« La théologie a quitté l’Eglise ! » Lors de sa conférence du 20 novembre à Crêt-Bérard sur les enjeux de la formation théologique aujourd’hui, Graham Tomlin, le doyen du Collège St-Mellitus de Londres, n’y est pas allé par quatre chemins. « D’un point de vue statistique, si les Eglises anglicanes du Royaume-Uni continuent à perdre des membres à l’allure actuelle, en 2020, il n’y aura plus d’Eglise anglicane, lâche-t-il, en s’inspirant des analyses de sociologues de la religion britanniques. En 2033, il n’y aura plus d’Eglise presbytérienne d’Ecosse et en 2037 plus d’Eglise méthodiste non plus ! »
Pour susciter un renouveau dans les Eglises, il importe, pour ce professeur de théologie, de travailler autour de trois axes : l’évangélisation – et là les cours Alphalive et l’Eglise locale sont des moyens privilégiés –, la formation théologique des membres des Eglises et la formation des pasteurs et responsables d’Eglise.
Où est passée la formation théologique ?
Pour Graham Tomlin, le déclin de la foi chrétienne au Royaume-Uni est imputable au fossé qui s’est installé depuis le XIXe siècle entre Eglises et formation théologique. D’une part les étudiants, futurs pasteurs, sont la plupart du temps coupés de leur enracinement ecclésial local, pour mener une réflexion très éloignée de la vie d’Eglise. De plus, contrairement à ce qui caractérise toute communauté religieuse du point de vue sociologique – le culte, la communion, la mission et l’éducation –, la formation théologique des adultes a quitté l’Eglise locale ou la paroisse. Ce qui a pour conséquence « des membres d’Eglise ‘malnutris’, qui ne savent pas répondre aux questions qu’on leur pose sur leur foi, qui ne savent pas articuler leurs convictions à leur profession et qui ne savent que faire des doctrines chrétiennes difficiles ».
De 1989 à 2005, Graham Tomlin a enseigné la théologie à Oxford, notamment à la Faculté de théologie de l’Université. Ses domaines de prédilection sont l’histoire de l’Eglise, la Réforme en particulier, la mission contemporaine et la culture. Il a connu de l’intérieur ce système classique de formation des pasteurs et responsables d’Eglises, où les étudiants sont rassemblés en un lieu pour mener à bien, pendant plusieurs années, leur formation académique.
A mi-temps en Eglise et à mi-temps au « college »
En 2005, à la demande de Nicky Gumbel, le fondateur des cours Alphalive, Graham Tomlin quitte ce monde universitaire et son bureau d’Oxford, pour fonder à Londres un lieu de formation d’un nouveau genre. Avec deux autres professeurs, il rêve d’une formation théologique « comme s’il était possible de reprendre les choses à zéro ». Les débuts sont difficiles : il commence à enseigner 5 étudiants qui vont à mi-temps étudier la théologie et à mi-temps travailler dans leur Eglise locale, en touchant une indemnité. Aujourd’hui, 7 ans après, le Collège St-Mellitus est devenu le principal lieu de formation de l’Eglise anglicane au Royaume-Uni. Il forme 110 étudiants, en vue d’un ministère en Eglise et 400 autres personnes intéressées par des questions de théologie, en vue d’être de meilleurs chrétiens dans leur engagement professionnel, notamment.
Pour les 110 étudiants inscrits dans la filière « ministère », le lundi est la journée où ils se retrouvent tous à St-Mellitus. Le matin est consacré à la formation théologique de base et l’après-midi à la réflexion autour de questions de leadership. « Les étudiants ont besoin de savoir diriger une rencontre, de savoir présider et trouver des fonds… Il y a là des compétences vitales pour un ministère. » Le mardi et le mercredi sont consacrés à l’étude personnelle, soit à St-Mellitus soit au domicile de l’étudiant. Les jeudi et vendredi, l’étudiant travaille dans son Eglise, le samedi il a congé, et, le dimanche, il est actif dans les différentes activités de sa communauté. Avec en plus sept week-ends d’enseignement intensif sur l’année, ces études permettent d’acquérir en 5 ans un bachelor en théologie et en ministère pastoral.
Un retour qui n’est pas nouveau
« Ce retour de la théologie au cœur de la vie d’Eglise n’est pas nouveau, commente Graham Tomlin. Jésus, Paul, les Pères de l’Eglise, les réformateurs ont pratiqué ainsi. C’est à partir des XIXe et XXe siècles que ces deux réalités ont commencé à se dissocier, pour aboutir à l’existence de facultés de théologie dans des universités complètement laïques. »
Pour ce spécialiste de la Réforme, le retour de la réflexion théologique au cœur de la vie d’Eglise permet d’éviter à la réflexion chrétienne de ne pas être en phase avec la vie des Eglises, et donc non pertinente pour celles-ci. « Lorsque la réflexion est menée en Eglise, on sait tout de suite, via la prédication, si elle permet aux membres d’en faire quelque chose ou non. »
Et à Graham Tomlin de marteler pour conclure : « Il n’y aura pas de renouveau des Eglises, sans renouveau de l’évangélisation, de la formation d’adultes et de la formation des futurs responsables. »
Serge Carrel