L’adaptation culturelle ne concerne pas seulement la manière de concevoir ou de
transmettre un message. Il faudra également repenser les espaces et les lieux de
communication qui eux aussi conditionnent nos comportements et nos messages.
Lorsque je parle de lieu ou d’espace, ce n’est pas forcément un espace physique,
mais ça peut aussi être en relation avec le virtuel. Un réseau téléphonique est
bien réel tout en étant virtuel.
Ecole contre réseau
La civilisation du livre, relayée par
le levier technologique de l’imprimerie, s’est développée grâce à l’école. Les
écoliers s’assoient à une table, dans une salle de classe, face au maître ou à
la maîtresse (à penser). Bien que ce genre d’agencement ait évolué durant ces
dernières décennies et que l’enseignement scolaire se soit énormément adapté à
l’évolution de la société, l’école reste fondamentalement traditionnelle dans
son fonctionnement. D’un côté, il y a le maître qui sait et, de l’autre, on
trouve ceux qui ne savent pas ou qui ne savent pas encore. Ce qui donne une
communication à sens unique, comme à la radio. Bien sûr, l’auditeur comme
l’élève peut intervenir, mais ce n’est que d’une manière « autorisée »,
lorsqu’on tend le micro ou lorsque le maître pose une question ou demande une
participation. Les évangéliques ont un peu arrondi les angles de ce type de
communication en permettant aux participants de s’exprimer librement par la
prière ou de choisir un chant, mais personne n’interromprait le speech du
prédicateur pour compléter ou contester sa pensée.
L’Eglise des Calvin et des
Luther a copié le système scolaire et les évangéliques du XIXe siècle n’ont
guère quitté la galaxie Gutenberg. Normal ! Si vous vouliez être au centre de la
culture des gens, il fallait également adopter leurs manières de communiquer et
le canal par lequel ils reçoivent les informations. L’Eglise a pu prospérer
parce qu’elle savait utiliser les instruments et la mentalité de travail des
scolaires ! Tout notre vocabulaire interne parle de ce patrimoine :
enseignement, cours et études bibliques, lecture et explication de la Bible,
professeur de théologie, école du dimanche… Si vous demandez à un pasteur quel
est son don principal, il vous répondra presqu’à coup sûr, qu’il a un don
d’enseignement. Est-ce le don d’être un bon « instituteur spirituel » ou bien
celui dont parle l’apôtre Paul ? Je suis un brin provocateur, mais c’est juste
pour montrer à quel point nos Eglises sont scotchées sur le banc de l’école. En
fait, nos communautés sont des écoles spirituelles où le pasteur ou le
prédicateur vient devant ses « élèves » pour leur dire : « Moi, je sais et vous,
vous avez besoin d’apprendre ». On croise les bras, on écoute et puis on repart.
Là, aussi, c’est un brin caricatural, puisque beaucoup d’Eglises, comme
d’ailleurs la majorité du système scolaire a évolué vers quelque chose de
différent. En écrivant cet article, je me positionne dans la civilisation du
livre. Ne prenez donc pas mes remarques pour des critiques.
Aujourd’hui le
centre de notre culture n’est plus à l’école, mais dans les mass-médias,
internet, la téléphonie mobile… et les réseaux !
Le
réseau
Le principe de base du réseau, c’est la relation. Le filet
est une belle image du réseau. Ce sont des points ou des nœuds reliés entre eux
par un lien. Notre société se structure peu à peu autour des réseaux, qu’ils
soient électroniques ou sociaux. C’est là que ça se passe et preuve en est
l’école qui passe d’une réforme à l’autre sans trouver la stabilité qu’elle
avait auparavant. Elle sent bien qu’elle ne peut plus continuer comme par le
passé. Si on voulait maintenant adopter les termes du réseau à notre vocabulaire
d’Eglise, ça donnerait peut-être cela : dimanche matin je vais aller chatter
avec mes frères et sœurs à l’Eglise. Nous allons constituer avec l’aide du
pasteur une « wikiprédic », c’est-à-dire un prêche élaboré avec l’ensemble des
participants, à l’image de ce qui se fait sur Wikipedia. Nous allons organiser
mardi soir un forum biblique et nous allons mettre sur pied une chaîne de
prières (tiens ça existe déjà !).
