Calvin face aux anabaptistes, une histoire malheureuse !

vendredi 08 mai 2009

Calvin n’a pas été tendre face aux «anabaptistes», surnommés ainsi parce qu’ils prônaient le baptême des adultes. Comment comprendre une telle violence entre chrétiens? Interview de Neal Blough, professeur d’histoire de l’Eglise à la Faculté évangélique de Vaux-sur-Seine.

Qui sont les anabaptistes du XVIe siècle? Y a-t-il une différence entre ceux qu’on appelait «illuminés», «spiritualistes», «enthousiastes» et «anabaptistes»?
Au XVIe siècle, au sein de la Réforme, il y avait une dissidence protestante composée de diverses tendances. Les historiens d’aujourd’hui parlent de Réforme radicale ou d’aile gauche de la Réforme. On trouve dans cette dissidence des spiritualistes de plusieurs sortes (de Thomas Müntzer à Caspar Schwenckfeld) et des rationalistes ou «antitrinitaires» comme Michel Servet.
L’anabaptisme est l’une de ces tendances, mais il existait aussi plusieurs familles (suisse, néerlandaise, houttérienne, Münster en Westphalie) dont la caractéristique commune était le refus du baptême des enfants. Les trois premières familles mentionnées étaient non violentes par principe. Cependant, elles étaient souvent associées à la révolte des paysans (1524-25) et à l’anabaptisme millénariste et violent de Münster. Au XVIe siècle, pour des raisons polémiques, les réformateurs mettaient tout ce monde (spiritualistes, rationalistes et anabaptistes) dans un même sac et ses tendances diverses étaient souvent désignées ensemble comme «enthousiastes» (Schwärmer) ou «anabaptistes» (Wiedertäufer).

Pour quelles raisons les anabaptistes se sont-ils distancés de la Réforme de Luther et Zwingli?
Les anabaptistes – du moins ceux qui s’appellent mennonites aujourd’hui – se sont distancés de la Réforme officielle pour plusieurs raisons: la théologie et la pratique du baptême, le lien entre l’Eglise et l’Etat, ainsi que des questions éthiques, telle le refus de la violence, y compris militaire, et du serment.

En 1544, Calvin, réformateur de la deuxième génération, s’oppose à la Confession anabaptiste de Schleitheim. Pourquoi? En quoi cette Confession menace-t-elle la Réforme à Genève?
A cette époque, une traduction française de la Confession de Schleitheim commençait à circuler à Neuchâtel. Guillaume Farel a donc demandé à Calvin de la réfuter, comme Zwingli l’avait déjà fait en 1527. La Confession de Schleitheim s’oppose au baptême des nourrissons, l’un des piliers de la théologie calvinienne. Pour Calvin, et la tradition de Zwingli et Bucer avant lui, c’est toute la ville – Zurich, Strasbourg, Genève – qui doit se réformer. Si on donne le choix de refuser le baptême, cela implique qu’il peut y avoir des personnes non-membres de l’Eglise officielle, ce qui est inconcevable pour Calvin.
Schleitheim préconise une séparation radicale d’avec le monde et interdit aux chrétiens d’utiliser la violence, y compris au nom de l’Etat. Cette prise de position ressemble au christianisme pré-constantinien. Calvin ne peut pas accepter une telle remise en cause. De même, Schleitheim demande le refus du serment (que ton oui soit oui), tandis que la société suisse (les Eidgenossen) et la ville de Genève, y compris la Réforme, ont besoin du serment. Car chaque citoyen devait prêter un serment d’allégeance à la ville et à son Eglise! En 1525 par exemple, les premiers anabaptistes zurichois se trouvaient dans une situation où ils devaient prêter un serment qui les obligeait à faire baptiser leurs enfants.

