On l’oublie parfois, mais bien des géants de la foi ont aussi connu leurs moments de doute. C’est notamment le cas de Moïse, en Exode 5 et 6. Petit retour en arrière : quand le livre de l’Exode s’ouvre, les Hébreux sont au plus mal. Ils ont été réduits en esclavage en Égypte et souffrent terriblement. Mais Dieu appelle Moïse. Il lui annonce qu’il va se servir de lui pour libérer les Hébreux et les conduire dans une terre où ils pourront vivre, vraiment.
Quand l’obéissance semble aggraver la situation
Suivant l’ordre de Dieu, Moïse va donc trouver le pharaon et il lui demande de laisser partir les Israélites de son pays. Tous s’attendent à voir Dieu agir et la situation basculer, mais l’entretien de Moïse avec le pharaon tourne à la catastrophe. Dieu avait bien prévenu Moïse que le pharaon ne laisserait pas partir les Hébreux sans difficulté. Mais Moïse n’essuie pas seulement un refus. Il provoque la colère du pharaon qui durcit à l’extrême les conditions d’esclavage des Hébreux, lesquels ne manquent pas de se retourner contre Moïse pour l’accabler de reproches.
On imagine le trouble et le désarroi de Moïse à cet instant. Il a fait ce que Dieu lui demandait, et il s’est passé le contraire de ce que tout le monde attendait avec tant d’impatience. Sa foi a de quoi être mise à rude épreuve. Pourquoi Dieu a-t-il permis ces souffrances supplémentaires ? Comment comprendre ses intentions envers les Hébreux ?
Mettons-nous un instant à la place de Moïse… Dans sa situation, comment aurions-nous réagi ? Comment réagit-on quand on ne comprend pas ce que Dieu fait dans nos vies ?
Une prière sans filtre
Et Moïse : va-t-il laisser ses doutes l’emporter ? Va-t-il jeter l’éponge, tourner le dos à Dieu et repartir garder les moutons dans le désert ? Eh bien non. Moïse est à bout, mais il tient bon et se tourne vers Dieu pour crier à lui. Sa prière nous est rapportée par ces quelques mots : « Seigneur, pourquoi as-tu fait du mal à ce peuple ? Est-ce pour cela que tu m’as envoyé ? Depuis que je suis allé trouver le pharaon pour parler en ton nom, il fait du mal à ce peuple et tu n’as pas du tout délivré ton peuple. »
On le voit : dans sa prière, Moïse dit à Dieu tout ce qu’il a sur le cœur. Et il n’y va pas de main morte. Tout y passe : Moïse l’accuse de faire du mal aux Hébreux, d’être malveillant, en somme. Il lui reproche son incohérence, en lui disant : si c’est pour cela que tu m’as envoyé, ça n’en valait vraiment pas la peine. Et il le blâme de ne pas avoir fait ce qu’il avait dit qu’il ferait, libérer son peuple. Moïse est déçu, en colère, et il doute de tout : de Dieu, de ses plans pour le peuple ainsi que de l’appel qui lui a été adressé. Ses remises en question, teintées d’amertume, pourraient l’éloigner de Dieu, mais ce n’est pas le cas. Ce que Moïse ressent si douloureusement et les questions pénibles qu’il se pose le poussent au contraire à revenir vers Dieu pour « vider son sac » et lui demander des explications.
Oser dire à Dieu ce que l’on ressent
Sa prière peut nous interroger : sommes-nous toujours aussi sincères que Moïse lorsque nous prions ? Quand les choses ne se passent pas comme prévu, comme on l’aurait tant voulu, et qu’on a mal, s’autorise-t-on vraiment à dire à Dieu tout ce qu’on ressent ? Dans sa prière, Moïse ne s’embarrasse pas de belles formules convenables, mais il s’adresse à Dieu avec la plus grande franchise. Il ne cache rien à Dieu, il est même très direct. Mais c’est cette honnêteté qui lui permet sans doute de maintenir sa relation avec Dieu, de le chercher encore et de l’écouter. Ses mots nous rappellent que la prière n’est pas un lieu artificiel et aseptisé où l’on est prié de venir seulement si on a des paroles de repentance ou de louange à la bouche. Mais que c’est un lieu de vérité, où Dieu veut nous rencontrer tels que nous sommes, avec ce qui nous traverse d’émotions ou de pensées même très négatives.
