Elles désiraient que la conférence Dignity offre des clés pour faire face aux violences sexuelles, Margarita Fugger-Heesen, directrice de l’association Dignity et sa collègue chef de projet Lisa Zbinden. Mission accomplie ! Le 31 janvier en fin de journée, les plus de cents cinquante participantes et participants (dont plusieurs pasteurs) sont repartis de l’Église évangélique de Cossonay équipés pour repérer les mécanismes d’abus et pour écouter les victimes, mais aussi habités par cette conviction : un chemin de restauration est possible, à plus forte raison si Jésus est invité dans ce processus. Lors de cette rencontre, une place toute particulière a aussi été donnée à l’art et à la beauté comme vecteurs d’apaisement et de guérison.
Témoignages forts de deux victimes
En matinée, les témoignages de deux victimes d’agression sexuelle ont remué l’assemblée. Tous deux sont revenus avec pudeur et authenticité sur les conséquences de cet acte sur leurs vies. Une jeune femme a souligné l’importance d’être bien accompagné (e) après un tel traumatisme et de travailler en profondeur l’agression subie. Un processus long, qui nécessite de la persévérance, jusqu’à ce que la douleur devienne moins envahissante: « J’ai tout apporté à Jésus. Il m’a rejointe dans ma souffrance et dans mon identité », a confié celle qui est aujourd’hui psychologue.
Le contournement spirituel, un mécanisme propre aux croyants
La jeune chrétienne a aussi pointé un mécanisme propre aux croyants: « le contournement spirituel ». Celui-ci consiste à spiritualiser ce qui a été vécu pour éviter de se confronter à la souffrance émotionnelle. C’est le cas lorsque la victime ou une autre personne utilise des versets bibliques sortis de leur contexte, comme 1 Corinthiens 10, v.13, pour (s’) empêcher de regarder la gravité de l’abus. En résumé, ce mécanisme consiste à donner une réponse spirituelle simpliste à une situation complexe.
Comme une mort intérieure
Violé dans sa jeunesse après avoir été alcoolisé, le deuxième témoin a confié que cet événement ne l’a pas seulement traumatisé mais comme tué psychiquement: « cela a créé en moi une mort intérieure et a faussé quelque chose dans ma masculinité. Je ne savais plus qui j’étais ni le sens de ma vie», a partagé le septuagénaire. C’est sa rencontre avec Dieu comme un père aimant qui a enclanché un processus de guérison et de restauration identitaire. Il est aujourd’hui un mari, père et grand-père épanoui.
Les biais favorisant l’abus
Plusieurs autres interventions et ateliers ont ponctué la journée. Avec sa casquette de consultante en genre et sexualité, Lisa Zbinden a mis en lumière les biais qui – dans un contexte ecclésial – peuvent favoriser les abus sexuels. Citons d’abord l’instrumentalisation de textes bibliques, tels que « le corps de la femme appartient à son mari », en négligeant la suite du verset (le corps du mari appartient à sa femme).
Le statut «d’intouchable» dont peuvent bénéficier des responsables d’Églises pose aussi un problème : on attendra d’eux qu’ils se repentent de leur comportement sexuel sans que l’abus sexuel soit clairement nommé. Par ailleurs, les violences sexuelles peuvent être considérées comme un « péché partagé » (la victime étant aussi tenue responsable) et certains récits bibliques d’agression sexuelle peuvent être édulcorés.
Un autre biais consiste à envelopper les abus d’un langage religieux, par exemple « Dieu m’a dit que… » pour obtenir quelque chose de l’autre personne. Attendre que les victimes pardonnent tout de suite la violence subie minimise aussi sa gravité.
La culture du Royaume de Dieu plutôt que celle de l’abus
Pour prévenir et lutter contre les abus, ont rappelé les organisatrices, les Églises et leurs responsables sont appelés à mettre en pratique la « culture du Royaume » en prenant soin du plus faible (Matthieu 25, v.40). Cela implique de privilégier l’individu plutôt que le système, d’écouter et de croire les victimes et d’oser confronter et dénoncer les abuseurs. « Il n’est jamais trop tard pour changer la culture de notre communauté. Une Église qui se prémunit des abus donne envie car elle est sécurisante » a insisté Margarita Fugger-Heesen.
La journée Dignity devrait être reconduite l’an prochain, avec un autre angle d’approche mais toujours le même objectif.