L’Eglise locale ? Le temple du Dieu vivant dans votre région ! par Serge Carrel

26 octobre 2009

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L’apôtre Paul recourt à 3 images pour parler de l’Eglise locale. Celle du temple a de quoi redonner du souffle à notre perception de nos communautés. De Cologny à Porrentruy !

L’Eglise locale n’a pas trop la cote ces temps-ci. Certains chrétiens évangéliques ne s’y retrouvent plus dans ses activités et son fonctionnement ; ils la délaissent purement et simplement. D’autres sont las des diversités d’opinion ou du manque de vision, ils s’entendent dire dans leur for intérieur : « A quoi bon ! » D’autres encore l’assimilent à une station service à laquelle ils pompent chaque fin de semaine leur essence spirituelle sans vraiment s’investir…

Trois images pour l’Eglise locale
Quelles perspectives les auteurs du Nouveau Testament développent-ils par rapport à ces petits rassemblements de chrétiens, souvent bien modestes et bien limités ? L’apôtre Paul partage-t-il notre manière de voir l’Eglise locale, souvent très résignée et minimaliste ?
Dans ses lettres, Paul de Tarse recourt à plusieurs images pour évoquer la communauté chrétienne locale. On connaît son usage abondant de l’image du corps pour dire à la fois l’unité et la diversité au sein de l’Eglise (1 Co 12,12). On est aussi familier de son usage du vocabulaire de la famille. Grâce à notre expérience de l’Esprit, nous pouvons dire à Dieu : « Père ». Nous sommes donc héritiers de Dieu – pour sûr fils ou fille ! – et co-héritiers du Christ. Par conséquent, nous pouvons considérer Jésus comme notre frère… (Ro 8,16).
L’image la plus surprenante et la plus audacieuse que Paul utilise pour parler de l’Eglise locale, c’est celle de temple du Dieu vivant (1 Co 3, 16-17 ; 2 Co 6,16 et Ep 2, 20-22). Elle a de quoi surprendre quand on pense aux symboles qui sont convoqués là !

Le Temple, lieu de la Présence
Dans l’Ancien Testament, la réalité de la présence de Dieu se donne à voir de différentes manières. Il y a tout d’abord la rencontre personnelle avec Dieu. Celle d’un Abram qui devient Abraham (Ge 17,5), celle de Jacob au gué du Yabboq (Ge 32,25), celle d’un Moïse au buisson ardent (Ex 3,2)… Cette présence se donne également à voir à des groupes. Il y a la constitution du peuple d’Israël au travers du don de la loi (Ex 19 et 20), la venue de la présence de Dieu sur le tabernacle (Ex 40)… Au travers de David et de Salomon, Israël peut envisager, puis construire un Temple qui sera le lieu de la présence de Dieu pour le peuple (1 R 8,10).
L’histoire du Temple de Jérusalem est mouvementée. Avec ses temps d’idolâtries fortes, mais aussi de réforme et de retour à Dieu. Il n’empêche : ce lieu, pour un israélite, est l’endroit par excellence de la rencontre avec le Seigneur et de la réconciliation avec lui au travers des sacrifices. En 587, le Temple de Jérusalem est détruit. Même s’il apparaît aux yeux de certains comme le lieu de toutes les compromissions, il continue de faire rêver les prophètes et les personnes attachées à la célébration au Temple. Le prophète Ezéchiel ne rêve que d’une chose : de la restauration du Temple et du retour de la présence de Dieu dans le Temple lui-même, après qu’il l’a quitté (Ez 11,23 ; Ez 43, 4). Le Temple sera reconstruit par Zorobabel notamment, en 520 (Esd 4, 24 – 5,2).
Au temps de Jésus, le second Temple demeure un lieu clé de la vie spirituelle juive. A 12 ans, Jésus s’y rend et marque ainsi sa maturité religieuse (Lc 2,42). Plus tard, ce lieu jouera un rôle important dans sa vie avec ses disciples : Jésus chasse les vendeurs du Temple (Mc 11,15), il guérit dans le Temple (Mt 21,14), il enseigne dans le Temple (Mc 12,35)… Jésus prononce même sa fameuse parole sur le Temple : « Je détruirai ce Temple… et en trois jours j’en bâtirai un autre qui ne sera pas fait par la main de l’homme » (Mc 14,58). Cette parole servira de motif religieux à sa condamnation à mort…

