Le Réseau Michée définit ainsi la mission intégrale : « Notre proclamation de l’Évangile a des conséquences sociales, puisque nous appelons à l’amour et à la repentance dans tous les domaines de la vie ». Cette définition vous semble-t-elles bonnes ?
Elle me semble bonne. Et j’ajouterais que le concept de mission intégrale est un cadeau théologique à l’Église, développé en Amérique du Sud, par des théologiens et missiologues évangéliques tels que l’équatorien René Padilla (1932-2021) et le péruvien Samuel Escobar (1934-2025), pour pallier les limites des missions occidentales. La mission intégrale n’est pas une réponse à la théologie de la libération, puisqu’elle lui est antérieure.
Comment décrire le paysage humanitaire évangélique actuel ?
Nous y trouvons certaines « grandes » organisations telles que World Vision, Samaritan’s Purse, Mercy Ships et International Justice Mission. Celles-ci ont été fondées dans des pays qui ne pratiquent pas l’État-providence, mais où l’engagement humanitaire privé s’est développé.
Dans notre région, des organisations chrétiennes répondent à des besoins spécifiques comme Medair, spécialisée dans l’humanitaire, Compassion (parrainages d’enfants), ou des associations comme Perla et Joya qui viennent en aide à des personnes prostituées et victimes de la traite humaine.
Parmi les défis actuels de la mission humanitaire, nous trouvons la fatigue compassionnelle face à l’immensité des besoins, la politisation de l’aide – nous n’avons pas vu d’appels en faveur de Gaza – et les conséquences du réchauffement climatique : nous pourrions devoir un jour accueillir des migrants climatiques.
Notre vision de l’engagement humanitaire évangélique, c’est avant tout l’entraide matérielle, l’éducation, les soins… Cette entraide traditionnelle est relativement simple à comprendre. Elle est avant tout matérielle. Par contre, l’écologie et la justice sociale sont plus complexes à appréhender, car ces thèmes touchent à l’eschatologie, sujet souvent polémique dans nos Églises. Si nous croyons que nous aurons quitté la terre lorsque ces problèmes arriveront, alors nous ne nous faisons pas trop de soucis… quitte à risquer de faire l’impasse sur l’amour du prochain.
Certaines fédérations d’Églises et organisations évangéliques ont opéré une séparation entre évangélisation et engagement social. Cela est-il en accord avec la mission intégrale ?
Souvent, la raison de cette séparation a été pragmatique : elle nous a permis de continuer de recevoir légalement des financements publics. Certains ont le don de creuser des puits, d’autres de prêcher l’Évangile. Cette séparation correspond aussi à une diversité de dons.
Cela dit, la distinction entre évangélisation et engagement social est une spécificité de nos cultures occidentales. Le reste du monde ne voit souvent pas l’utilité d’opérer cette distinction. Et cela doit nous interroger, parce que le centre de gravité du christianisme s’est déplacé de nos pays occidentaux vers le Sud.
Certains chrétiens évangéliques craignent que, à cause de leur engagement humanitaire, des Églises se distancient de l’évangélisation. Cette crainte vous semble-t-elle fondée ?
Cette crainte provient d’abord d’un contexte historique. Les évangéliques se sont opposés à une théologie universaliste et à une mission, au tournant du XXe siècle, principalement conçue en termes de réformes sociales, cela parfois au détriment de l’annonce du salut. Cette position s’est accentuée lorsque le libéralisme et l’humanisme ont influencé les Églises protestantes, développant un « christianisme social » qui a déplu aux évangéliques pour qui les questions économiques étaient secondaires.
Cette crainte n’est pas sans fondements. Bien que les évangéliques prônent la priorité de l’évangélisation, la moitié des missionnaires et la majorité des fonds vont à l’humanitaire. Quant aux dons envoyés aux œuvres chrétiennes, seuls 13 % sont destinés à la proclamation de la Parole.
Cette crainte découle aussi de notre vision dichotomique du monde, influencée par la pensée des « Lumières », qui sépare le spirituel du matériel et limite la mission au salut des âmes. Cependant, les réflexions théologiques récentes visent précisément à réaffirmer que l’évangélisation et l’engagement social sont des aspects complémentaires et nécessaires de la mission chrétienne. Certains ont parlé des deux ailes d’un avion ou des deux faces d’une pièce de monnaie.
D’un point de vue théologique, comment faudrait-il articuler l’évangélisation et l’engagement social ?
Ces deux aspects de la mission sont égaux, inséparables et interdépendants. La proclamation et les actes doivent se renforcer mutuellement :
- surmontons la séparation historique entre l’évangélisation verbale et l’action sociale. La Bible ne fait pas cette distinction ;
- proclamons l’Évangile et démontrons-le par des œuvres concrètes répondant aux besoins. L’action sociale n’est ni un « tremplin » ni une simple « conséquence », mais un partenaire à part entière ;
- développons le concept de « shalom ». Cette notion hébraïque englobe à la fois le bien-être et le salut. Le message évangélique comprend la restauration du shalom dans la nouvelle création ;
- pratiquons les deux mandats confiés par Dieu à l’Église : le mandat « créationnel » ou « culturel » de participer, toujours modestement, à l’instauration du shalom de Dieu en soignant la création, et le mandat missionnaire qui consiste à vivre de manière alternative, à prêcher l’Évangile et à faire des disciples ;
- vivons l’unité dans la diversité des dons et des vocations ;
- collaborons avec d’autres personnes de bonne volonté, pour le bien commun, tout en maintenant le rôle prophétique de l’Église, afin de dénoncer le péché comme racine profonde de la pauvreté et de l’injustice. Cela devrait nous toucher en tant que chrétiens, quel que soit notre bord politique.
D’un point de vue théologique, quels sont les dangers à ne s’intéresser qu’à l’évangélisation, ou qu’à l’humanitaire ?
Ces dangers menacent l’intégrité de la mission chrétienne et du témoignage de l’Église. L’évangélisation sans engagement social conduit à un Évangile incomplet. Limiter l’Évangile à la seule sphère spirituelle revient à nier son autorité légitime sur les domaines temporel, social et politique.
Une vision du monde dualiste, qui sépare le spirituel du matériel, peut conduire à ignorer les péchés sociaux. C’est ainsi que des chrétiens participent à des mécanismes d’oppression, sans même s’en rendre compte. Il faut donc faire preuve de sagesse, non pas pour tenter de prendre le pouvoir, ce dont beaucoup de personnes hors des Églises auraient peur, mais pour offrir humblement de véritables alternatives.
À l’inverse, l’humanitaire sans évangélisation conduit à une perte de l’identité chrétienne. Le salut se réduit à une libération politique, économique ou sociale, au détriment de la réconciliation avec Dieu, dont les individus ont pourtant tant besoin.
Par crainte du prosélytisme, l’aide humanitaire risque de réduire l’homme à ses besoins matériels, oubliant sa dignité spirituelle. L’engagement social sans restauration spirituelle de l’être humain est insuffisant. Le rôle prophétique de l’Église consiste à dénoncer le péché comme cause profonde des injustices.
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Mission intégrale, volumes 1 et 2, Éd. Excelsis (www.xl6.com), 2023.
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Photo : braderie destinée à des réfugiés ukrainiens, dans les locaux de l’Église évangélique La Passerelle (FREE), à Vevey. Il s’agit d’accorder le matériel à disposition avec les besoins des réfugiés.