Pour Henri Blocher, Lytta Basset n’a pas bien saisi la doctrine du péché originel !

lundi 02 juin 2014

Henri Blocher a accepté de faire l'évaluation du dernier livre de Lytta Basset Oser la bienveillance. Pour lui, la professeure de la Faculté de théologie de Neuchâtel n'a pas saisi toute la finesse de la doctrine du péché originel. Du coup, son propos s'en trouve pour le moins affaibli ! Après avoir présenté les thèses de Lytta Basset, examiné sa méthode, évalué forces et faiblesses, Henri Blocher s'achemine vers une conclusion (1).

En dépit d'intentions sympathiques, une méprise radicale piège, à mes yeux, Lytta Basset dans son livre Oser la bienveillance : elle attribue à la doctrine du péché originel la condamnation de l'être de l'homme comme tel. Elle réplique, c'est son message : « Tu n'es jamais coupable dans ton être » (p. 313). Et, en un sens, je dis « Amen ! ». La doctrine du péché originel distingue entre l'être de l'homme comme tel, créé par Dieu très bon, et qui n'est pas aboli par l'aliénation du péché, et sa perversion et corruption. Elle doit maintenir les deux. L'emploi du mot « nature » est paradoxal (avec Ep 2.3), et Calvin l'a bien exprimé : « Nous disons donc que l'homme est naturellement corrompu en perversité : mais que cette perversité n'est point en lui de nature » (Institution de la religion chrétienne, II,1.11). C'est déjà dans cette direction qu'Augustin discerne que le mal n'a pas l'être, qu'il faut l'interpréter comme perversion. Si on parle de nature mauvaise, c'est que la relation à Dieu est tellement constitutive de l'être de l'homme que la trahison de l'Alliance ne peut qu'affecter profondément cet être – sans l'annihiler. C'est pour moi la portée même de la doctrine du péché originel que de maintenir le caractère historique et volontaire (impliquant la solidarité humaine) du mal subi et commis : il n'est pas de l'être, il ne procède pas de la première origine.

Une dépravité totale, mais pas intégrale
Lytta Basset dit de la doctrine : « Sa faiblesse est de n'offrir qu'une lecture unilatérale de la réalité et d'en absolutiser un seul aspect » (p. 113). Un style sévère dans la prédication a pu en donner l'impression, mais c'est un malentendu. Calvin, qui ne passe pas pour un plaisantin, écrit : « Quand nous voyons aux écrivains païens cette admirable lumière de vérité, laquelle apparaît en leurs livres, cela doit nous admonester que la nature de l'homme, bien qu'elle soit déchue de son intégrité, et fort corrompue, ne laisse point toutefois d'être ornée de beaucoup de dons de Dieu » (Inst., II,2.15). L'orthodoxie dans la ligne de la Réforme affirme la « grâce commune », et la « justice civile », où l'on peut ranger ces mouvements de compassion, ce dynamisme de l'empathie, qu'évoque Lytta Basset. Les « vertus des païens » ne sont nullement niées, seulement lorsqu'elles fondent le salut. Calvin désigne ce qui leur manque, et que ne paraît pas voir l'auteur d'Oser la bienveillance : « Quand il n'y a nulle affection de glorifier Dieu, le principal de toute droiture défaut » (Inst., II,3.4). Quand la « dépravité » est dite « totale », ce n'est pas en intensité, mais dans son extension : il n'y a rien d'intact (voir Rm 3.9-19), ni la raison, ni les affections, ni la volonté, avec entrelacement des aspects individuels et collectifs. Les éléments positifs à quelque degré peuvent être appréciés à leur juste valeur. Je n'ai pas de peine non plus à m'approprier l'exhortation à l'ouverture vers autrui, et, tant que dure l'Aujourd'hui de l'offre de la grâce, que nul ne doit se laisser enfermer dans sa culpabilité : le Réel (nom que j'accepte pour Dieu) « ne nous fige jamais dans un moment de notre histoire » (p. 114).

