La force irrésistible de l'amour, moteur de la mission

mercredi 24 août 2005

La prédication de la croix tend à s'affadir… Son caractère substitutif, de première importance pour les apôtres, laisse la place à un discours populaire et humaniste sur le " moi "… Jacques Blandenier plaide pour un recentrage sur le cœur du message chrétien: l'amour de Dieu qui nous étreint. Il l’a fait dans le cadre d’une rencontre missionnaire.

" L’amour de Christ nous étreint... Nous sommes ambassadeurs pour Christ... Soyez réconciliés avec Dieu. " Ce texte de la seconde épître de Paul aux Corinthiens (5, 14-21) est indéniablement un grand " classique " missionnaire. Qu’est-ce qui peut nous mobiliser en vue d'un engagement renouvelé : la perspective d’une avance conquérante, des portes largement ouvertes, un temps favorable ? Ou au contraire l’émotion face aux besoins écrasants, le spectacle de la détresse et de la perdition de multitudes ?…

Souffler le chaud et le froid
Souvent, lors des rencontres missionnaires, les orateurs soufflent successivement le chaud et le froid pour tenter d’obtenir d’une façon ou de l’autre une réponse de l’auditoire. Ainsi, on peut avoir recours aux statistiques pour leur faire dire ce qui nous paraît percutant. Savez-vous par exemple qu’il y a juste un siècle, en 1900, on comptait environ 550 millions de chrétiens sur la terre, alors qu’aujourd’hui la barre des 2 milliards a été franchie ? Quelle progression fulgurante, n’est-ce pas ! L’engagement missionnaire de l’Église au XXe siècle a été fantastique.
La pertinence de l’Évangile est attestée par une croissance spectaculaire du nombre de conversions. Le christianisme n’est pas en train de s’éteindre, la Bible n’a jamais autant été traduite et diffusée depuis vingt siècles. C’est un puissant remède contre le découragement et le repli sur soi. Seulement les mêmes statistiques peuvent fournir un tout autre éclairage sur la situation : en 1900, il y avait un milliard de non-chrétiens. Aujourd’hui, il y en a quatre milliards. Faut-il plutôt en appeler à ces chiffres pour arracher les chrétiens à leur paresse inerte et leur donner le sens de l’urgence tragique de la tâche qui s’impose à eux ?

Le réveil de l’engagement missionnaire ne vient pas des statistiques
L’une ou l’autre de ces démarches peut jouer son rôle et a sa légitimité. Mais, fondamentalement, un véritable réveil de la conscience missionnaire viendra d’ailleurs. J’ai trouvé récemment ces lignes écrites dans son journal intime par un pasteur français, Alfred Boegner, qui fut directeur de la Mission de Paris de 1882 à 1912 : "Le fondement, le point de départ, le ressort de l'œuvre missionnaire n'est ni l'enthousiasme personnel, ni l'enthousiasme public, ni l'utilité particulière de l'entreprise. Ce fondement, ce mobile est uniquement et à jamais l'ordre du Christ (Matthieu 28 et Marc 16). Le fondement biblique est le seul suffisant, le seul inébranlable, le seul qui ne chancelle jamais sous les pieds. Tout le reste trompe."
Alfred Boegner avait vu la victoire de l’Évangile et l’émergence de jeunes Églises dans des régions naguère vouées à la superstition et aux angoisses du paganisme. Il avait aussi assisté à des mésententes entre missionnaires, à des deuils ; il avait vu capituler des enthousiastes devant le prix à payer et l’aridité de certains terrains. Il avait constaté que la seule motivation inébranlable, au-delà des succès ou des échecs, c’était le commandement du Seigneur lui-même.
Aujourd’hui on ne sait plus très bien quoi dire à nos Églises pour qu’elles se mettent en route ! Un message sévère, comme il y a une trentaine d’années ? avec un appel déchirant qui nous effrayait et nous culpabilisait ? On visait parfois à provoquer une sorte d’obsession, celle d’apporter impérativement son témoignage à tous, toujours et partout. Ce temps-là est révolu. Aujourd’hui, où il faut que les Églises croissent à tout prix pour prouver qu’elles sont spirituellement dans le vrai, on céderait plutôt à la démagogie : l’Évangile du bien-être, la louange qui nous élève au ciel, Jésus le moyen d’éviter les problèmes, Jésus le thérapeute, Jésus qui sécurise. Mais le commandement du Christ ? Mais les risques qu’on pourrait courir en allant en son nom là où d’autres ont besoin de notre secours ?

