La Société biblique suisse doit se réinventer

Innocent Himbaza 1920x1080

Partager cet article

Partager cet article

Publicité

Ethique, Eglise et mission_2026-27_pavé
Touchée par les conséquences de la déchristianisation, la Société biblique suisse (SBS) doit se réinventer. Cette œuvre, pas toujours bien connue, joue un rôle fondamental dans l’établissement du texte biblique original, sa traduction en différentes langues et à sa diffusion. Du coup, les milieux évangéliques, qui bénéficient largement du ministère de la SBS, pourraient réfléchir à s’engager de manière plus forte dans cette œuvre missionnaire.

La Société biblique suisse (SBS), dont le siège se trouve à Bienne, est en mutation. Elle renouvelle son comité, accueillera un nouveau directeur en octobre 2026 et déménagera bientôt dans des locaux plus adaptés et moins chers. Cette œuvre, dont les origines sont liées aux courants piétistes protestants, que les Anglais appelaient déjà « evangelical », diffuse la Bible en Suisse et dans le monde, en collaboration avec les autres sociétés bibliques nationales, et sous le chapeau de l’Alliance biblique universelle (ABU).

Depuis de nombreuses années, la SBS a un caractère interconfessionnel. Elle est au service de toutes les Églises de Suisse, dont les Églises réformée et catholique chrétienne. L’Église catholique romaine n’en est pas membre, sinon par l’intermédiaire de la Schweizerische Katholisches Bibelwerk (Société biblique catholique suisse). Ces familles d’Églises soutiennent la SBS – financièrement et par l’achat de bibles. Mais, comme elles vivent actuellement un temps de décroissance, leur contribution au fonctionnement de la SBS diminue. « Lorsqu’une paroisse réformée commandait quarante bibles pour ses catéchumènes, il y a vingt ans, elle en commande dix aujourd’hui », souligne Innocent Himbaza, le président de la SBS. Ainsi, l’œuvre de diffusion de la Bible doit se restructurer, afin de s’adapter à une situation nouvelle.

Établir sérieusement le texte biblique

Le ministère de la SBS se décline de plusieurs manières, notamment avec des projets d’alphabétisation à l’étranger, avec l’École de la Parole et la Lectio Divina, ainsi qu’une librairie en ligne et des expositions. Mais le cœur de son ministère, c’est de contribuer à l’établissement du texte biblique original, à sa traduction en différentes langues et à sa diffusion.

Ainsi, Innocent Himbaza, pasteur, théologien, professeur d’hébreu et d’Ancien Testament à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg, participe à ce qui fait le cœur du ministère de la SBS. En effet, le président de la SBS est également membre du « Comité pour la politique en matière de traduction » de l’ABU, un groupe qui supervise la stratégie mondiale de traduction des Écritures. Et il est encore curateur de « l’Institut Dominique Barthélémy pour l’histoire du texte et de l’exégèse de l’Ancien Testament ». Cet institut, rattaché à l’Université de Fribourg, étudie la transmission du texte de l’Ancien Testament, afin de le rendre toujours plus fiable – cela porte le nom de « critique textuelle ». L’Université de Fribourg est reconnue comme un pôle d’excellence dans ce domaine.

Innocent Himbaza souligne : « À Fribourg, j’ai trouvé un rapprochement intéressant entre l’université et l’ABU, en particulier dans le domaine de la critique textuelle de l’Ancien Testament ». Depuis des années, des chercheurs ont comparé des documents anciens : des manuscrits hébreux, des textes traduits en grec, les manuscrits de la mer Morte, etc. Ils ont trouvé certaines divergences entre ces documents et, dans de nombreux cas, ils ont réussi à déterminer quelles étaient les variantes les plus susceptibles de correspondre au texte original. « Les résultats de ces recherches sont transmis à l’ABU, explique le président de la SBS. Ensuite, celle-ci les fait parvenir aux traducteurs qui peuvent affiner leurs traductions. »

L’établissement du texte biblique passe donc par la collaboration étroite entre des universités, des sociétés bibliques nationales et l’ABU. « Mais le nombre d’universités désireuses d’apporter ce soutien va en diminuant », s’inquiète Innocent Himbaza.

