Notre société est-elle en train de préférer la vie numérique à la « vraie vie » ?
Notre société préfère la vie numérique à la « vraie vie » car elle est beaucoup moins contraignante et moins exposée que la vie réelle avec de « vraies personnes ». L’ère du numérique pousse ainsi l’individu à vivre en vase clos. Dans sa bulle ne se trouve plus que ce qui entrera en résonance avec son ressenti. Julien Gobin parle des réseaux sociaux comme de l’outil idéal de la « sociabilité sur mesure » : « Guidé par la boussole du ressenti, l’individu va pouvoir, selon les évènements, créer de nouvelles communautés fondées tantôt sur l’indignation, tantôt sur la colère, tantôt sur la joie ou la haine. Mais ces communautés sont éphémères… » (Julien Gobin – L’individu, fin de parcours – page 132).
« Ces convergences de ressentis » et ces « communautés d’intérêt » finissent par nous enfermer dans des groupes particuliers et choisis – qui partagent les mêmes idées et façons de penser que nous – aux dépens de nos relations avec les membres de la société plus large. Une sorte de « communautarisme numérique » qui pousse à l’isolement et parfois à un refus de l’altérité et de la confrontation, terreau de toutes les théories du complot et de la fabrique du mensonge.
Qu’est-ce que la sobriété numérique pour vous ?
C’est choisir d’entrer dans une démarche où discipline, sagesse et discernement sont mis en œuvre pour mettre les écrans à mon service sans être asservi à eux. Toute ma vie ne peut pas être concentrée dans mon smartphone ! Toute mon attention ne peut pas être captée par des gens qui, souvent, ont des intentions toxiques. Mais les bonnes pratiques ne suffisent pas pour entrer sur le chemin de la sobriété numérique.
Cela n’est possible que dans une démarche éminemment spirituelle, où je laisse le Saint-Esprit accéder à ma vie entière et développer en moi son fruit : l’amour, la joie et la paix, fruit de ma communion avec Dieu ; la patience, la bienveillance et la bonté, trois niveaux ascendants de mes relations avec les autres ; la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi, centrées sur ma vie intérieure et ma capacité à gérer mes émotions (Gal. 5.22).
Vous évoquez plusieurs effets néfastes de la surconsommation des écrans : isolement, haine, sommeil, etc. En quoi la diminution des heures de sommeil chez les adultes et les adolescents est un problème de santé majeur ?
Parmi les effets les plus délétères de la surconsommation des écrans, le manque de sommeil occupe une place centrale. Le sommeil est essentiel au métabolisme et au bon fonctionnement de l’organisme. Sa raréfaction a des conséquences importantes sur la santé physique, les capacités cognitives et la régulation émotionnelle. Les adolescents passent de plus en plus de temps sur les consoles de jeux, les jeux multijoueurs en ligne ou les plateformes de streaming. Les algorithmes de ces applications sont conçus pour maintenir l’utilisateur connecté le plus longtemps possible, avec des scénarios qui se prolongent en permanence.
Les jeux vidéo exploitent notamment le mécanisme de « peur de manquer quelque chose » (FOMO), tout comme les séries en streaming, structurées pour enchaîner les épisodes et inciter à continuer le visionnage. Le scrolling infini repose sur les mêmes principes addictifs : on ne veut rien rater ! Dans ce contexte, le sommeil est sacrifié et ne résiste pas à la captation de notre attention. La curiosité et la stimulation permanente prennent le dessus sur le repos. Comme l’a résumé ironiquement le fondateur de Netflix en avril 2017, le plus grand concurrent de la plateforme, c’est le sommeil des utilisateurs !
Plusieurs études montrent que les adultes exposent leurs enfants aux écrans dès la petite enfance. Pourquoi l’exposition précoce des enfants aux écrans est-elle si répandue aujourd’hui?
C’est souvent par facilité, mais aussi au nom de la croyance que cela rendrait les enfants plus ouverts au monde, plus intelligents et mieux armés pour comprendre l’environnement dans lequel ils vivent. C’est toute l’écologie familiale, en fait, qu’il faut alors repenser. Dans de nombreux foyers, les parents confient volontiers les enfants aux écrans, surtout après une journée de travail.
Je comprends que des parents qui travaillent huit heures par jour et qui doivent encore gérer les tâches du quotidien en rentrant à la maison le soir puissent y avoir recours, il ne s’agit pas de juger. Mais lorsque cette pratique devient structurelle, lorsque les écrans se substituent progressivement aux relations humaines, cela pose un véritable problème.
