« Antispécisme : la révolution régressive », par Christian Bibollet

vendredi 18 janvier 2019 icon-comments 2

L’antispécisme se profile de manière de plus en plus agressive dans le débat public. Christian Bibollet, chroniqueur de lafree.info, tente de montrer les incohérences de cette idéologie qui a le vent en poupe.

Elisa Keller, avec une grâce toute animale – regard de biche, lèvres rouges genre femelle babouin et coiffure façon casoar –, a annoncé très fièrement (Le Temps, 20.12.18) que nous devions prendre date de son procès qui a fait entrer l’antispécisme « dans le débat public ». Elle ne m’en voudra pas d’avoir relevé chez elle quelques ressemblances avec plusieurs animaux familiers puisque, en bonne antispéciste, elle les considère comme ses « frères et sœurs ». Simples airs de famille !

Tout cela serait parfaitement sympathique et divertissant sans le ton sentencieux d’Elisa qui nous dit avoir déclaré une guerre sans merci à notre société en faveur de la libération des animaux. Mais qu’est-ce qu’implique exactement son combat ?

Instaurer entre hommes et animaux une relation d’égalité

En écoutant attentivement le discours des antispécistes, on apprend qu’ils se considèrent investis de la mission de faire passer nos sociétés par un changement de paradigme radical. Il ne s’agit de rien moins qu’instaurer entre hommes et animaux une relation de parfaite égalité. Il faut cependant noter que ce débordement de bons sentiments pour la cause animale s’accompagne d’une haine viscérale envers ce qui, depuis des millénaires, a permis la naissance de cultures fondées sur la différenciation de l’homme et de la nature et, en particulier, de l’homme et des animaux.

Pour les antispécistes, cette distinction fondamentale homme-animal est absolument injuste, parce qu’elle place le genre humain au sommet d’une pyramide de domination dont les animaux font les frais. Cette vision judéo-chrétienne du monde est justement ce qu’il faut abolir pour, enfin, entrer dans le paradis de l’indifférenciation homme-animal.

Les animaux sont en effet des êtres sensibles comme nous, nous explique-t-on, sujets au stress et à la souffrance tout autant que nous. Cela en fait donc nos égaux et nous oblige à leur reconnaître des droits équivalents aux nôtres. Et c’est aujourd’hui l’évangile à proclamer afin qu’advienne demain un monde nouveau résultant d’avancées sans précédent de la conscience humano-animale.

Où est la sollicitude des animaux à notre endroit ?

Reste quand même que ce grand projet de révolution des consciences soulève quelques questions.

Si les animaux sont nos frères, pourquoi ne montrent-ils pas plus de sollicitude à notre égard ? Pourquoi, au lieu de nous transmettre certaines de leurs maladies, de nous piquer, de nous mordre ou de nous avaler tout cru, ne cherchent-ils pas plutôt notre bien ?

Car, c’est un fait que les animaux qui nous servent ne le font pas spontanément. Si l’homme ne les avait pas préservés des prédateurs et ne les avait pas domestiqués, ils n’auraient jamais pris la moindre initiative en notre faveur.

Par conséquent, avant d’accepter de les considérer comme mes égaux, j’attends de leur part la preuve qu’ils cherchent intentionnellement le bien de leurs « frères humains ». Sans signe clair de bienveillance et de philanthropie de leur part, je continuerai à boire leur lait, à manger leur chair, à m’habiller de leur laine ou de leur peau et à me réjouir de leur domestication.

A quand une vache sacrée en aide à un « intouchable » ?

En lançant leur croisade contre notre société « spéciste », Elisa Keller et tous les beaux penseurs qui l’inspirent et la soutiennent devraient faire une pause, le temps de réfléchir à un fait troublant : les pays où les vaches sont sacrées sont aussi ceux où on considère qu’une partie de la population est « intouchable ». Rien à voir avec le sujet ? Tout le contraire ! Elever l’animal à un rang qui ne lui revient pas, c’est abaisser l’homme au-dessous du sien, celui de gérant de toute la création, animaux compris !

Plutôt que de « donner leurs vies » pour libérer quelques cabris de l’abattoir où ils devaient mourir, nos passionnés de « justice animale » pourraient s’intéresser aux nombreux « intouchables » de nos sociétés qui – ils peuvent en être certains –, apprécieraient grandement leur considération et leurs actions libératrices.