Traduire fidèlement le texte biblique

Dans certaines langues répandues, comme le français, il existe de nombreuses traductions de la Bible. Le travail des sociétés bibliques consiste surtout à réviser le texte, en l’adaptant à l’évolution du français, et en intégrant les dernières découvertes de la critique textuelle. Mais, dans beaucoup de régions du monde, une première traduction de la Bible dans une langue locale est un effort colossal. « Des années de travail sont nécessaires pour faire aboutir un tel projet, souligne Innocent Himbaza. Il faut donc que la traduction soit tout de suite très bonne. »

C’est ainsi que la récente traduction de la Bible en langue mongole, effectuée par des Mongoles à partir des textes originaux, constitue un événement. La Société biblique de Mongolie et la SBS ont collaboré à ce projet. En avril 2026, une équipe est venue de Mongolie, afin de présenter cette nouvelle traduction dans la chapelle de la Pélisserie, à Genève, et au siège de la SBS, à Bienne.

« Chaque fois qu’il y a une traduction, il y a un petit effritement du texte, fait remarquer Innocent Himbaza. Et, plus les traducteurs sont éloignés des milieux savants, plus l’effritement est important ». En effet, une bonne traduction de la Bible nécessite non seulement des traducteurs experts en hébreu, en grec-koinè (le grec de l’époque de Jésus) et en technique de traduction, mais ils doivent aussi être capables de comprendre les contextes historiques et culturels dans lesquels les textes ont été écrits.

Par manque de moyens, de nombreuses traductions de la Bible dans des langues minoritaires sont effectuées, non à partir de l’hébreu et du grec, mais à partir de traductions en anglais, français, espagnol, etc. Par exemple, en Amérique latine et en Afrique, ces traductions sont majoritairement effectuées à partir d’autres traductions. Elles sont donc de moins bonne qualité. « Cela m’alerte suffisamment pour que j’aide ceux qui traduisent la Bible, précise Innocent Himbaza. Je suis sollicité par certains responsables de traduction, spécialement en Afrique. »

Diffuser là où c’est le plus nécessaire

Les défis de la SBS ne sont pas que techniques. Ils concernent aussi la diffusion de la Bible, notamment en Suisse. En effet, la déchristianisation de notre société a fait baisser la demande de bibles dans plusieurs familles d’Églises. Du coup, c’est aussi la connaissance et la soif de la Bible qui diminuent. « Certaines régions du monde n’ont pas encore la Bible dans leur langue, fait remarquer Innocent Himbaza. En Suisse, nous avons des traductions, mais nous perdons progressivement le contact avec la Bible. Beaucoup de jeunes de moins de vingt ans ignorent tout de celle-ci. Pourtant il est facile de la trouver en Suisse, alors que, pour un jeune de la Mongolie, c’était impossible jusqu’à présent. »

La diffusion de la Bible dans notre pays ne se limite pas à sa mise à disposition. « Il est important de penser à la manière de la faire connaître, relève Innocent Himbaza. Il faut compter avec une prise de distance de la part des personnes auxquelles nous nous adressons. De plus, nous la diffusons dans un milieu interculturel et interreligieux où la proportion de personnes sans-religion augmente. Dans un contexte démocratique, cela nous oblige aussi à réfléchir à la tolérance. La Bible peut être proposée, mais non imposée. 

Ainsi, pour poursuivre sa mission, la SBS doit soigner ses relations avec les milieux académiques et les Églises. « Au niveau évangélique, je serais heureux que celles et ceux qui ont à cœur la diffusion de la Bible viennent nous aider, suggère le président de la SBS. Dans le comité, certains membres ont une sensibilité évangéliques. Mais nous pourrions faire plus. Et rappelons qu’il est possible d’adhérer à la SBS en tant qu’institution, mais aussi en tant que membre individuel. »

Site internet de la Société biblique suisse : www.la-bible.ch

La Société biblique suisse

La Société biblique suisse (SBS) trouve ses origines dans les premières sociétés bibliques, comme la Société biblique britannique et étrangère, fondée à Londres, en 1804, par l’homme politique anglicano-évangélique William Wilberforce, ainsi que le pasteur méthodiste Thomas Charles. Il s’agissait alors d’un projet missionnaire : traduire la Bible en différentes langues, afin de la rendre accessible et de la diffuser dans le monde.

