« Habakuk, un prophète sur le chemin du désarroi à la joie », par Bertrand Gounon

Bertrand Gounon lundi 03 août 2015

Quand les circonstances sont adverses, sommes-nous condamnés à « choisir » entre le désespoir et le déni ? L’expérience du prophète Habakuk – pleine de vérité et de lucidité – nous offre la possibilité d’une troisième voie… libératrice.

« Jusqu’à quand, Eternel, vais-je crier à toi ? Tu n’écoutes pas. J’ai crié vers toi pour dénoncer la violence, mais tu ne secours pas ! Pourquoi me fais-tu voir le mal et contemples-tu l’injustice ? Pourquoi l’oppression et la violence sont-elles devant moi ? Il y a des procès et des conflits partout. Aussi, la loi est sans vie, le droit est sans force, car le méchant triomphe du juste et l’on rend des jugements corrompus » (Ha 1.2-4).
Ce cri a jailli un jour de la bouche d’un certain Habakuk, un homme du VIIe siècle avant J.-C. C’est un cri qui appartient à l’histoire ancienne : quelques années avant la chute du Royaume de Juda et la destruction de Jérusalem en 586 avant J.-C. L’Empire assyrien, qui a déjà fait tomber le Royaume d’Israël au nord, est en train de connaître une véritable débâcle… au point de finalement disparaître en 606 avant J.-C. Il cède ainsi la place à l’Empire babylonien.
Mais l’écho de ce cri d’Habakuk ne résonne-t-il pas encore tellement aujourd’hui – et tellement fort – pour quantité d’hommes, de femmes, d’enfants ? Un cri que, d’une manière ou d’une autre et à différents degrés bien entendu, nous pourrions tous faire nôtre aujourd’hui encore !

Tels que nous sommes

Le cri qu’Habakuk adresse à Dieu est révélateur d’une situation bien peu glorieuse pour le Royaume de Juda. La vie du peuple élu de Dieu semble se résumer à cela : violence, oppression, injustice, conflits, corruption, etc. Habakuk s’indigne de ce qu’il voit, et il fait part de son indignation à l’Eternel.
A ce stade, Habakuk se trouve dans une véritable impasse spirituelle. Une impasse marquée par de fortes antithèses, des tensions irréconciliables : alors que le prophète agit (il crie), Dieu n’agit pas (il n’écoute pas) (v. 2) ; le Dieu qui déteste le péché contraint le fidèle à en contempler des manifestations inadmissibles (v. 3) ; la volonté du Dieu tout-puissant est contrecarrée par la « loi » du méchant (v. 4).
Habakuk s’adresse à Dieu tel qu’il est… avec ses désarrois, ses incompréhensions, ses indignations. Et nous ? Osons-nous toujours venir à Dieu tels que nous sommes… y compris avec nos désarrois, nos incompréhensions, nos indignations ?

Un Dieu libre d’agir comme il veut

Dieu répond bien à Habakuk, mais de quelle manière ! « Jetez les yeux parmi les nations, regardez et soyez saisis d’étonnement, d’épouvante, car je vais faire à votre époque une œuvre que vous ne croiriez pas, si on la racontait. Je vais faire surgir les Babyloniens. C’est un peuple impitoyable et impétueux (…). Ses chevaux sont plus rapides que les léopards, plus agiles que les loups du soir. Ses cavaliers se déploient, ses cavaliers arrivent de loin, ils volent comme l’aigle qui fond sur sa proie » (Ha 1.5-8).
Le prophète abattu ne reçoit point de consolation de la part de Dieu. Bien au contraire ! Dieu déclare à Habakuk qu’il va répondre à un mal (l’attitude du peuple de Juda) par un mal redoutable (les armées babyloniennes qui vont se jeter sur le peuple de Juda). Voilà Juda qui s’apprête à faire face au jugement de Dieu… un jugement sévère, mais juste ! La dureté du châtiment qui attend Juda doit sans doute lui permettre de prendre la mesure de ses fautes pour mieux l’amener à la repentance. En tout cas, Habakuk reste bel et bien confiné à la plus grande perplexité face à cette première réponse de l’Eternel.
« N’es-tu pas depuis toujours, Eternel, mon Dieu, mon Saint ? Nous ne mourrons pas ! Eternel, tu as établi ce peuple pour exercer tes jugements. Mon rocher, tu l’as appelé pour infliger tes punitions. Tes yeux sont trop purs pour voir le mal, et tu ne peux pas regarder la misère. Pourquoi regarderais-tu les traîtres ? Pourquoi garderais-tu le silence quand le méchant dévore celui qui est plus juste que lui ? » (Ha 1.12-13).
Le prophète Habakuk cherche à concilier sa propre « théologie » et le vécu de sa nation… mais en vain ! Ses tâtonnements sont manifestes dans trois aspects fondamentaux des voies de Dieu :
- l’éternité de Dieu : comment un Dieu éternel et immuable pourrait-il ne plus être fidèle au choix d’Israël en le faisant disparaître ?
- la justice de Dieu : comment Dieu peut-il avoir recours à un instrument de justice encore plus injuste que le peuple de Juda ?
- la pureté de Dieu : si le peuple de Juda était souvent loin de remplir les conditions de pureté requises pour accéder à la présence de Dieu, à combien plus forte raison les Babyloniens… qui tournent le dos au Dieu d’Israël et maltraitent son peuple.
A ce stade, il semble que la « théologie » d’Habakuk ne tienne pas vraiment compte de la liberté de Dieu dans l’exercice de son jugement et de son action. Aujourd’hui encore, Dieu est libre… on ne lui force pas la main !