Aujourd’hui, surtout en Occident, les gens
connaissent beaucoup de choses et tout l’art des responsables d’Eglises, c’est
de pouvoir en tirer parti, d’organiser le partage. Les promoteurs de Youtube ou
de Dailymotion, par exemple, ne se sont pas mis eux-mêmes à produire des vidéos,
mais ils ont simplement mis à disposition un espace électronique pour que tout
un chacun puisse y poser la sienne. Bien sûr, la qualité n’est pas toujours au
rendez-vous. Dans le cadre d’une Eglise, le rôle des responsables est d’aider à
trier les contributions, à les hiérarchiser et à les organiser.
Pourtant, si
on s’arrête au partage de savoir, on n’est pas encore dans la mentalité des «
réseauteurs ». Un réseau, c’est avant tout des personnes qui se rassemblent
autour d’un certain nombre d’intérêts qui leurs sont communs. Le partage
d’expériences ou de savoir n’est que secondaire, alors que dans le système de
l’école c’est primordial. On ne vient pas à l’école pour se faire, avant tout,
des copains, mais pour apprendre. Les gens qui ne viennent au culte que pour
voir les copains sont plutôt suspects. On vient à l’Eglise pour être enseigné
dans sa foi et pour louer Dieu!
La pratique du réseau
Dans le système de l’école, il y a
à la base un auditoire et un maître qui se trouve en face de celui-ci. Dans
notre communication, en tant que responsables de communauté, nous sommes une ou
plusieurs personnes en face d’un groupe que nous dirigeons. Ce groupe est de
préférence compact et tout le monde fait, dit et devrait penser la même chose,
comme une classe d’école qui a le même programme et qui devrait apprendre les
mêmes choses en même temps. Cette approche n’est donc pas négative, dans un
contexte scolaire. Par contre, dans un contexte de réseau, c’est très
handicapant. Par définition, les réseaux ne se ressemblent pas, puisqu’ils se
constituent par affinités et par centres d’intérêts. Un réseau de motards, fans
de Harley Davidson, ne va jamais partager le bitume avec des amateurs de
trottinettes pétaradantes.
Dans l’Eglise, on s’est bien rendu compte qu’il y
avait des attentes différentes. On a donc commencé par faire, ce que j’appelle
du « patchworking ». Un peu de tout à la fois pour contenter le plus grand
nombre. Or, cette approche fait fuir plus de monde qu’elle n’en rassemble.
Culturellement, il y a « brouillage », comme les ondes d’une radio sont
brouillées par des appareils spéciaux. Il ne suffit plus de dire que chacun doit
faire des efforts et qu’il faut aussi savoir s’accueillir les uns les autres.
Les responsables devraient cartographier les réseaux qui existent dans leur
communauté et essayer de développer une réponse spécifique pour chacun d’eux.
A terme, le plus gros problème, c’est que les communautés ne desservent plus
qu’un seul réseau en pensant atteindre tout le monde. Un réseau qui ressemble à
son pasteur et au conseil qui l’entoure.
Questions :
- Comment, un pasteur peut-il s’occuper d’une multitude de réseaux-groupes
différents, alors qu’il a déjà de la peine à s’occuper du grand groupe ?
- Avec cette vision d’un éclatement de l’auditoire en réseaux multiples,
comment créer le sens de la communauté corps du Christ ?
- Comment enseigner la Parole à des personnes qui ne veulent plus être assis
sur un « banc d’école » ?
- Quel est le modèle qu’un pasteur peut utiliser, s’il veut quitter le système
scolaire pour devenir « pasteur-reseauteur » ?
- Apparemment dans les réseaux chacun « sait » ? Est-ce que Dieu n’a plus rien
de spécifique à dire au travers d’un pasteur ou d’un ancien ? Est-ce que les
gens « savent » vraiment ?
Henri Bacher
Logoscom