"Hasard ou destin ?" par Silvain Dupertuis

vendredi 28 mars 2014

Le hasard, incompatible avec la foi ? Pas si sûr. Et s'il rimait avec liberté et responsabilité ? Les réflexions qui suivent s'inspirent de la journée de réflexion sur le sujet organisée à Paris le 18 janvier par le Réseau des scientifiques évangéliques.

« Tu crois au hasard », me demande-t-on avec une pointe d'inquiétude après une prédication sur ce sujet. Croire au hasard, n'est-ce pas nier la providence de ce Dieu qui « connaît tout de moi » ? N'est-ce pas imposer une limite à la toute-puissance divine ? Et le hasard qu'invoque la théorie de l'évolution n'est-il pas une négation de la foi en un Dieu créateur ?
« Crois-tu au destin ? », demandait l'autre soir un animateur de TV à la jeune femme à qui un homme faisait une déclaration d'amour. Un destin, aveugle ou d'origine divine, que d'aucuns imaginent inscrit dans les étoiles, guiderait-il nos vies ?

Une solitude vertigineuse
Ces questions, qui touchent croyants et incroyants, partagent aussi la communauté scientifique. Le biologiste Jacques Monod écrivait en 1970, dans la conclusion de son brillant essai, Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne : « L'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part. » La découverte majeure de l'ADN et du code génétique venait de donner une consistance toute nouvelle à l'explication darwinienne, en explicitant le rôle du hasard dans les mutations aléatoires portant sur l'ADN allié à la nécessité de la survie et de la reproduction. Jacques Monod la transpose en une vertigineuse affirmation philosophique. Ce livre, qui m'a assez secoué à l'époque, a aussi suscité un émoi considérable à l'Université de Lausanne où je venais de terminer des études. Le recteur convoqua un colloque spécial pour débattre de ces questions...

Déterminisme ou hasard ?
En fait, le hasard peine à trouver place dans l'explication scientifique. A la fin du XIXe siècle, on se faisait l'image d'un monde totalement déterministe, où tout serait prévisible pour autant qu'on puisse déterminer les conditions initiales avec suffisamment de précision. Au XXe siècle, la mécanique quantique, qui étudie les phénomènes à l'échelle des particules élémentaires, au cœur de l'atome, vient bousculer cette belle mécanique en y réintroduisant du hasard. Ce hasard-là ne peut qu'être une illusion due à notre ignorance, pense le génial Einstein. « Dieu ne joue pas aux dés », dit-il dans une phrase restée fameuse (Einstein est déiste, mais ne croit pas à un Dieu personnel). Le débat durera plus d'un demi-siècle, jusqu'à ce que l'ingéniosité combinée de mathématiciens et de physiciens donne tort à Einstein.
Alain Aspect a montré pour la première fois, entre 1980 et 1982, qu'il y a du « vrai hasard » dans les lois de la nature : une particule peut prendre tel ou tel état, quand on la mesure, sans que cela soit prédéterminé par son état initial. Bien plus intriguant, deux particules jumelles, dans un état indéterminé au départ, vont prendre un état particulier de manière coordonnée quand on les mesure, même si elles sont très éloignées l'une de l'autre, et sans rien se communiquer entre elles. Elles forment un seul objet, bien que situé à deux endroits différents. C'est comme si l'on fabriquait une paire magique de pièces de monnaie. Destinées à jouer une seule fois à pile ou face, on les enverrait à deux personnes vivant aux antipodes l'une de l'autre. Elles donneraient le même résultat lorsqu'on les teste – sans que ce résultat soit prévisible d'avance, et indépendamment du moment où on fait le test. Cela semble de la science-fiction, mais c'est bien ce que l'expérience atteste.
Le hasard vient aussi se loger dans les phénomènes apparemment déterministes, dès que les systèmes ont une certaine complexité. Les prévisions du temps par exemple ont leurs limites, pas seulement par notre incapacité à faire des mesures suffisamment précises. On peut vous dire que demain le temps sera orageux, mais pas prévoir si l'orage passera chez vous ou dans le village voisin... Même le système solaire, avec sa mécanique si bien réglée, n'est pas exempt de hasard : au-delà de 100 millions d'années, les trajectoires exactes de la terre et de la lune sont imprévisibles.

Le hasard, une illusion ?
Malgré tout, le hasard garde un arrière-goût d'insatisfaction, et l'extraordinaire ajustement des valeurs des constantes physiques qui a permis l'émergence de la matière, des étoiles, de la vie... jusqu'à notre propre existence, intrigue et questionne les astrophysiciens. C'est l'argument classique du « fine tuning », qui amène les frères I. et G. Bogdanof, physiciens bien connus des plateaux de télévision mais parfois controversés parmi leurs pairs, à publier un livre intitulé La fin du hasard (2). Pour eux, « le hasard n'est que la mesure de notre ignorance ! » Einstein avait déjà affirmé en son temps : «Le hasard, c'est le déguisement que prend Dieu pour voyager incognito.»

