Le vendredi 16 janvier, plus de 100 participants se sont réunis pour une conférence conjointe organisée par la HET PRO et le Réseau évangélique suisse autour d’un sujet sensible et actuel, le post-évangélisme. Intitulée « De l’évangélisme au post-évangélisme : évolutions, ruptures et/ou continuités », cette journée poursuivait un objectif clair : analyser les traits distinctifs du post-évangélisme, en cerner les enjeux théologiques et ecclésiaux, et permettre aux participants d’identifier leur propre positionnement au sein du paysage évangélique contemporain.
Lors de la conférence, les différents intervenants ont présenté sept axes permettant de caractériser le post-évangélisme : le rapport à l’autorité, à la vérité, au texte biblique, au péché, à la place des femmes et des hommes, à l’homosexualité et aux questions de genre, et au monde en dehors de l’Église.
Se situer sur le spectre théologique
Pour aider les participants à se situer dans ce paysage théologique en pleine évolution, plusieurs questionnaires leur ont été proposés, accessibles via un code QR sur leur téléphone, après l’intervention de chaque orateur. L’objectif était de les positionner sur un continuum allant de l’évangélisme conservateur au post-évangélisme, en incluant des positions intermédiaires et des extrêmes, parfois plus proches d’un pôle ou de l’autre.
Le post-évangélisme : origines, caractéristiques et enjeux contemporains
Le post-évangélisme est un mouvement religieux qui émerge dans le contexte de la postmodernité. Il apparaît au milieu des années 1990 en Angleterre et se caractérise par une critique de certains aspects théologiques, culturels et éthiques de l’évangélisme classique.
Les post-évangéliques ne rejettent pas la foi chrétienne, mais souhaitent la réinterpréter et l’adapter aux réalités actuelles, afin qu’elle soit pertinente dans le monde contemporain. Ils adoptent souvent une approche plus critique de l’Écriture, influencée par l’exégèse biblique moderne, et mettent l’accent sur des valeurs telles que la tolérance, l’inclusion, ainsi que l’engagement social et écologique.
En Suisse, il n’existe pas de communautés explicitement post-évangéliques, contrairement à la France. On constate néanmoins qu’un certain nombre de chrétiens quittent les Églises évangéliques, en particulier en Suisse alémanique. Ce phénomène soulève des questions importantes. Il ne s’agit pas simplement de noter ces départs, mais de chercher à en comprendre les causes, les dynamiques et les enjeux sous-jacents.
La compréhension de l’autorité
Pour commencer, Christian Kuhn, directeur du Réseau évangélique suisse, a abordé la question de l’autorité. Dans l’évangélisme classique, l’autorité est perçue comme reçue, descendante et relativement stable, reposant sur des cadres clairs. Dans le post-évangélisme, elle est plutôt négociée, émergente, construite ensemble et fortement contextuelle.
Lorsqu’une personne affirme « Dieu veut », cela peut devenir inquiétant pour certains. Le post-évangélisme se caractérise par une méfiance envers ceux qui prétendent parler au nom de Dieu. Cette différence entraîne des conséquences concrètes. Au niveau individuel, on passe d’une soumission confiante à une posture de discernement critique. Au niveau communautaire, le leadership évolue vers un rôle de facilitateur. Au niveau sociétal, on passe d’un ordre perçu comme reçu à une posture plus contestataire.
Malgré ces différences, des points de convergence demeurent, notamment le désir d’une autorité servante, la fidélité à Dieu et la recherche du bien de la communauté. Les tensions proviennent souvent de caricatures réciproques, les évangéliques étant perçus comme autoritaires et les post-évangéliques comme relativistes. La question reste ouverte quant à la manière d’exercer une autorité fidèle au Christ dans un monde devenu allergique à toute forme d’autorité.