Un veilleur à son poste

Habakuk vient à nouveau d’exprimer sa perplexité et son désarroi à l’égard des voies de l’Eternel. Pour autant, le prophète ne fait pas le choix de la révolte ! Au contraire, ayant soumis à Dieu ses profondes interrogations, Habakuk choisit de rester à sa place : « Je veux être à mon poste et me tenir sur la tour. Je veux veiller pour voir ce que l’Eternel me dira et ce que je répliquerai à mes reproches » (Ha 2.1).
On construisait des tours de guet sur les murailles d’une ville pour que des sentinelles puissent voir à l’avance les ennemis ou les messagers arriver. Ainsi le prophète se compare à une sentinelle qui veille et guette la réponse de l’Eternel. Puissions-nous, comme Habakuk, veiller et nous rendre disponibles à entendre et à recevoir ce que Dieu a à nous dire.

La foi pour vivre !

« L’Eternel m’a répondu et a dit : ‘Mets la vision par écrit, grave-la sur des tables afin qu’on la lise couramment. En effet, c’est encore une vision qui concerne un moment fixé ; elle parle de la fin et ne mentira pas. Si elle tarde, attends-la, car elle s’accomplira, elle s’accomplira certainement. Il est plein d’orgueil, celui dont l’âme n’est pas droite, mais le juste vivra par sa foi.’ (…) Puisque tu as pillé beaucoup de nations, tout le reste des peuples te pillera. En effet, tu as versé le sang des hommes, tu as commis des violences dans le pays contre la ville et tous ses habitants » (Ha 2.2-8).
Dans cette seconde prise de parole de l’Eternel, celui-ci répond en fait aux questions qu’Habakuk a posées au départ. Combien de temps le mal triomphera-t-il ? Dieu assure qu’il exercera son jugement, même s’il semble tarder à venir. Pourquoi choisir les Babyloniens pour punir Juda ? Dieu assure qu’il connaît aussi les péchés des Babyloniens et qu’il les punira à leur tour… le moment venu. Dieu déclare à son prophète qu’il reste bel et bien le maître du monde, malgré le triomphe apparent du mal.
Ce triomphe du mal n’est qu’apparent et temporaire. Et si un coup fatal a été adressé au mal sur la croix de Jésus-Christ, n’oublions pas que Dieu déteste le mal encore plus que nous, et qu’un coup final lui sera adressé à la fin des temps !
« Le juste vivra par sa foi. » C’est une promesse essentielle pour celui qui la reçoit… la promesse d’une espérance ! C’est un appel à la confiance en Dieu même – ou surtout – au cœur de l’épreuve, un appel à la confiance en Dieu dans l’attente de son intervention. Mais si c’est une chose de savoir que le Seigneur dirige tout conformément à son plan avec amour et justice, c’en est assurément une autre de le vivre… surtout dans l’épreuve !
Habakuk peine à saisir cet appel. Il est véritablement saisi de crainte à la pensée que l’Eternel agisse vraiment comme il l’a dit : « Eternel, j’ai entendu ce que tu as annoncé, je suis saisi de crainte. Accomplis ton œuvre dans le cours des années, Eternel, dans le cours des années fais-la connaître, mais dans ta colère souviens-toi de ta compassion » (Ha 3.2) !
Habakuk a peur et il le dit à Dieu. En même temps, le prophète semble réaliser que l’Eternel sait bien mieux que lui ce qu’il fait et pourquoi il le fait… et que la volonté de Dieu est sans doute la meilleure, même si elle le dépasse !

La possibilité d’une joie ?

Habakuk poursuit sa prière en exaltant la grandeur de l’Eternel (Ha 3.3-15) et il parvient finalement à cette conclusion : « J’ai entendu et je suis tout bouleversé. A cette voix, mes lèvres tremblent, la pourriture vient dans mes os et mes jambes tremblent. Sans bouger, j’attends le jour de la détresse, le jour où notre assaillant marchera contre le peuple. (…) Mais moi, je veux me réjouir en l’Eternel, je veux être dans l’allégresse à cause du Dieu de mon salut. L’Eternel, le Seigneur, est ma force : il rend mes pieds semblables à ceux des biches et il me fait marcher sur mes hauteurs » (Ha 3.16-19).
Ces dernières paroles d’Habakuk ne représentent-elles pas une sorte de condensé de l’expérience de tout enfant de Dieu ?
D’abord, les paroles du prophète sont résolument celles d’un terrien, c’est-à-dire d’un être humain vivant dans un monde abîmé, un monde marqué par la présence du mal. Mais ses paroles sont aussi celles d’un homme qui fait le choix de regarder plus haut, un homme qui fait le choix de se réjouir en l’Eternel, le Dieu de son salut !
Habakuk aurait pu se laisser enfermer dans l’une de ces deux prisons que sont le désespoir d’un côté, et le déni de l’autre. Mais il a préféré la liberté : choisir la joie ! Une joie proprement « sur-naturelle », une joie possible parce qu’elle a Dieu pour auteur… et pour moteur !

Bertrand Gounon, pasteur dans l’Eglise évangélique La Passerelle (FREE), à Vevey

  • Encadré 1:

    Bio express de Bertrand Gounon

    Photo Bertrand GounonAprès avoir obtenu une licence en théologie à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine et un master en théologie à la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence, Bertrand Gounon est actuellement pasteur à l’Eglise évangélique La Passerelle à Vevey (FREE). Il dispose d’une première formation universitaire en droit et a précédemment exercé comme conseiller fiscal pour des fonds d’investissement.
    Bertrand est marié à Florie et ils sont parents d’une petite fille.

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