Le péché n'est plus moral
L'écart où se tient Lytta Basset me semble moins celui qui concerne le péché originel, avec le rapport (incompréhensible, disait Pascal) entre la faute d'Adam et la nôtre – je renvoie là-dessus à mon livre (3) – que celui qui concerne le péché, et la perdition que le péché entraîne. La théologienne suisse romande paraît gommer la nécessité de la repentance (ce mot qu'elle n'aime pas) et de la foi pour être agréé de Dieu. Elle dépouille le péché de la dimension qui vient au premier plan dans un nombre incalculable de textes bibliques : le rapport à la loi ou au commandement de Dieu, et à son jugement. Elle lui oppose le relationnel – mais au nom de quelle analyse ? Rien de plus relationnel que le tort envers quelqu'un, avec son poids propre, que la dette envers lui. Rien de plus relationnel que l'obéissance et la désobéissance ! Ce qui fait la fortune de la notion de relationnel pourrait bien être son flou et son abstraction. Il ne faudrait pas oublier que les relations peuvent être d'hostilité ! C'est aussi par contraste avec l'Ecriture que Lytta Basset disjoint la relation à Dieu et les catégories morales : alors que leur union étroite caractérise justement la religion biblique.

Un chaos mis sur le même plan que Dieu
Et la question se pose, irrépressible, de l'origine du péché (elle détermine en bonne partie le sens). Le mal, malheur et malfaisance inextricablement mêlés, sévit parmi les humains. Lytta Basset refuse d'en rendre compte par une faute historique. Du coup, elle est poussée vers une explication ontologique ou métaphysique, c'est-à-dire qui conjugue à l'être l'origine du mal : c'est ce qui donne sa doctrine du chaos préalable, tohu-bohu, qu'elle charge par moments d'un dynamisme destructeur. Elle répudie le dualisme (p. 205), mais comment y échapperait-elle ? Son chaos est premier, comme Dieu, et entre dans la constitution de notre réalité. Le philosophe français Paul Ricoeur, et avant lui, le théologien suisse Emil Brunner, ont reconnu que l'intention de la Genèse était d'écarter cette manière de penser (j'ai montré qu'eux-mêmes ne parvenaient pas à sauvegarder cette intention dans leurs propres constructions doctrinales (4)). Le dieu qui ne peut que combattre le chaos n'est plus celui de qui, par qui et pour qui sont toutes choses (Rm 11.36). C'est un petit dieu, qui plaît parce qu'il est configuré pour convenir au ressenti, que j'appellerais le ressenti moderne-post...
Pour conjurer le fatalisme qui menace si le mal s'enracine dans l'être ou lui est corrélatif, Lytta Basset n'a d'autre stratégie que de minimiser le mal du mal. Elle en élimine la culpabilité, l'obligation de satisfaire la justice (relationnelle !) lésée. Elle met l'accent sur le bien qui se manifeste et, par moments au moins, semble sous-estimer les horreurs de l'histoire des nations comme des individus. Du coup, elle ne peut que minimiser la place du pardon dans l'Ecriture, en lui associant le thème du salut personnel – à propos duquel elle ose employer le mot chargé d'obsession (p. 73, voir aussi p. 334). Chez qui l'obsession ? Pourquoi, comment occulter que le christianisme est, entre toutes, la religion du salut ? Pourquoi, comment oublier que le sens même du nom de Jésus, au commencement de l'Evangile, c'est : « Il sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1.21) ?
Ai-je manqué de sensibilité ? Il y a un sens que je n'ai pas senti dans le livre de Lytta Basset : le sens de la sainteté de Dieu. C'est la sainteté de Dieu qui fait la gravité du péché, la nécessité du sacrifice, l'exigence de la confession et de la repentance (voir 1 Jn 1.5-2.2). C'est la sainteté de Dieu qui donne priorité à la relation à lui, avant qu'elle se reflète dans la relation aux autres créatures.

Un divin humain trop humain !
A ce propos, je fais part d'un dernier élément de malaise. Bien que la réduction ne soit pas explicite, j'observe une tendance inquiétante à réduire à l'humain l'opération divine. Jésus « se tient caché en chaque être humain, en particulier chaque enfant » (p. 164). A chacun de se connecter à « cette énergie qu'est la vie divine au plus profond de lui » (p. 272). Le commentaire sur Luc 10.18s se lit : « On dirait que Jésus est émerveillé par ce dont nous, humains, sommes capables » (p. 207). Lytta Basset critique la TOB en Jean 10.36 parce que la TOB a mis la majuscule, « je suis le Fils de Dieu », alors que la théologienne romande ne veut pas réserver le titre à Jésus (p. 303s). Elle approuve le philosophe Michel Henry : « Au fond de sa Nuit, notre chair est Dieu » (p. 288). Elle conclut en affirmant son « potentiel christique » (p. 394). Dans un effort que j'espère de bienveillance, je tente d'imaginer un sens, pour ces formules, compatible avec l'enseignement scripturaire – si c'est le bon, il conviendra, à sa lumière, de dissiper les ambiguïtés et de redresser les déséquilibres...
Henri Blocher

