RDC: Au milieu du chaos, une radio chrétienne dispense prévention sanitaire et réconfort

Jean-Luc Simbilyabo, directeur de la Radio Télé Évangile Réconciliation

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L'ONU alerte: l'est de la RDC va au devant d'une catastrophe humanitaire d'envergure, l'épidémie du virus Ebola exacerbant les tensions déjà existantes. Présent sur le terrain, le directeur d'une radio témoigne du rôle joué par son média et appelle à la prière.

En quelques jours, la situation s’est dramatiquement détériorée à l’est de la République démocratique du Congo. L’absence de vaccin ou de traitement homologué pour la souche Bundibugyo du virus Ebola alimente toutes les craintes. À Nyakunde, la station RTER (Radio Télé Évangile Réconciliation) continue d’émettre au milieu du chaos.

Son directeur, Jean-Luc Simbilyabo, décrit un quotidien entre insécurité chronique, rumeurs dévastatrices et avancée inexorable de la maladie. Les Églises, comme d’autres lieux publics, pourraient être fermées pour éviter la propagation. Interview réalisée par Emmanuel Ziehli, président de Medias Ébène* et ancien directeur de Radio R. [Cet entretien actualisé est paru le 18 mai sur le site de Médias Ébène]

Emmanuel Ziehli : Jean-Luc, d’après les dernières informations de la RTER, quelle est l’ambiance à Nyakunde alors que l’épidémie s’aggrave ?

Jean-Luc Simbilyabo : La population navigue entre une vigilance extrême et une angoisse profonde. Les fausses rumeurs continuent de faire des ravages. Après les violences de Mongwalu où un cercueil avait été brûlé, la méfiance populaire a franchi un cap dramatique dans la région. L’hostilité envers les structures sanitaires s’amplifie, nourrie par le désespoir et l’incompréhension face à cette souche sans vaccin.

EZ : Pouvez-vous préciser quelle est la situation et le bilan actuel à l’hôpital de Nyakunde ? Qu’en est-il de l’infection du missionnaire américain ?

JLS : La situation à l’hôpital de Nyakunde, qui jouxte notre station, est très préoccupante. Au moment où nous sommes en contact, le bilan intérieur est de 12 cas enregistrés, dont 4 cas graves testés positifs qui sont actuellement placés en isolement.

La panique a augmenté d’un cran avec la confirmation de l’infection du docteur Peter, un médecin missionnaire de nationalité américaine. Il vit ici avec sa famille depuis plus de trois ans et travaille principalement aux urgences. Il a reçu un patient venu de Bunia qui est malheureusement décédé. Le docteur Peter ne savait pas que ce malade souffrait d’Ebola. Ce matin, son état de santé s’est gravement dégradé et il a été placé sous haute surveillance.

[Ajout récent] : Depuis, la situation a évolué. Face à la dégradation critique de ses fonctions vitales, le docteur Peter a été évacué en urgence médicale vers Berlin, en Allemagne, pour y recevoir des soins intensifs spécialisés. Depuis son lit d’hôpital à Berlin, il a pu s’exprimer en déclarant : «Moi j’ai la chance d’être évacué et soigné, mes pensées vont pour toutes les personnes qui restent en Ituri et qui souffrent le calvaire.» Ses paroles disent tout de la terrible réalité sur le terrain où nos malades locaux restent privés d’armes médicales avancées.

EZ : Le ministère de la Santé rappelle que cette souche n’a pas de vaccin disponible. Comment les gens réagissent-ils sur le terrain ?

JLS : Les gens ont la peur au ventre. Ils essaient tant bien que mal d’appliquer les mesures préventives : lavage des mains, utilisation de cendres en guise de désinfectant de fortune, ou de savon et de gel quand ils en ont les moyens. Mais c’est un déchirement culturel. La population congolaise aime profondément se saluer, se serrer la main, être ensemble. Pour beaucoup, s’ajouter cette contrainte alors que nous subissons déjà le joug des rebelles de l’ADF, c’est perçu comme une punition de plus.

EZ : Comment la RTER adapte-t-elle ses programmes pour lier la foi chrétienne aux consignes sanitaires ?

JLS : Nous avons renforcé nos émissions. Nous associons systématiquement les messages bibliques d’espérance à des consignes sanitaires très pratiques (isolement, hygiène, prudence dans les rassemblements). Les autorités régionales n’ont pas interdit les cultes pour l’instant, mais nous martelons une vérité essentielle sur nos ondes : la foi et la prévention marchent ensemble.

EZ : Toucher aux rites funéraires traditionnels est un sujet délicat. Quels arguments pastoraux utilisez-vous à l’antenne ?

JLS : C’est notre plus grand défi. Nous expliquons que le corps physique n’est qu’une enveloppe et que refuser de toucher la dépouille d’un proche mort d’Ebola est un acte de protection pour les survivants. Nous travaillons main dans la main avec les serviteurs de Dieu. Grâce à un réseau de soutien que nous avions créé sur WhatsApp, nous mobilisons une trentaine de pasteurs locaux. Ils interviennent à l’antenne pour inciter les églises à adapter les pratiques : prier pour les malades à distance, sans imposition des mains, et stopper les salutations tactiles.

EZ : Le ministère de la Santé a acheminé 5 tonnes de matériel à Bunia avec l’OMS, mais face aux besoins régionaux, quelle est la réalité à Nyakunde ?

JLS : Cinq tonnes pour une telle population, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Sur le terrain, l’aide internationale est freinée, notamment par l’arrêt des financements d’USAID, ce qui a un impact catastrophique. Dans les officines, les prix des masques et du chlore ont doublé, voire triplé. La population est asphyxiée. Les gens n’ont même plus accès à leurs champs car les rebelles leur réclament une taxe de 10 dollars par mois pour aller cultiver ! La radio reste le seul repère gratuit et accessible pour les guider.

EZ : Malgré ces crises à répétition en Ituri, vous continuez à tenir bon, et vous préparez même la relève avec votre fils. Où puisez-vous cette résilience pour guider vos auditeurs?

JLS : Je dis avec l’apôtre Paul : « Je puis tout par celui qui me fortifie », c’est Jésus-Christ. Ce n’est pas facile, tu vois… Je passe énormément de temps dans la prière, avec la profonde conviction que Dieu ne peut jamais nous abandonner quand nous sommes dans sa mission. Il nous a appelés pour cela, et nous sommes là pour aller de l’avant. La présence de mon fils à mes côtés me fortifie énormément. Elle me donne l’espérance qu’un jour, il pourra m’aider et prendre le relais dans cette lourde tâche.

EZ : Quel est votre appel le plus pressant aujourd’hui pour le réseau de solidarité internationale (Médias Ébène, FOMECAF, AbR) ?

JLS : Priez pour nous, et soutenez-nous sur le plan logistique. Nos six batteries gel pour l’émetteur sont totalement usées après cinq ans de services. Elles se déchargent très vite dès que le soleil se couche. Nous sommes alors obligés d’allumer le générateur, mais le prix du gasoil a explosé. Nous avons un besoin urgent de remplacer ces six batteries pour rester sur les ondes. Avec la fermeture probable des églises qui s’annonce pour éviter les contacts, la RTER va devenir l’unique endroit où la population pourra chercher le réconfort, la prévention et la vérité.

Pour découvrir l’association Médias Ébène, cliquez sur ce lien: https://mediasebene.org/qui-nous-sommes/