A quoi sert encore un théologien quand tout le monde peut utiliser ChatGPT ? Le 24 janvier dernier, Michel Siegrist donnait un mini-cours sur cette question lors des portes ouvertes de la HET-PRO (Haute école de théologie à St-Légier). Utilisateur lui-même, son objectif n’est pas de faire l’apologie ou la condamnation de l’intelligence artificielle (IA), dont il n’est pas un spécialiste. En tant que professeur en formation pratique, il désire amener une réflexion sur l’utilisation de l’IA dans le domaine de la théologie. Entretien.
Les IA concurrencent-elles les théologiens ?
Si ChatGPT peut expliquer la Trinité, produire un sermon correct en trente secondes et citer Calvin mieux que moi… pourquoi former encore des théologiens ? Cette question touche au cœur même de la théologie. Plus fondamentalement, la question n’est peut-être pas tant de savoir si l’IA peut concurrencer la formation théologique, mais si notre manière actuelle de concevoir et de transmettre la théologie n’a pas déjà réduit celle-ci à un savoir objectivable, transmissible et, dès lors, automatisable. Si tel est le cas, l’avantage de l’IA est alors évident. Elle devient un outil redoutablement efficace pour ce que l’on pourrait appeler une théologie informationnelle et technique.
Mais alors qu’est-ce que la théologie ? Quel est le rôle des théologiens ?
La théologie est bien plus que de l’accumulation de connaissances et de savoirs. Nous ne pouvons pas nous contenter d’une manière de connaître fondée uniquement sur la raison logique et l’observation, en cherchant à expliquer le réel de façon systématique et universelle. Si ChatGPT peut nous remplacer, c’est peut-être que nous avions déjà abandonné l’essentiel.
Saint Grégoire (v. 329–390) rappelle que la vraie théologie naît de la rencontre avec Dieu. Elle est un don de Dieu, une initiative divine qui ne peut être totalement maîtrisée ni produite à la demande. La théologie touche au mystère : elle cherche à exprimer l’inexprimable, en laissant place au paradoxe et au silence. Aussi, la théologie est une transformation qui engage la totalité de la personne. Elle suppose conversion, purification, ascèse et transformation intérieure. Enfin, la théologie naît de l’écoute et du silence. Elle requiert une capacité à se taire devant Dieu autant qu’à parler de lui.
La vraie théologie naît de la rencontre avec Dieu
Cela dit, quelles sont les limites de l’intelligence artificielle?
Opérant sur la base de calculs, d’algorithmes et de données, l’IA peut parler de Dieu, mais ne peut recevoir de don, ni y répondre librement. L’IA tend structurellement à réduire l’ambiguïté, à optimiser la clarté et la cohérence. Conçue pour produire sans cesse du langage, elle est fondamentalement incapable de silence. Aussi, l’IA demeure extérieure à ce qu’elle énonce : elle ne se convertit pas, ne se laisse pas transformer, ne risque rien existentiellement.
Quelle place pour l’IA au sein de la formation en théologie ?
On peut observer trois modes d’utilisation de l’IA dans l’apprentissage:
– La prothèse*, qui fonctionne par substitution. Elle délègue à la machine des opérations que l’on pourrait accomplir soi-même. Très répandu, cet usage favorise le confort cognitif mais entraîne des risques bien documentés de désapprentissage, d’illusion de compétence et de dépendance technologique.
– L’orthèse*, qui soutient une capacité existante. Elle suppose une interaction critique, une évaluation continue, une expertise humaine active. Dans ce cadre, l’IA peut devenir un véritable levier d’apprentissage et de réflexivité. L’utilisateur met à l’épreuve sa pensée, l’affine jusqu’à atteindre un résultat jugé satisfaisant.
– L’auxèse*, qui dépasse la logique de l’assistance pour opérer une amplification radicale des capacités humaines. Elle permet de faire ce que l’humain seul ne pourrait accomplir, même avec du temps et de l’expertise. L’apprenant doit mobiliser son expertise pour interpréter et exploiter les données que lui-même n’aurait pas pu faire.
Par conséquent, l’enjeu est de former nos apprenants à utiliser l’IA comme une orthèse ou une auxèse, et non comme une simple prothèse qui se substitue à l’acte d’apprendre, de discerner et de se former intérieurement.
Finalement, l’intelligence artificielle met-elle en crise la théologie ?
L’irruption de l’intelligence artificielle dans le champ théologique ne signe ni la fin du théologien ni la disqualification de la formation théologique. Elle agit plutôt comme un révélateur salutaire qui montre nos limites et nos failles. La théologie authentique est indissociable d’une vie transformée, d’une écoute silencieuse et d’un engagement existentiel devant Dieu.
Dans ce cadre, l’IA peut devenir un outil précieux, à condition d’être utilisée de manière critique et réflexive, au service d’un apprentissage intégral. Le théologien, quant à lui, n’est pas appelé à être un moteur de recherche amélioré, mais un médiateur de sens, engagé corporellement, spirituellement et ecclésialement.
Lexique :
*Prothèse : Dispositif implanté dans l’organisme pour suppléer un organe manquant.
*L’orthèse : Appareil orthopédique destiné à soutenir une fonction locomotrice déficiente.
*L’auxèse : En biologie, accroissement de la taille des cellules.