Un Dieu qui accueille les doutes
La meilleure manière de laisser Dieu guérir nos doutes, c’est sans doute de commencer par lui ouvrir complètement la porte de notre cœur dans la prière : c’est parce que Moïse se livre entièrement à Dieu que Dieu va pouvoir lui répondre, le consoler et le relever.
Dans sa réponse à Moïse, Dieu ne lui fait aucun reproche. Pas un mot sur sa prière osée, pas une accusation d’incrédulité. Dieu accueille les doutes de Moïse, sans par ailleurs se justifier ni s’expliquer. Et il encourage une nouvelle fois Moïse à lui faire confiance. Dieu aurait pu profiter de son échange avec Moïse pour souligner le manque de foi de ce dernier. Mais ce n’est pas ce qu’il fait. Au contraire, Dieu va partir des doutes de Moïse pour l’inviter à aller plus loin, pour l’amener à le découvrir sous un jour nouveau. Dieu permet à Moïse de saisir plus profondément qui il est : le Dieu fidèle, qui tient parole.
Une nouvelle facette de Dieu
En disant : « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme le Dieu tout-puissant, mais je ne me suis pas pleinement fait connaître à eux sous mon nom, l’Éternel » (6.3), Dieu annonce que les Israélites sont sur le point de découvrir une autre facette de sa personne : Dieu est l’Éternel, le Dieu immuable qui ne varie pas et qui tient donc parole, quoi qu’il arrive. Dans nos vies aussi, c’est souvent au travers de circonstances difficiles et de situations qu’on ne comprend pas toujours et qui peuvent nous faire douter qu’on est amené à découvrir Dieu davantage. Quand, dans l’angoisse, on expérimente la paix que Dieu donne ; quand, dans la tristesse, on reçoit sa consolation ; quand dans toutes sortes de manques, on constate qu’il pourvoit, c’est alors que notre compréhension de Dieu évolue, s’élargit, et que notre relation avec lui s’approfondit.
Fidèle, même quand nous doutons
À travers leurs épreuves, et même à travers leurs doutes, les Hébreux le verront : ce que Dieu a promis, il l’accomplit. Et ce, même s’ils n’arrivent plus à y croire. Car on le voit en Exode 6.9 : si Moïse semble bien avoir reçu l’encouragement de Dieu, il n’en est pas de même du reste du peuple. Il nous est dit que « leur impatience et la dureté de l’esclavage les empêchèrent de l’écouter ». Les Israélites ont été tellement déçus qu’ils ne parviennent plus à s’appuyer sur les promesses de Dieu. Et pourtant, Dieu va continuer de leur être fidèle : alors que dans leur incrédulité, ils rejettent Dieu, lui est sur le point de leur offrir une délivrance à nulle autre pareille.
Alors qu’ils ne veulent plus entendre parler de quelque libération que ce soit, cette libération est d’ores-et-déjà en marche. Et alors que les Israélites n’aspirent qu’à tourner la page, alors qu’ils pensent que c’en est terminé, en réalité, tout est seulement sur le point de commencer. Dieu continuera à tenir promesse, même s’il n’y a à ce moment-là plus personne ou presque pour y croire, même si tout le monde ou presque en doute.
Les Hébreux ont beau repousser Dieu, Dieu dans sa grâce continue à se tenir fidèlement à leurs côtés, car sa grâce et sa fidélité font partie de son identité profonde, Paul le dira avec clarté dans sa deuxième lettre à Timothée, en parlant de Jésus-Christ, point culminant de cette même fidélité et de cette même grâce : « Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2.13).
Dans nos doutes, oserons-nous à notre tour une prière aussi franche et directe que celle de Moïse ? Elle pourrait bien nous conduire, nous aussi, à grandir dans notre relation à Dieu, en nous faisant expérimenter encore à nouveau sa fidélité pleine de grâce.
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