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Notes
1 Henri Blocher a écrit une appréciation beaucoup plus longue du livre de Lytta Basset, Oser la bienveillance. Elle est disponible ici. Nous ne reproduisons dans cet article que la fin de son appréciation.
2 Voir à la page 10 : « coupables de notre nature humaine ». A la page 113 : le mal est « notre seule et unique réalité, identité ou nature »).
3 Henri Blocher, Original Sin : Illuminating the Riddle, Leicester, Apollos (IVP), 1997. Esquisse plus brève in La Doctrine du péché et de la rédemption, Vaux-sur-Seine, Edifac, 2000, p. 59-94 ; plus récent, « The theology of the Fall and the origin of evil », in R.J. Berry & T.A. Noble, sous dir., Darwin, Creation and the Fall. Theological Challenges, Nottingham, Apollos (IVP), 2009, p. 149-172, suivi de Richard Mortimer, « Blocher, original sin and evolution », p. 173-196.
4 Henri Blocher, ibid. ; sur Ricoeur, d'abord « L'herméneutique selon Paul Ricoeur », Hokhma 3, 1976, p. 11-57.

  • Encadré 1:

    Oser la bienveillance : une présentation
    Personnels, concernants, parfois très controversés... Les livres de Lytta Basset font chaque fois événement. Le dernier n'y coupe pas !

    Avec Oser la bienveillance, Lytta Basset nous propose un livre très personnel. Professeure à la Faculté de théologie de Neuchâtel, elle n'a jamais caché le mal qu'elle a subi durant son enfance, ses déboires avec sa propre culpabilité et le départ tragique de l'un de ses enfants... Dans ce contexte, elle dessine un chemin qui tente de dire l'Evangile de Jésus-Christ pour des contemporains dont la vie est plombée par la culpabilité et le mal subi.
    Renonçant à une vision négative de l'être humain qu'aurait véhiculé la tradition chrétienne occidentale, la spécialiste de l'accompagnement spirituel propose de voir l'homme comme ni bon, ni mauvais, mais tout simplement meurtri par l'expulsion du « paradis » intra utérin.
    Ce ressenti du nouveau-né renverrait dans le langage biblique au chaos (tohu-bohu) originel auquel l'A(a)utre (Dieu ou le prochain) met fin en appelant à la vie de manière bienveillante. Dans ce contexte, Jésus n'est plus « l'agneau mort à Gogotha pour moi », mais il est la Bienveillance incarnée, qui appelle tout être humain à sortir de ses enfermements et de ses aveuglements pour connaître la liberté des enfants de Dieu. Le salut consiste à répondre à l'appel de l'A(a)utre et à sortir des griffes des forces de mort qui nous retiennent captifs.
    La tentative de Lytta Basset est audacieuse parce qu'elle rompt avec la doctrine du péché originel et un contexte où, selon elle, l'être humain est constamment perçu de manière négative, que ce soit dans les milieux chrétiens, mais aussi en psychologie, dans le monde de l'éducation ou même en économie.
    On ne peut s'empêcher de penser que cette tentative paraît trop ambitieuse dans l'ampleur du propos et des généralisations opérées. Elle souffre aussi de pertes énormes par rapport au donné biblique. Plus trace de la séparation entre le monde de Dieu et ce qui n'en est pas, entre les bénéficiaires de l'Esprit et ceux qui ne le sont pas, entre sauvés et pas sauvés...
    Il n'empêche ! Ce livre laisse entrevoir une théologienne qui se livre et qui entreprend un parcours complexe pour émerger du mal subi et de la culpabilité. Tout cela grâce au regard de la Bienveillance incarnée, Jésus, qui a sorti Zachée de son isolement, remis debout le paralytique et plongé la femme adultère dans l'espace de la bienveillance.
    Serge Carrel

    Lytta Basset, Oser la bienveillance, Paris, Albin Michel, 2014, 430 p.

    Pour un résumé plus détaillé d'Oser la bienveillance par Serge Carrel, cliquez ici.

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