Quelle est la situation de l’Eglise protestante d’Algérie après votre récente rencontre au ministère de l’intérieur ?
La normalisation est en cours. Le 18 juillet dernier, nous avons obtenu un des papiers importants qui nous manquait : un certificat de conformité. On a cherché dans nos archives une attestation de régularisation qui aurait dû être obtenue en 1990 et nous ne l’avons pas trouvée. Il semble que nos prédécesseurs n’avaient pas fait le nécessaire. Nous aurions aussi dû retrouver de tels papiers datant de 1994 et de 2006. Ce sont donc des formalités qui auraient dû être faites en son temps, mais on ne peut incriminer qui que ce soit. D’une part nos prédécesseurs n’ont peut-être pas fait les choses comme ils auraient dû les faire, mais d’autre part l’Etat algérien regardait cela de haut et nous négligeait, même dans la communication. Combien de fois nous avons demandé une entrevue avec l’Etat algérien sans recevoir de réponse à nos demandes !
Je pense qu’actuellement les autorités ont dû se rendre compte qu’il fallait normaliser les choses. En tout cas, c’est ce que nous a dit le Ministre de l’intérieur : « Il faut régulariser cela et que les choses soient en ordre. »
Donc vous entrez dans une nouvelle étape de relations avec l’Etat algérien ?
Cela fait plusieurs années maintenant que nous effectuons des démarches avec les autorités. Aujourd’hui non seulement on les connaît, mais on peut dire qu’ils finissent par nous accepter et nous reconnaître. Le respect et la compréhension se sont installés. Nos relations sont en voie de normalisation. Les autorités algériennes se sont rendu compte que dans tous les pays du monde le pluralisme religieux est de mise et que l’on ne peut pas imposer une religion à qui que ce soit.
Et pourtant au mois de mai, un responsable politique (wali) a demandé la fermeture des 7 Eglises protestantes de la région de Béjaïa, là où vous habitez…
On doit souvent faire face à de l’incompréhension à plusieurs niveaux. Les fonctionnaires qui ont renseigné le gouverneur de la région ont certainement dressé un tableau sombre de nos communautés, en disant que nous ne respections pas les lois. Quand on a reçu cet avis de droit, on a été très surpris. On entretenait de bonnes relations et tout à coup le gouverneur sort cela comme un cheveu sur la soupe. Ce n’était pas du tout normal ! A mon avis, le gouverneur a été induit en erreur par des fonctionnaires subalternes et cela nous a contraints à réagir fortement dans la presse. Cet arrêté a été publié par le gouverneur et on est tenu de le respecter. Mais quand nous sommes allés le voir, il nous a reçus en s’excusant de cette publication et en nous demandant de ne pas en tenir compte. De notre côté, nous avons fait opposition en justice et la procédure suit son cours. Nos Eglises, quant à elles, sont restées ouvertes.
Dans la ville de Béjaïa, vous avez une autre démarche en justice. Vous réclamez la restitution d’un temple protestant qui est occupé actuellement par le syndicat UGTA… Où en êtes-vous dans ce dossier ?
Dans un premier temps, nous avons pensé que la publication de l’arrêté demandant la fermeture de 7 Eglises de la région de Béjaïa était une réaction à cette démarche en janvier dernier. Nous ne savons pas… Une chose est sûre, le dossier est devant la justice et nous espérons une issue favorable durant l’automne. Si nous retrouvons l’usage de ce temple, ce jugement fera jurisprudence et nous pourrons le faire valoir dans d’autres circonstances. A Béjaïa, le gouvernement devra se débrouiller pour reloger ce syndicat soutenu par l’Etat.
Le 25 mai, le tribunal correctionnel de la cité Djamel de la ville d’Oran a condamné un Algérien chrétien, Siaghi Krimo, à 5 ans de prison ferme pour avoir parlé de ses convictions à des voisins et pour de soi-disant propos diffamatoires à l’endroit du prophète Muhammad. Ce chrétien a-t-il commencé à purger sa peine ?
Non, nous avons fait appel de cette décision qui devra être réexaminée par la justice en septembre… Siaghi Krimo est donc toujours en liberté et je l’ai même eu au téléphone ces derniers jours ! En fait ce qui est en cause ici c’est une loi de 2006 qui limite la liberté religieuse des non-musulmans en Algérie. Ce que nous demandons, c’est l’abrogation pure et simple de cette loi. Dans le cas de Siaghi, un magistrat a estimé que ce jeune homme qui avait offert à un voisin un CD contenant des témoignages de chrétiens égyptiens, avait fait du prosélytisme. Le magistrat a même utilisé une loi comme quoi il avait porté atteinte à l’honneur du prophète, alors que nous n’en sommes pas à ce point ! Nous respectons vraiment la religion des autres !
Il faut vraiment que l’on puisse s’asseoir autour d’une table avec des représentants du gouvernement soit pour abroger cette loi de 2006 soit de réviser certains de ses articles qui ne sont pas admissibles !
Vous demandez aussi la possibilité pour les Algériens chrétiens d’inscrire à l’état civil leurs enfants avec des prénoms bibliques ou chrétiens. Où en êtes-vous dans ce dossier ?
Il y a quelque temps, nous avons eu 5 ou 6 cas de refus d’une mairie d’accepter des prénoms chrétiens. Nous avons élaboré un argumentaire pour plus de liberté dans le domaine et au ministère de l’intérieur une consigne a été donnée pour permettre aux citoyens algériens de donner à leurs enfants les prénoms qu’ils souhaitaient. Ces cas-là ont été réglés et en une semaine tout est rentré dans l’ordre.
Deux semaines après, des gens qui souhaitaient donner à leurs enfants des prénoms bibliques dans la région de Tizi-Ouzou se sont vu refuser cette possibilité. Il va falloir porter cela devant le Parlement pour qu’une loi soit votée et que les chrétiens puissent donner les prénoms qu’ils souhaitent à leurs enfants.
Avez-vous encore d’autres revendications en lien avec vos libertés fondamentales ?
Le chemin est encore long quand on pense, par exemple, au code de la famille qui défavorise les femmes et empêche les mariages mixtes… Tant que le législateur algérien s’inspirera de la Charia, les lois seront faites au bénéfice des hommes. Nous, nous sommes chrétiens et nous n’avons rien à voir avec la Charia. Donc le gouvernement ne doit pas utiliser cette loi pour l’appliquer à des chrétiens. Soit le gouvernement change la loi et met en place une législation qui prône l’égalité pour tous, soit il devra mettre en place une loi pour les chrétiens et nous ferons valoir nos droits.
Aujourd’hui, nous sommes à la croisée des chemins. L’opinion publique algérienne et internationale prend conscience de l’existence de chrétiens algériens et tout est à faire ! Nous ne sommes pas arrivés, nous ne sommes qu’au début. Nous nous attelons à la tâche et, avec les pressions extérieures, les choses devraient bouger en Algérie.
Propos recueillis par Serge Carrel