Calvin a consacré sa vie au Seigneur, prêchant l’Evangile avec zèle... Comment a-t-il pu mépriser les anabaptistes suisses, les traiter d’«ignorants» et, pire, approuver leur condamnation à mort?
Le XVIe siècle n’est pas tendre et la polémique se trouve un peu partout. Pour les raisons citées ci-dessus (refus de la violence et du serment), les anabaptistes étaient considérés comme séditieux. Puisqu’il y avait aussi eu un anabaptisme violent à Münster en 1534-35, certains pensaient que le discours sur la non-violence n’était qu’un écran pour couvrir un désir de prendre le pouvoir.
Calvin et Luther sont héritiers d’une tradition séculière de liens forts entre l’Eglise et l’Etat. L’hérétique médiéval était mis à mort et les réformateurs n’ont guère remis en question cette perspective... Des gens sincères et pieux (y compris Calvin) peuvent se tromper!
Aujourd’hui, les traditions luthérienne, réformée et catholique reconnaissent formellement que de telles persécutions n’étaient pas justifiées, ni justifiables.

Calvin connaissait-il vraiment les anabaptistes suisses? N’aurait-il pas confondu «anabaptistes» et «révolutionnaires», comme Luther qui avait associé les anabaptistes au soulèvement des paysans?
Oui, Calvin les connaissait de son séjour à Bâle et à Strasbourg. Et des anabaptistes se trouvaient dans les environs. Il connaissait aussi les réformateurs bâlois, bernois et strasbourgeois, qui avaient des contacts étroits avec les anabaptistes suisses. Calvin a parfois confondu anabaptistes, spiritualistes (qu’il appelait «libertins») et révolutionnaires, mais c’était une pratique courante de la polémique protestante. Et cela permettait d’autant plus de discréditer l’anabaptisme pacifique!

Calvin aimait la Bible et était un exégète confirmé... pourquoi s’est-il opposé au baptême des adultes prôné par les anabaptistes suisses, alors que les preuves bibliques du baptême des enfants sont si faibles?
Le baptême des enfants est l’un des points clés de la théologie de Calvin. Sans cette pratique, une Réforme qui unit ville et Eglise est impossible, car on pourrait choisir de ne pas être membre de l’Eglise officielle. Il n’existe pas d’exégèse pure, séparée des circonstances et des enjeux du moment...

Qu’est-ce que les anabaptistes ont apporté de décisif pour faire avancer la Réforme? En quoi les évangéliques d’aujourd’hui sont-ils redevables aux anabaptistes du XVIe siècle?
Au XVIe siècle, les anabaptistes gênaient les réformateurs plus qu’autre chose. Et à leurs yeux, ils ont plutôt empêché l’avancement de la Réforme. A long terme, les anabaptistes ont contribué à faire avancer la réflexion sur la séparation entre l’Eglise et l’Etat, l’idée d’une Eglise de professants et l’idée d’une vie de disciple sérieuse, basée sur les enseignements du Christ dans le Sermon sur la Montagne.

Propos recueillis par Anne-Catherine Piguet

Pour aller plus loin...
Sur les évangéliques et l’anabaptisme, voir l’article de Claude Baecher: "L’anabaptisme historique, racine des évangéliques?".

  • Encadré 1:

    Bio Express
    Neal Blough est professeur d’histoire de l’Eglise à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, directeur du Centre mennonite de Paris (Val-de-Marne). Il est marié, père de trois enfants adultes, et membre de l’ Eglise mennonite de Châtenay-Malabry(Hauts-de-Seine).

  • Encadré 2:

    Extrait de la confession de Schleitheim qui a reçu les foudres de Calvin...
    «Le baptême doit être donné à tous ceux qui sont enseignés concernant la repentance et le changement de vie, et qui croient en vérité que leurs péchés ont été ôtés par le Christ; (le baptême doit être donné) à tous ceux qui veulent marcher dans la résurrection de Jésus-Christ et désirent être ensevelis avec Lui dans la mort pour qu’ils puissent ressusciter avec Lui, et à tous ceux qui le désirent et nous le réclament eux-mêmes dans ce sens.»

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