En Suisse, une première société biblique a été fondée à Bâle, en 1804. Son but principal, ainsi que celui des autres sociétés bibliques cantonales fondées par la suite, était d’imprimer des Bibles bon-marché, accessibles aux familles pauvres. En 1866, les sociétés bibliques cantonales se sont unies pour former la « Société biblique suisse pour le colportage ». Puis, en 1955, l’œuvre interconfessionnelle a adopté le nom de « Société biblique suisse ».

Quant à la Société biblique de Genève, fondée en 1917 par Hugh-Edward Alexander, elle est à l’origine des librairies « La maison de la Bible », ainsi que des revisions de la traduction de Louis Segond, comme « Nouvelle édition de Genève » et « Bible Segond 21 ». En raison de son positionnement théologique « méfiant » à l’égard du libéralisme, la Société biblique de Genève n’est membre, ni de la SBS, ni de l’ABU.

Aujourd’hui, la SBS est membre de l’Alliance biblique universelle (ABU) qui regroupe 148 Sociétés bibliques nationales, actives dans plus de 200 pays et territoires. En commun avec les autres sociétés bibliques nationales et l’ABU, la SBS participe à l’œuvre de traduction, de publication et de diffusion de la Bible la plus important au monde. Cela comprend également des projets d’alphabétisation, des conférences à propos de la science, la foi et la société, ainsi que des expositions bibliques.

La critique textuelle de l’Ancien Testament

La « critique textuelle de l'Ancien Testament » consiste essentiellement dans l’étude des manuscrits de l’Ancien Testament qui nous sont parvenus. Il s’agit de les comparer, afin d’en reconstituer, le plus fidèlement possible, le texte le plus fiable qu’on puisse atteindre.

Jusqu’au XXe siècle, le texte de l’Ancien Testament était essentiellement connu grâce au travail de transmission effectué par des savants juifs nommés « massorètes ». Au cours des siècles, ceux-ci avaient établi un texte « officiel », nommé « texte massorétique ». Il existait aussi une traduction en grec de l’Ancien Testament, nommée « La Septante », effectuée entre le IIIe et Ier siècles av. J.-C.

Puis sont arrivées les découvertes archéologiques du XXe siècle, à commencer par celle des manuscrits de la mer Morte, également appelés manuscrits de Qumran, dès 1947. Grâce à ces documents, écrits entre le IIIe siècle av. J.-C. et le IIe siècle ap. J.-C., il a été possible de remonter de près d’un millénaire dans le temps, et de vérifier que le texte massorétique avait assuré une transmission fidèle de l’Ancien Testament.

Alors, si le texte a été bien transmis, pourquoi continuer d’étudier les anciens manuscrits ? Parce qu’une « transmission fidèle » n’exclut pas l’existence de milliers d’incertitudes et de petites divergences entre les documents à notre disposition.

Depuis un siècle, l’archéologie a permis de retrouver des documents qui contribuent à mieux fixer le texte, à mieux connaître les circonstances dans lesquelles il a été écrit. Les technologies d’imagerie modernes permettent de « voir » ce qui était invisible autrefois. Elles permettent par exemple de faire la différence entre de l’encre qui a pâli et une imperfection du parchemin, ou de lire le texte d’un parchemin roulé qui tomberait en poussière à la moindre tentative de le dérouler. Quant à l’informatique, elle multiplie la puissance de l’analyse : comparer des passages, reconstituer des « puzzles » de fragments de parchemins, etc.

Les textes bibliques originaux sont perdus. Mais les techniques modernes d’analyse permettent de s’en approcher toujours plus. Voilà la fonction et le sens de la critique textuelle.

Innocent Himbaza

Innocent Himbaza, marié et père de quatre enfants, est le président de la Société biblique suisse (SBS). Durant une trentaine d’années, il a été pasteur dans les paroisses réformées du canton de Fribourg. Il est docteur en théologie, professeur d’Ancien Testament et d’hébreu à l’Université de Fribourg, curateur de l’Institut Dominique Barthélémy pour l’histoire du texte et de l’exégèse de l’Ancien Testament, membre du Comité pour la politique en matière de traduction de l’Alliance biblique universelle.