L’amour du Christ qui étreint
Oui, il y a une contrainte. Une étreinte. Paul l’écrit : l’amour de Christ nous étreint. C’est l’amour de Christ qui exerce cette influence, forte, dynamisante, structurant la vie de celui qui l’accueille. La pression de l’amour. Un amour apte à nous émouvoir peut-être, mais surtout à nous mouvoir. Car Paul ne se situe pas dans un registre simplement affectif, mais il applique son discernement et sa réflexion au sens à donner à la crucifixion du Christ : nous discernons que si un seul est mort pour tous, tous donc sont morts. Et il enchaîne en effet :" Afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux". Le formidable impact de la croix, dans ma vie, n’est pas de me faire échapper à la mort (" tous donc sont morts "), mais de me faire vivre pour lui, comme lui est mort pour moi.
Il faut se garder de rabaisser la mort de Jésus sur la croix à une sorte de " tour de passe-passe judiciaire ". Imaginez le pire des criminels, un tueur en série, un Dutroux par exemple, dont les forfaits inspirent l’horreur totale. Le voici devant ses juges, le verdict tombe : la perpétuité. Et soudain, quelqu’un se présente devant le tribunal en disant : j’accepte de prendre sa place, en cellule à perpétuité… Amour inouï, c’est vrai. Mais que dira la société ? Est-elle prête à admettre qu’un Dutroux soit mis en liberté, recommence à battre la campagne à la recherche de fillettes à séquestrer, violer ou étrangler ? Le juge va-t-il dire: après tout, pourquoi pas ? ce qui m’importe, c’est qu’il y ait quelqu’un à perpétuité dans une cellule ? Jamais de la vie, et heureusement ! Ce n’est pas cela que nous propose la doctrine dite de la " substitution ". C’est trop court de dire simplement: Jésus est mort à ma place (donc je ne meurs pas). Car alors la logique conduira à dire d’un même tenant qu’il est ressuscité à ma place (donc... je ne ressuscite pas !). Est-ce cela que nous voulons ?

Pas substitution, mais échange
En réalité, pour que Dutroux soit remis en liberté, il faudrait qu’il comprenne que si un autre vit sa vie de criminel en prison, c’est pour que lui vive en liberté la vie de celui qui l’a pareillement aimé. Il y a alors échange plutôt que substitution judiciaire. Quelqu’un endosse la vie de Dutroux pour que Dutroux endosse la sienne. Luther nous invite à prier : " Seigneur Jésus, je suis ton péché et tu es ma justice, tu as pris ce qui est à moi, et m’a donné ce qui est à toi. "
Paul a écrit aux Galates (2,19-20) : " Je suis crucifié avec Christ : ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi."
La puissance du message de la croix, c’est de nous faire comprendre que Celui qui nous a aimés au point de donner sa vie pour nous est Celui qui vit désormais en nous, par le Saint-Esprit. Or le Saint-Esprit n’est pas un moyen de vivre une vie chrétienne euphorique, mais de nous rendre capable de donner notre vie — puisqu’il est en nous la présence vivante de Jésus-Christ qui a donné sa vie.
L’amour de Christ nous étreint... Ce qui nous pousse, ce n’est pas le succès de nos entreprises ou l’urgence des besoins. Ce n’est même pas le malheur, supposé ou réel, des adeptes du paganisme ou des religions non chrétiennes. Notez-le en effet, Paul n’a pas écrit : " Malheur à eux si je n’évangélise pas ", mais " Malheur à moi si je n’évangélise pas " (1 Co 9,16). Car ce serait m’éjecter du projet d’amour que Dieu a formé pour ma vie. Je ferais le choix de vivre pour moi, je chercherais à sauver ma vie, ce qui, dit Jésus, revient à la perdre (Mc 8,35).

Etre chrétien, c’est risquer sa vie !
Osons-nous dire qu’être chrétien, c’est risquer sa vie, la donner, l’offrir en " sacrifice vivant " ? (Ro 12.1). Nous venons de vivre un événement qui nous a tous profondément marqués, le 11 septembre, avec les dramatiques attentats de New York et Washington. Folie meurtrière, folie suicidaire ! Un journaliste politique a fait cette remarque : la plus grande puissance économique et militaire du monde ne peut rien contre des gens totalement déterminés à sacrifier leur vie pour leur cause, pour semer la mort, par haine. De même, le " prince de ce monde " est réduit à l’impuissance face à ceux qui sont prêts à donner leur vie pour semer la Vie, par amour.
A la pression de la haine saurons-nous répondre par l’étreinte de l’amour du Christ pour nous, de l’amour du Christ en nous, et de l’amour du Christ par nous pour les autres ?

Jacques Blandenier

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