La conception de la vérité
Olivier Favre, théologien et sociologue, s’est penché sur le rapport à la vérité. Selon lui, ce qui caractérise le post-évangélisme est avant tout la recherche d’authenticité. Pour certains, il n’existe pas de vérité objective et immuable, l’essentiel résidant dans l’amour du prochain, comme le rappelait Saint-Augustin lorsqu’il disait « Aime et fais ce que tu veux ». Le post-évangélisme se situe en dialogue avec le monde, mais sa priorité demeure dans la recherche d’authenticité et la pratique de l’amour du prochain, plus que dans l’adhésion à des règles fixes.
Le rapport au texte biblique
Timothée Joset, missiologue et historien, a abordé la question du rapport au texte biblique, point névralgique du débat. L’enjeu central réside à la fois dans le statut accordé au texte lui-même et dans la manière de l’interpréter. Quelle place laisse-t-on au doute ? La Bible est-elle reçue comme une pierre angulaire ou pierre d’achoppement ?
Deux visions se confrontent : pour certains le texte est une dictée divine, littéralement infaillible qui doit faire autorité dans tous les domaines. Sa fiabilité dépend de son exactitude factuelle. Tandis que pour d’autres, le texte est une inspiration incarnée, qui parle à travers l’histoire et le contexte humain. Sa fiabilité dépend de sa portée relationnelle. On peut l’aborder avec une lecture en relief, attentive aux nuances et aux contextes.
Timothée Joset rappelle que le point de départ reste toujours une vérité biblique, mais qu’au-delà des questions herméneutiques, ce sont l’interprétation, le discernement et la relation à Dieu qui donnent vie au texte.
La vision du péché
Manuel Rapold, directeur pour la Suisse romande de Campus pour Christ, a traité du rapport au péché. Le point de départ est simple : il y a quelque chose qui cloche dans le monde. On le voit dans les relations brisées, les conflits, la souffrance. La question est donc : comment les chrétiens comprennent-ils ce « mal » ? C’est là qu’intervient la notion de péché.
Dans la tradition évangélique classique héritée de la Réforme (Luther), le péché est compris avant tout comme personnel. Chaque être humain est pécheur devant Dieu et a besoin de repentance et de pardon. La question centrale est : « Comment puis-je être en règle avec Dieu ? » Le salut, dans cette perspective, consiste surtout dans le pardon des péchés individuels, rendu possible par la mort de Jésus à la croix. La justice de Dieu est souvent comprise de manière juridique : le péché mérite une sanction, que Jésus prend sur lui.
Les post-évangéliques partent d’un autre constat, très présent chez les jeunes générations (Y, Z, Alpha). Ils voient surtout le mal à l’œuvre dans les injustices sociales, les systèmes oppressifs, les structures qui brisent des vies. Pour eux, parler uniquement de faute individuelle peut sembler insuffisant ou déconnecté de la réalité. Le péché est alors compris davantage comme une réalité collective et structurelle. La justice n’est plus d’abord pensée comme punition, mais comme restauration : réparer ce qui est brisé, guérir les personnes, transformer les relations et la société.
Ces deux visions mènent à des compréhensions différentes du salut. Chez les évangéliques classiques, le salut est surtout personnel : chaque individu doit entendre l’Évangile et y répondre. Chez les post-évangéliques, le salut est plus global : il concerne aussi la transformation du monde et des structures injustes. Certains vont jusqu’à une vision universaliste, où le monde serait déjà sauvé en Christ, et où l’évangélisation consisterait surtout à annoncer cette réalité.
Au fond, le débat ne porte pas sur l’existence du mal — tout le monde est d’accord qu’il existe — mais sur une priorité. Faut-il d’abord appeler les individus à la repentance ? Ou faut-il d’abord transformer la société et réparer les injustices ?
Un point rassemble malgré tout ces approches : il existe un mal réel dans le monde, et les chrétiens sont appelés à agir face à lui — que ce soit par l’annonce de l’Évangile, par la justice sociale, ou par les deux ensemble.
*La suite de l’article sera publié prochainement.