Entre les vaches auxquelles on montre un respect religieux, et les hommes mourant dans la rue, oubliés de tous, Mère Theresa a choisi. Et elle a fait le bon choix, car il faudra attendre encore quelque temps avant qu’une vache sacrée daigne venir en aide à l’un de ses pauvres « frères humains » !

Christian Bibollet 

2 réactions

  • Fabien Truffer lundi, 21 janvier 2019 18:35

    Quel dommage de lire une critique aussi peu informée sur ce dont elle prétend démonter l'incohérence. On y lit au contraire une méconnaissance totale du sujet qui n'est pas à votre honneur.

    Vous affirmez "Il ne s’agit de rien moins qu’instaurer entre hommes et animaux une relation de parfaite égalité." Or, c'est parfaitement faux.
    Nous ne devons même pas traiter les humains de manière égales: les plus faibles doivent recevoir de l'aide de la part de ceux d'entre nous qui ont plus de chance.
    Il en est de même envers les animaux: nous avons le devoir de respecter leurs intérêts fondamentaux (à la vie, à la liberté, à l'intégrité physique) parce qu'ils sont capables de souffrir, tout comme nous.
    Et s'ils n'ont pas le droit de vote, c'est parce qu'ils n'ont que faire de ce droit. Alors que le droit de ne pas être tués, ils en bénéficieraient grandement...

    Ensuite, vous vous lancez dans un long discours prétendant que tant que les animaux ne vous servirons pas spontanément, vous aurez le droit de les tuer, de les exploiter et de les faire souffrir si bon vous semble.
    Ils n'avaient qu'à être plus sympas avec vous d'abord...

    Mais ce raisonnement mène à des atrocités que vous n'avez probablement même pas entrevues: avez-vous pensé aux enfants humains ? Ou alors aux personnes qui souffrent d'un handicap mental lourd ? Ces personnes ne vous servent en rien et pourtant, vous leur reconnaissez évidemment des droits.
    Or, pourquoi faites-vous une différence quand il s'agit d'animaux d'autres espèces ? Parce que vous êtes spéciste.

    Osons même le parallèle: selon vous, les esclaves noirs n'avaient qu'à servir leur maître spontanément. Mais vu qu'ils ne le faisaient que sous la contrainte, il était bien normal qu'il soit asservis.
    Seriez-vous également raciste ?

    Si vous vous intéressez réellement à la question du spécisme, je vous invite à visionner cette petite série de vidéos: https://www.youtube.com/watch?v=s76Bw9IH2G8
    Au moins, votre critique sera probablement plus éclairée par la suite.

    Salutations.

  • Christian Bibollet mercredi, 23 janvier 2019 16:09

    Quelles convictions fondamentales animent les « antispécistes » ? Dans Repenser la vie et la mort, Peter Singer plaide pour la « libération animale ». Il considère que comme il y a eu une « libération » des Noirs (ségrégation raciale), des femmes (sexisme) et des colonisés, le temps est venu de libérer les animaux en leur reconnaissant les droits dont l’homme les a longtemps privés . Cet auteur pense en particulier au droit de vivre sans être soumis à des actes cruels (les mettre en cage, les brutaliser) et, surtout, au droit de ne pas être tué.

    Cette position de principe est soutenue par une idée essentielle. Espèce humaine et espèce animal ne doivent pas être distinguées parce qu’il n’y a pas, dans la vision évolutioniste des antispécistes, de « coupure en matière mentale entre les humains et les autres animaux » . Ce point serait confirmé par le fait suivant : bien que l’homme fabrique des outils, qu’il possède un langage, qu’il ait conscience de lui-même et qu’il soit doué de raison, cela ne fait pas de lui un être à part parce qu’on retrouve des aptitudes identiques chez certains animaux, même si c’est à un degré moindre. Ce qui met définitivement êtres humains et animaux sur pied d’égalité, c’est qu’ils ressentent plaisir et douleur. L’antispécisme est donc justifié, nous dit David Olivier « parce qu’un être sensible opprimé souffre et que la souffrance et le bonheur de tout être sensible, c-à-d susceptible de souffrir ou d’être heureux, ont la même importance et doivent par conséquent être pris en compte avec un poids identique ». Comme les hommes, les animaux ont droit à ce que l’homme ne leur inflige pas de souffrance mais contribue plutôt à leur bonheur.

