« Je déteste vos pèlerinages, je ne puis sentir vos rassemblements … éloigne de moi le brouhaha de tes cantiques. Mais que le droit jaillisse comme les eaux, et la justice comme un torrent intarissable… » C’est ainsi que le prophète Amos (5, 21s) dénonce la fausse religion, au nom d’un Dieu juste qui s’indigne contre toute forme d’injustice et d’oppression.
Une mission enracinée dans le caractère d’un Dieu juste et bienveillant
C’est le caractère même d’un Dieu à la fois juste et bienveillant qui a été souligné avec force à Thoune à l’occasion de la cinquième Consultation internationale du Réseau Michée, du 10 au 14 septembre. On ne peut plus se contenter d’actions compatissantes envers les pauvres. Il s’agit aussi de s’attaquer aux causes et de crier haut et fort contre ces injustices et contre le « péché structurel » de nos sociétés. Une justice déclinée sur tous les tons bibliques et avec tous les accents concrets des questions que pose aujourd’hui notre système politico-économique d’oppression et d’injustice globalisé.
C. B. Samuel, pasteur indien et formateur dans les ONG évangéliques de son pays, s’exprime avec une voix douce… mais des paroles extrêmement fortes. Il nous invite à tirer toutes les conséquences de cette foi en un Dieu de justice. Le prophète Amos était appelé à crier contre les injustices d’Israël autant que contre celles de ses voisins. Car cette justice de Dieu embrasse et concerne le monde tout entier. Et l’orateur de nous raconter comment, dans une rencontre interreligieuse en Inde, ce caractère d’un Dieu en colère contre l’injustice est apparu comme une spécificité véritablement unique du Dieu de la révélation chrétienne.
C. B. Samuel nous invite donc à entrer dans cette manière prophétique de dénoncer les injustices. Il ne se gêne d’ailleurs pas d’aborder le problème des banques suisses : « Ce matin, je ne suis pas un bon Indien, car je critique mes hôtes ! » Mais il n’oublie pas non plus, au cours de la semaine, de critiquer sa propre Eglise « où on va surtout pour se faire réconforter », la corruption qui règne dans son pays… et Singapour qui se targue d’être un pays à corruption zéro, tout en servant de refuge à des fonds colossaux en provenance de pays pauvres.
L’interpellation est forte. Sommes-nous capables de nous indigner de ce qu’aujourd’hui 21’000 enfants meurent quotidiennement de maladies parfaitement évitables ? Sommes-nous conscients que pour 1 fr. d’aide publique au pays du Sud, 10 fr. repartent dans les banques des pays riches par les circuits de la finance mondiale ? Et le pasteur Vinoth Ramachandra, du Sri Lanka, d’ajouter : « Nous ne demandons pas plus d’aide, mais plus d’engagement pour combattre cette iniquité. »
Notre style de vie en cause
C. B. Samuel – comme d’autres orateurs de la semaine – nous exhorte aussi à revisiter notre style de vie. Car, estime-t-il, la richesse des pays les plus riches est en lien avec la pauvreté dans le reste du monde (et dans les marges des pays riches!). Nous nous devons d’étudier soigneusement ce lien. Car nous ne pouvons pas nous contenter de soigner les symptômes (aider les pauvres) sans nous attaquer aux causes. « L’injustice n’est pas classée dans la catégorie du péché et nous avons oublié le péché structurel », déclare-t-il. Ce faisant, « nous portons chacun notre part de responsabilité dans le péché de notre nation ».
Une spiritualité engagée
Ces préoccupations pour la justice ne sont pas totalement nouvelles dans les Eglises. Elles ont été mises en avant depuis près d’un demi-siècle dans la mouvance œcuménique. Ce qui était remarquable à Thoune, c’est qu’elles restent fermement fondées sur une spiritualité forte et vivante. Avec une hymnologie en harmonie avec la thématique et des chants composés pour exprimer ces valeurs. Avec une motivation qui s’enracine dans une expérience vécue de la compassion de Dieu. Un des intervenants, Johannes Reimer, est un ancien communiste russe qui, à 17 ans, « était prêt à partir servir en Afrique comme missionnaire communiste pour lutter contre l’oppresseur capitaliste ». Bouleversé par le visage de Jésus et son regard sur une obscure peinture italienne, il découvre que la compassion a un visage, celui de Jésus, et voit sa vie transformée par cette découverte. C’est plus tard, dans un camp de travail, face à ses bourreaux, qu’il découvre à quel point la compassion n’est pas naturelle et que Jésus en est la véritable source.
Dans la même veine, la médecin Rihannon Lloyd des Ministères du Rucher à Tutegny dans la Pays de Gex, témoigne de la puissance de transformation de l’Evangile parmi les miliciens acteurs des conflits meurtriers qui ont ensanglanté le nord-est du Congo. Il est humainement impossible de trouver le réconfort et la guérison quand on a perdu toute sa famille. « Pourtant, témoigne-t-elle, j’ai vu de manière répétée des transformations profondes même après seulement trois jours de séminaire », où les personnes sont appelées à se centrer sur le cœur compatissant de Dieu révélé en Jésus, « dans l’étreinte du Père » (selon sa lecture de Jean 1.18). « Je craignais de venir au séminaire, car j’aurais risqué de tuer quelqu’un si j’y rencontrais quelqu’un de la tribu ennemie », a avoué après coup un participant. Et pourtant, à la fin du séminaire, il se liait d’amitié avec un participant de la tribu honnie. Puis on a vu les deux hommes pleurer ensemble au pied d’une croix, en partageant leurs histoires de souffrance. Des miliciens sont venus demander eux-mêmes l’organisation de tels séminaires, rassemblant les différents protagonistes. « L’ONU nous a désarmés mais n’a pas pu nous débarrasser des armes secrètes cachées au fond de nos cœurs », relevaient-ils. Suite à ces séminaires, ils ont organisé des marches de repentance sur Bunia.
L’interdépendance plutôt qu’un partenariat factice
Cette alliance d’une militance pour la justice et d’une spiritualité engagée ne va pas sans revisiter nos fonctionnements d’Eglises et d’organisations d’entraide. Victor Ramachandra, du Sri Lanka, dresse un portrait au vitriol des divisions des Eglises, attisées essentiellement par des initiatives occidentales prises au nom de la mission globale, d’un partenariat qui n’est souvent qu’une façade, et d’organisations qui se transforment en business de charité. Il appelle à une interdépendance authentique, où il n’y plus ceux qui donnent et ceux qui reçoivent, où les actions en faveur des pauvres se décident avec eux et non pour eux, et où chacun et chaque organisation sait qu’il ne peut pas tout faire et a besoin des autres.
« Nous avons assez appris, a lâché en guise de conclusion C. B. Samuel. Il est temps de passer à la pratique ! » Une pratique qui ne peut se vivre que dans et à partir de l’Eglise locale, communauté spirituelle et lieu d’apprentissage de notre service dans ce monde. Ainsi s’agit-il non seulement de joindre justice et compassion, parole et service, action locale et engagement global, mais de remettre l’Eglise locale au cœur du dispositif, comme le titrait la consultation : « La mission intégrale et la communauté ». Pour que nous soyons une véritable communauté chrétienne de service, engagée pleinement dans la communauté humaine.
Silvain Dupertuis, ancien envoyé de la FREE au Laos
Un autre article sur cette consultation: "Congrès du Réseau Michée à Thoune : les Eglises doivent reprendre la main dans la lutte contre les injustices".
Voir ou écouter les conférences de C. B. Samuel à Eglises en mission le 8 septembre.