nourriture. Mais trois mois plus tard, elles s’en vont et laissent ces populations à leur sort. » Ce qui n’est pas le cas du CEMADEF qui dispose d’une expérience de plus de 6 ans dans la région et qui propose aux femmes à la fois des microcrédits et la gestion de leur épargne, au travers d’un compte courant sans intérêt et d’un compte épargne rétribué avec 5 pour cent d’intérêt, pour autant que la somme reste une année à disposition de l’ONG. « La population fait preuve d’une grande confiance à l’endroit du CEMADEF, complète Jacques Famili Sumbu. Ce rôle de banque permet à des « mamans » extrêmement pauvres de bénéficier d’un crédit de 50 ou 100 dollars, ce qu’aucune institution bancaire n’octroierait ni au village, ni à la ville. »

Intégrer les maris à un projet de développement

Fanny Ukety, la directrice générale du CEMADEF, a accompagné le petit groupe sur le champ. Elle se glisse dans la conversation : « Nous souhaitions depuis longtemps intégrer les maris et les enfants des « mamans » qui bénéficient des microcrédits de l’ONG. Des fonds provenant de deux donateurs différents, le Lions Club Geneva Nations et la fondation de la compagnie minière Randgold, nous ont poussés à faire le pas. » Ces deux bailleurs souhaitaient des résultats rapides. Le microcrédit ne livrant que difficilement des données quantifiables rapidement, le CEMADEF a décidé de se lancer dans ce projet Ujamaa, « famille » en swahili. « L’idéal pour nous serait que chacune des 9 antennes du CEMADEF de la province de l’Ituri développe de tels projets », lâche Fanny Ukety, avant de convier tout le monde au retour, la visite ayant duré plus longtemps que prévu. La nuit tombe tôt sous l’équateur. Et il n’est pas recommandé de « se mettre de nuit » !

Serge Carrel
En reportage en RDC

  • Encadré 1:

    De l’enthousiasme autour du projet Ujamaa Tshere

    TshereIl est 6h30 du matin. La Land Cruiser de l’ONG CEMADEF arrive non loin du village de Tshere à une dizaine de kilomètres de Bunia. Le paysage est vert et valloné. Quasi pas de maisons, mais des sortes de pâturages où coexistent eucalyptus, manguiers et herbes folles. Entre 30 et 40 femmes sont rassemblées avec quelques hommes autour de plates-bandes fraîchement labourées. Dans ces petits carreaux, on entrevoit des plantons fraîchement sortis de terre. Certaines femmes labourent la terre un peu plus haut.

    L’arrivée de Serge Ukety, chargé des projets depuis peu au CEMADEF, suscite un vif intérêt. Dans un carton, il amène de nouvelles graines importées de l’Ouganda dans des boîtes de conserve : des graines de poivrons, de carottes, de céleris, de côtes de bette… Les femmes de Tshere l’entourent et font leurs commentaires lorsqu’il leur révèle le contenu de son carton. On sent de l’excitation, de l’enthousiasme même parmi ces femmes qui pourront bientôt intégrer un peu de variété à leur régime alimentaire ordinaire, composé quasi uniquement, en dehors de la viande, de manioc et de patates douces. 

    C’est le premier objetif de ce projet Ujamaa : encourager pendant 6 mois la production maraîchère privée auprès d’une population qui ne consomme pas de légumes. Le deuxième : que ces femmes développent sur ce terrain la culture de légumes sur une bande de terre de 12 mètres sur 80, puis qu’elles vendent leur production sur les différents marchés de Bunia. Et ce durant la saison sèche, alors que les prix sont au plus haut. Ce sera pour le début de l’an prochain : la commercialistion des légumes et la répartition du fruit de leur labeur !

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