Tordre le cou aux fausses oppositions
La sixième journée du Réseau des scientifiques évangéliques, qui a rassemblé près de 80 participants à Paris le 18 janvier dernier, s'est attaquée à ces questions avec les regards croisés de la théologie, de la philosophie et des sciences. Ces réflexions permettent de tordre le cou aux fausses oppositions qui parasitent souvent le débat entre science et foi. Car l'action de Dieu ne se situe pas en concurrence avec les causes naturelles qu'étudie la science, ni avec l'absence de cause que nous qualifions de hasard. La souveraineté de Dieu s'exerce à un autre niveau. La foi au Dieu créateur n'ajoute pas un niveau de causalité transcendante aux causes naturelles, mais donne sens à un dessein dans lequel s'inscrit notre vie d'êtres humains. Un dessin qui laisse la place à l'action personnelle de Dieu et de l'être humain. Lydia Jaegger, physicienne, philosophe et théologienne, s'inscrit en faux contre la confession de foi athée de Jacques Monod, sans rien renier de la théorie scientifique de l'évolution. Le hasard qui se loge dans la mécanique évolutive du vivant ne contredit en effet en rien le dessein du créateur. D'ailleurs, les recherches récentes montrent à travers des modèles mathématiques comment des processus aléatoires peuvent être un moyen parfaitement efficace d'engendrer des structures extraordinairement complexes, telles qu'on les rencontre dans le vivant.

Dieu connaît tout... mais pas à l'avance !
La Bible affirme clairement la toute-puissance de Dieu, non seulement comme créateur dans un commencement, mais comme créateur au présent. «Même les cheveux de votre tête sont tous comptés », dit Jésus. En même temps, comme le soulignait Emile Nicole à Paris, l'Ecclésiaste prend bel et bien en compte une forme de hasard dans l'existence humaine, en nous invitant à l'action : « Le matin, sème ta semence, et le soir, ne laisse pas de repos à ta main, car tu ne sais pas, de l'une ou de l'autre activité, celle qui convient, ou si toutes deux sont également bonnes » (11.6).
Le Psaume 139 insiste sur l'omniscience de Dieu : « Tu sais si je m'assieds ou si je me lève; longtemps d'avance – de loin, dans d'autres versions –, tu connais mes pensées. » Cette idée que Dieu sait « à l'avance » est bien sûr un anthropomorphisme. Dieu n'est pas enfermé dans notre espace-temps. On ne peut pas davantage le situer dans notre temps que le débusquer quelque part dans les étoiles de notre galaxie. Le Psalmiste souligne cette « mystérieuse connaissance qui me dépasse » (v. 6), et quand il parle de ce Dieu « derrière et devant » (v. 5), c'est sans doute aussi, en image hébraïque, l'avenir et le présent que Dieu embrasse tout à la fois. C'est donc à un autre niveau que Dieu connaît tout, sans que cela n'entame ni notre liberté ni notre responsabilité, et cela permet de se confier en lui pour nous conduire sur le chemin (conclusion du Psaume).

Un espace de liberté et de responsabilité
Comment alors Dieu nous guide-t-il ? Qu'est-ce que sa volonté ? Comme le disait David Brown, pasteur et président des Groupes bibliques universitaires (GBU) de France, dans sa méditation finale, il ne s'agit pas de chercher cette volonté comme on part à la chasse au trésor. Les lois de la nature, avec leur part de hasard, font partie de la création de Dieu, sujet permanent d'émerveillement. Elles ouvrent un espace dans lequel nous pouvons vivre en être libres et responsables, où tout n'est pas « écrit d'avance », dans lequel les imprévus sont une chance à saisir pour le témoignage et le service, et dans lequel Dieu crée du neuf et nous donne la possibilité de créer du neuf. « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu », affirmait Paul (Romains 8.28). Mais pour quel projet ? Vous souvenez-vous de la suite ?
Pour reprendre une image de David Brown (que j'adapte à ma manière), Dieu a un plan secret de salut pour le monde, dont nous ne saisissons que l'issue et de manière imagée. Il a son exigence éthique de justice et d'amour, de paix et de vérité, incarnée en Christ. Et à l'intérieur de ce double cadre réside notre espace de liberté et de responsabilité. Un espace pour exercer notre vocation dans la confiance en lui. Ni hasard, ni destin. Nous sommes appelés à entrer librement dans son dessein, qui nous prédestine, comme le dit Paul, à être « conformes à l'image de son Fils ».
Silvain Dupertuis, professeur de mathématiques

Notes
1) Un compte rendu de cette rencontre signée Silvain Dupertuis est paru sur lafree.ch: « 'Le hasard' au cœur de la Journée du Réseau des scientifiques évangéliques ».
2) Igor et Grichka Bogdanoff, La fin du hasard, Paris, Grasset, 2013.

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