Vous évoquez différents moments et lieux où les écrans devraient être proscrits : à table, dans la chambre à coucher, lors des promenades en famille, etc. Serait-il judicieux que les parents reviennent à des objets physiques comme une montre au poignet, un appareil photo ou une Bible en papier ?
Oui, selon nous, une des pistes pour réguler notre consommation d’écran consiste à refuser l’idée de centraliser toute ma vie dans un seul objet. Chaque fois que c’est possible, je choisis une alternative au numérique : plutôt qu’un réveil sur smartphone, un réveil classique ; plutôt qu’un écran, un support papier ; plutôt que de payer avec mon téléphone, utiliser ma carte bancaire traditionnelle, etc. En fait, prendre l’habitude de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, malgré la facilité que cela représente. Chacun se positionne ensuite en fonction de ses convictions personnelles.
Je viens du monde de la technologie : le smartphone est un concentré d’innovations et de technologie admirable. Mais tout objet technologique comporte des aspects positifs et d’autres plus sombres. Il s’agit donc de développer son discernement pour une utilisation appropriée. En 2022, par exemple, des femmes ukrainiennes sont arrivées dans notre village à la suite de la guerre dans leur pays et ont sollicité un emploi au Château de Joudes Saint Amour*. Grâce aux outils de traduction automatique et à l’IA, nous avons pu communiquer, nous comprendre et signer un contrat de travail. Mais nous les avons fortement encouragées à prendre des cours de français dans une vraie école afin de ne pas dépendre uniquement du numérique pour communiquer. Aujourd’hui, nous nous parlons directement en français, c’est tellement plus humain !
Les réseaux sociaux créent un système de comparaison permanente avec le besoin de validation des autres. Quel impact cela a-t-il sur la construction de l’identité des adolescents ?
Les réseaux sociaux permettent de se mettre en scène et de montrer les aspects les plus positifs de soi. Personne ne va spontanément communiquer sur ses faiblesses ou sa médiocrité ; cette mise en scène permanente, fondée sur une image idéalisée, crée donc une distorsion avec la réalité ! Nous sommes des créatures sociales et notre bien-être dépend, dans une bonne mesure, de l’approbation de ceux qui nous entourent. Le pouvoir d’attraction des réseaux sociaux se fonde sur cet élément primordial : « Chaque like est une caresse maternelle faite à notre ego » (Giuliano da Empoli – Les ingénieurs du chaos – page 80).
L’architecture entière des réseaux sociaux est fondée sur notre besoin de reconnaissance. Dans ce contexte, il devient complexe de se construire et de trouver une identité claire. Plus on entretient ce caractère irréel et illusoire propre aux réseaux sociaux — où l’on ne montre que le meilleur de soi-même —, plus cela a des conséquences sur la construction de soi et la perception du réel.
Pourquoi est-il important que les Églises mettent en place un ministère dédié à l’éducation au numérique, au même titre que tous les autres ministères présents dans l’Église ?
Pour une raison très simple : notre maison brûle et nous regardons ailleurs, pour reprendre cette phrase célèbre d’un dirigeant français en 2002. Le numérique a des conséquences d’ordre civilisationnel et sociétal. On ne peut pas l’aborder de manière sporadique, une fois de temps en temps. L’idée d’un ministère est de faire de la veille* numérique et pédagogique. Il ne s’agit pas seulement de soutenir des parents en difficulté, mais aussi de former des « premiers de cordée », autrement dit des personnes qui vont être les premières à s’engager sur une voie d’escalade, qui installent les ancrages et les fixations ou qui, s’ils sont déjà installés, y insèrent la corde qui les assure, le reste du groupe et eux-mêmes.
Il faut aussi des « plongeurs » capables de s’immerger dans ces questions, de lire, d’explorer tout ce qu’il est possible d’étudier pour mieux comprendre et restituer ensuite au plus grand nombre. Cela suppose de rester en veille permanente et de nourrir une réflexion continue, car le sujet est immense. Si l’on veut accompagner des adultes et des familles, il faut maintenir ce travail de réflexion dans la durée.
*Gérard et Martine Hoareau sont les propriétaires et gérants du Château de Joudes Saint Amour, situé en Bourgogne. Un établissement qui organise des formations, des séminaires, des retraites spirituelles, des événements artistiques et familiaux.
*surveillance permanente et organisée, en vue de se tenir informé des dernières actualités relatives à un sujet précis.
