La communion fraternelle : bien plus qu’un repas partagé

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Souvent réduite à un moment convivial après le culte, la communion fraternelle est bien plus que cela. Pour David Richir-Haldemann, professeur de Nouveau Testament à la HET-PRO, elle est au cœur de la vie chrétienne : c'est une solidarité spirituelle et matérielle qui unit les croyants comme les membres d’une même famille, à l’image de l’Église primitive. [Cet article a d'abord été publié dans Vivre (www.vivre.ch), le journal de la Fédération romande d'Églises évangéliques.]

Quand on évoque la « communion fraternelle », les images qui nous viennent souvent à l’esprit sont celles d’un apéritif après le culte ou d’un repas communautaire. Pour David Richir-Haldemann, professeur de Nouveau Testament à la HET-PRO, cette vision est quelque peu réductrice. Derrière le mot « communion » se cache une réalité bien plus profonde, enracinée dans la première communauté chrétienne décrite dans Actes 2.42-47.

Une solidarité matérielle et spirituelle

« Le mot ‘communion’ vient du grec koinônia, qui peut être traduit par solidarité matérielle et spirituelle, comme entre les membres d’une même famille », explique-t-il. Ce mot apparaît dans ce passage clé du livre des Actes, au milieu des quatre piliers qui structurent la vie de l’Église primitive : l’enseignement des apôtres, la fraction du pain, la prière et la louange. Cette koinônia fait partie du cœur même de la vie chrétienne.

« À Jérusalem, les premiers croyants, tous issus du peuple juif, découvrent qu’ils forment une nouvelle famille, unie non par le sang, mais par la foi en Jésus. C’est là qu’apparaît pour la première fois le modèle familial entre chrétiens. Des personnes vont commencer à s’appeler frères et sœurs, conscientes qu’elles ont Dieu pour Père. Donc si ma sœur tombe dans la pauvreté, je vais la secourir », développe le théologien. Ainsi naît un nouveau peuple, au sein même du peuple d’Israël, qui croit en Jésus et reçoit le Saint-Esprit. Il est guidé par l’amour fraternel, l’affection et le don de soi.

Mettre en commun : idéal spirituel ou modèle économique ?

Cette nouvelle identité spirituelle s’est manifestée dans un mode de vie communautaire fondé sur le partage. Les membres de l’Église de Jérusalem mettaient leurs biens en commun et partageaient tout. Beaucoup ont vu là un idéal chrétien à imiter. Mais David Richir-Haldemann nuance : « Cette pratique n’a pas été un marqueur pour toutes les Églises du Nouveau Testament. Si la prière, l’enseignement des apôtres, le partage du pain et la louange se sont poursuivis partout, la mise en commun totale des biens n’a pas été généralisée. »

Certaines communautés, à travers l’histoire, ont pourtant choisi de vivre selon ce modèle : les moines, les anabaptistes huttérites ou plus récemment les mouvements du Nouveau monachisme évangélique. « La vie communautaire a ses avantages et ses défis. C’est un choix, mais en aucun cas une obligation », rappelle le professeur.

Que personne ne manque de rien

Si la communion maximaliste n’a pas perduré, la solidarité matérielle et spirituelle comme entre les membres d’une même famille n’a pas disparu. Pour le théologien, elle a même influencé nos sociétés modernes.

« Paul critiquait déjà les riches de Corinthe qui mangeaient à satiété tandis que les pauvres avaient faim. Vous devez partager, leur a-t-il expliqué. L’idée, ce n’est pas que tout le monde ait la même chose mais que personne ne manque de rien. Tout notre système social est dérivé de cette valeur (la social-démocratie moderne, l’assurance-chômage, la notion de minimum vital, etc…). Tout le monde doit avoir de quoi vivre. Si l’Église prenait soin des plus pauvres, aujourd’hui c’est l’État qui assure cette fonction. Tout le groupe prend soin des membres. » La koinônia inspire donc à la fois la vie communautaire des chrétiens et les institutions de solidarité civile. Si la communion reflète la générosité de Dieu envers tous, elle révèle aussi la vulnérabilité de la nature humaine : là où il y a partage, il peut aussi y avoir mensonge et recherche de pouvoir.

Autant de défis intérieurs que de persécutions extérieures

L’épisode d’Ananias et Saphira, raconté dans Actes 5, en est un exemple frappant. « On imagine souvent les premiers chrétiens uniquement confrontés à une société hostile. Pourtant, leurs premières difficultés étaient tout autant intérieures qu’extérieures. Ananias et Saphira ont voulu manipuler la koinônia pour gagner du pouvoir dans la communauté en faisant un don important, résume Richir-Haldemann. Ils seront condamnés non pas à cause du montant de leur don mais à cause de leur mensonge. En trompant la communauté, c’est à Dieu même qu’ils ont menti et ont mis en danger la koinônia ».

Pour le théologien, cet épisode n’est pas anecdotique : il dit quelque chose des dangers qui guettent toujours les communautés chrétiennes. « Le risque, c’est de transformer la vie fraternelle en jeu de pouvoir. De créer des clans, des jalousies, de favoriser un groupe contre un autre. La communion fraternelle n’est jamais un parcours facile. C’est comme une famille : on ne choisit pas les membres, mais Dieu nous appelle à les aimer. Et il nous donne la force de le faire. »

Conscients de ces dangers, les apôtres ont mis en place des pratiques destinées à préserver la koinônia et l’égalité entre les membres de la communauté. Dans les premiers temps de l’Église, la distribution des dons se faisait par les apôtres, pour éviter tout rapport de pouvoir entre celui qui donne et celui qui reçoit. « Jésus dit : ‘Que ta main droite ne sache pas ce que fait ta main gauche.’ La discrétion dans le don, c’est une manière de préserver la qualité des relations », relève le professeur.

Une solidarité qui traverse les frontières

Cette dynamique de solidarité ne s’arrête pas aux frontières de la communauté locale. Pour David Richir-Haldemann, la communion fraternelle doit s’étendre à l’ensemble des croyants dans le monde. « Notre solidarité ne doit pas être réservée aux chrétiens suisses blancs. Elle doit s’exercer à un niveau international. »

Il rappelle que l’apôtre Paul organisait déjà des collectes en Grèce pour venir en aide à l’Église de Jérusalem, frappée par une famine en Judée. Cette solidarité inter-églises a traversé les siècles et touche à toutes les dimensions de la vie humaine : matérielle, sociale, émotionnelle, spirituelle. « Aujourd’hui, nous rencontrons diverses formes de pauvreté : manque d’argent, mais aussi solitude, isolement, détresse relationnelle. Vivons la solidarité dans tous ces aspects. »

La communauté est un lieu de sanctification

Pour conclure, David Richir-Haldemann revient à ce qui, selon lui, constitue la clé de la vie chrétienne : la communauté. « Il est impossible d’être chrétien tout seul. L’humain n’a pas été créé pour vivre isolé. La foi chrétienne se vit en communauté. »

« Être chrétien sans Église, dit-il, c’est comme vivre dans une chambre d’hôpital, coupé des autres. C’est une anormalité. La koinônia est un lieu d’apprentissage et de transformation. Nous avons besoin les uns des autres pour prier, remercier Dieu, lire la Bible et chanter ensemble. Le fruit de l’Esprit (amour, patience, bonté, etc…) n’a de sens que s’il se vit avec d’autres. La communauté est le lieu de la sanctification. Dieu nous y apprend à aimer ceux que nous n’avons pas choisis. »