Les communautés chrétiennes, temples du Dieu vivant
Par rapport à cette perception juive du Temple, l’apôtre Paul n’a pas froid aux yeux. Il réquisitionne l’imagerie du Temple pour dire qu’avec la venue de Jésus, le baptême dans l’Esprit de la communauté à la Pentecôte et le don de l’Esprit au croyant, une ère nouvelle a commencé. Désormais le temple de Dieu, la présence de Dieu sur terre, ce sont les petites communautés chrétiennes répandues autour du Bassin méditerranéen et constituées de personnes qui, elles-mêmes, sont de « petits » temples du Saint-Esprit (1 Co 6,19).
Affirmer que la petite communauté corinthienne est le temple de Dieu dans la ville de Corinthe, c’est non seulement affirmer un tournant extraordinaire dans l’histoire de Dieu avec son peuple Israël, mais c’est aussi lâcher un propos détonnant dans le monde grec. En disant cela, Paul déclasse tous les temples de pierre qui font encore aujourd’hui la renommée de cette cité portuaire. Les temples consacrés à Apollon ou à Aphrodite (dans la vieille ville de Corinthe), aussi majestueux et grandioses soient-ils, ne sont d’aucune pertinence pour la rencontre du divin ou de la transcendance. Le seul vrai temple du Dieu vivant, c’est la communauté chrétienne très disparate de la ville portuaire.

Le don de l’Esprit, signe d’une nouvelle relation entre Dieu et son peuple
Comment Paul peut-il opérer un tel tour de force, une telle réquisition de l’imagerie israélite du Temple, et de l’imagerie païenne autour des temples ? Au travers de sa rencontre avec le Christ sur le chemin de Damas, il a pris conscience d’une nouveauté extraordinaire ! Renversante ! La promesse de Dieu d’habiter à nouveau au milieu de son peuple (Ez 37, 21-28) s’est réalisée. Dieu, en répandant son Esprit sur les disciples, donne à son peuple un coeur nouveau. Le coeur de chair prophétisé par Jérémie (31, 31-33) prend la place du coeur de pierre d’autrefois. En versant son Esprit dans le coeur des disciples de Jésus, Dieu fait revivre un peuple qui porte son nom (Ez 37,14).
Entrer dans une telle perspective aujourd’hui paraît un peu surréaliste. Moi qui vais peut-être au culte de manière très épisodique pour nourrir ma spiritualité, pour être encouragé sur le chemin rocailleux de la vie, pour goûter à la consolation de la présence de Dieu parmi les frères et soeurs… M’entendre dire que je fréquente et que je suis un élément de ce temple de Dieu… Quelle surprise !
L’apôtre Paul n’a pas de vision au rabais de l’Eglise locale. Elle n’est pas simplement l’endroit où il est possible d’entendre une prédication et de partager le repas du Seigneur. Elle est une sorte de « média » qui donne à voir et à entendre la Présence de Dieu dans le monde aujourd’hui. Parce que non seulement on y entend parler de Dieu et on y parle à Dieu, mais on y vit une communion dans l’Esprit (koinonia) qui a pour but de refléter les valeurs du Royaume (2 Co 13,13).

L’Eglise locale, un authentique média
Nous sommes peut-être fatigués de l’Eglise locale. Sa vie n’a peut-être rien pour nous attirer, mais l’apôtre Paul nous rappelle une vérité extraordinaire. L’Eglise locale a une mission dans le plan de Dieu : être une communauté qui donne à voir Dieu. Au Ier siècle, le fait de rassembler juifs et païens constituait un signe extraordinaire du tremblement de terre de la venue de l’Esprit sur des gens de toute provenance nationale (Ep 2,18). La mise en commun de biens au sein de la communauté ou entre communautés chrétiennes était aussi un signe fort de l’apparition de ce peuple nouveau (2 Co 8-9). L’activité de l’Esprit au sein de la communauté donnait aussi à voir cette Présence en révélant aux non-croyants les secrets de leur coeur (1 Co 12, 24-25)…
Autant de pistes qui devraient nous aider à réinvestir l’Eglise locale. Dieu ne sauve pas simplement des individus. Il se crée un peuple nouveau qui lui est consacré, un peuple parmi lequel il veut habiter par son Esprit et qui, dans sa vie ensemble, reproduis sa vie et son caractère. Quelles extraordinaires perspectives pour toute Eglise locale !
Serge Carrel

Pour plus d’infos sur ce thème : Gordon Fee, Paul, the Spirit and the People of God, Londres, Hodder & Stoughton, 1996.