    Comme Fabien Truffer – porte parole de l’association Pour l’égalité animale – a eu l’occasion de le dire, être antispéciste n’est pas un choix personnel. Ce n’est pas une option parmi d’autres options également valables. S’il est immoral de tuer des animaux pour les manger, si l’élevage d’animaux à la ferme est une forme d’exploitation animale intolérable, alors oui, l’antispécisme doit s’imposer à l’ensemble de nos sociétés comme l’ont fait l’anti-esclavagisme, l’anti-racisme et l’anti-sexisme.

    Cette partie du discours antispéciste est la plus connue. Mais la rhétorique de ce mouvement implique beaucoup plus qu’une critique (justifiée ou pas) des traitements réservés aux animaux. Elle remet en cause des éléments essentiels de la culture occidentale fondée sur la révélation judéo-chrétienne.

    Au premier chef, elle nous demande de renoncer à l’idée que Dieu a distingué l’homme de l’animal en le créant à son image afin de le représenter dans toute la création. Or, le fait que l’homme ait donné un nom aux animaux confirme sa position prééminente sur eux. D’autre part, après le déluge, Dieu a modifié le régime alimentaire de l’homme en l’autorisant à se nourrir de la chair des animaux (Genèse 9.3). Puis, après la libération des Israélites hors d’Egypte, il leur enseigna la nécessité de lui offrir des animaux en sacrifices pour l’expiation de leurs péchés.

    Tout cela n’excuse évidemment pas les mauvais traitements que des hommes peuvent infliger aux animaux en raison d’obsessions économiques ou par simple cruauté. Mais, dans le contexte biblique, l’élevage d’animaux ou leur abattage pour se nourrir ne sont pas, en eux-mêmes, des actes répréhensibles.

    L’antispécisme pose deux autres problèmes. D’abord, parler de « droit des animaux » est hazardeux parce que la notion de « droit » est indissociable de celle de « devoir ». Or, quoiqu’on puisse dire sur l’intelligence, la mémoire ou le langage des animaux, ils ne sont clairement pas doués d’une conscience morale. Il arrive, par exemple, que certaines lionnes tuent les petits qui ne sont pas les siens. Pour elle, c’est une question de survie et non un problème éthique.

    Ensuite, les antispécistes se réclament du droit d’avoir leur conviction et de les exprimer. Ils revendiquent le droit de manifester contre les éleveurs, contre les bouchers, et parfois, ils s’arrogent le droit de dégrader leurs installations ou leurs magasins. La question qu’ils pourraient méditer est celle de savoir sur quelle base ils revendiquent de tels droits? Qu’est-ce qui leur assure le droit d’exprimer des convictions hostiles à leur propre société ?

    Pourquoi, après les horreurs de la Shoa, a-t-on trouvé nécessaire de rédiger la Convention universelle des droits de l’homme ? N’était-ce pas pour préserver les individus des violences insoutenables que des Etats avaient infligés à une partie de leur population au nom de la pureté de la race. Sur quoi se sont appuyés les rédacteurs de ce document ? Sur la notion du caractère sacré de la personne humaine, un caractère que la tradition judéo-chrétienne attribue au fait que Dieu a créé l’homme à son image et que quiconque porte attente à sa vie doit en rendre compte. Au nom de ce caractère sacré, il a été établi que l’être humain avait le droit de vivre et de s’exprimer librement, d’avoir la religion de son choix ou de ne pas en avoir.

    C’est pour cette raison que les antispécistes ont aujourd’hui la liberté d’exprimer des convictions même si elles vont radicalement à l’encontre du statut particulier que la tradition judéo-chrétienne reconnaît à l’être humain. Un paradoxe dont n’ont probablement pas conscience la plupart des antispésistes ! Mais en ne reconnaissant pas ce qui distingue l’homme de l’animal, leurs croisades pour la libération des animaux pourraient devenir une épreuve pour les « animaux humains » que nous sommes, si nous avons le malheur de refuser leur doctrine. Une tendance à diaboliser l’adversaire existe déjà parmi eux. Qu’en sera-t-il si, un jour, les antispécistes représentaient une conviction majoritaire dans notre société ?

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