En 2024, l’aide humanitaire mondiale a déjà reculé de 11 % par rapport à l’année précédente. Et en mai 2025, la situation s’est encore aggravée : sur les 46 milliards de dollars jugés nécessaires pour répondre aux urgences humanitaires, à peine 4,6 milliards avaient été réunis. Ce recul important s’explique en partie par le démantèlement de l’United States Agency for International Development (USAID), l’agence des États-Unis pour le développement international, décidés par la Maison Blanche.
Mais la diminution des financements ne concerne pas que les États-Unis : d’autres donateurs majeurs, comme la Suisse, ont également réduit leurs moyens alloués à la coopération au développement. En décembre 2024, le Parlement a décidé de réduire de 110 millions de francs le budget 2025 de la coopération internationale, et de geler 321 millions de francs dans le plan financier 2026-2028 pour les activités de coopération bilatérale et multilatérale. Ces coupes concernent principalement la coopération bilatérale au développement, les contributions aux organisations multilatérales et la coopération économique. Cependant, elles n’affectent pas l’aide humanitaire, la promotion de la paix, ni le soutien à l’Ukraine.
Dans ce contexte mondial de restrictions budgétaires, pour Donald Trump et ses alliés, il s’agit de « réorienter » l’aide internationale et de mettre fin aux abus supposés. Le sénateur Marco Rubio a plaidé pour des dérogations au bénéfice des ONG apportant une aide vitale directe. Mais ces exceptions restent rares. Conséquence : c’est l’ensemble du système humanitaire qui est déstabilisé, bien au-delà des seules structures financées par Washington.
Un tiers des revenus envolés
World Vision, l’une des plus grandes ONG basée sur des valeurs chrétiennes, recevait plus de 400 millions de dollars par an de l’USAID. Cela représentait environ un tiers des revenus de World Vision USA et 15 % des revenus totaux de l’organisation. Cette manne a brutalement disparu.
Sur le terrain, les conséquences sont lourdes : réduction drastique des rations alimentaires, familles contraintes de survivre avec un repas par jour, enfants quittant l’école faute de moyens. Une étude interne a montré que les ménages ayant subi une baisse d’aide étaient 5,4 fois plus exposés à l’insécurité alimentaire. Les projets de santé ont eux aussi été touchés, avec l’arrêt de recherches sur le VIH en Afrique du Sud et la suspension de programmes de lutte contre le paludisme. Au Nigeria, 1,3 million de personnes ont perdu l’accès à l’aide humanitaire, avec des conséquences qualifiées de « dramatiques ».
En Suisse, c’est Medair qui figure parmi les plus affectées : réduction de 30 % de ses programmes nationaux et de son bureau d’aide internationale. « Malgré tous nos efforts, nous avons dû agir rapidement pour sauver des vies. Mais l’ampleur des coupes reste difficile à compenser », reconnaît la direction.
Des millions de décès à venir ?
Compassion International, active dans le parrainage d’enfants, ne recevait pas directement de fonds de l’USAID, mais ses bénéficiaires sont touchés par l’arrêt d’autres soutiens. Christian Willi, directeur de Compassion Suisse, relève que la décision américaine pourrait entraîner 14 millions de décès supplémentaires d’ici cinq ans, selon une étude publiée dans la revue médicale britannique The Lancet(1).
Il souligne que les chrétiens évangéliques peuvent faire une grande différence contre l’extrême pauvreté. On estime à 330 millions le nombre d’enfants vivant dans l’extrême pauvreté, soit avec moins de 3 dollars par jour. Le monde compte plus de 640 millions de chrétiens évangéliques. « Si chacun soutenait un enfant à hauteur de CHF 1,40 par jour, on pourrait théoriquement éradiquer l’extrême pauvreté infantile », précise-t-il. « Les chrétiens sont généralement déjà plus sensibles à la question de la pauvreté et de la nécessité de l’aide au développement. »
Les Églises, réseaux de solidarité et d’entraide sur le terrain
Christian Willi rappelle que les 29 membres d’InterAction Suisse – association faîtière regroupant des organisations chrétiennes actives dans l’aide humanitaire – sont engagés dans 130 pays, avec plusieurs centaines de projets d’aide au développement ou d’aide d’urgence. « La première chose à dire ici, affirme Christian Willi, c’est un grand merci à tous les chrétiens qui ont conscience de leur situation financière et qui soutiennent les efforts de lutte contre la pauvreté ». Et d’insister sur le rôle des Églises comme réseau de solidarité et d’entraide : Compassion, par exemple, collabore avec plus de 8700 Églises dans une trentaine de pays.
Durant la pandémie, plus de 250 millions de repas ont été distribués grâce à la mobilisation de proximité et au soutien des Églises et des chrétiens sur le plan international. Selon lui, « le réseau d’entraide de l’Église, à l’échelle internationale, est une force formidable et souvent sous-estimée ».
Une prudence qui questionne
Une questions se pose toutefois : pourquoi certaines ONG de sensibilité évangélique restent-elles mesurées dans leurs critiques envers la décision étasunienne ? C’est effectivement la posture prudente qu’a adopté Medair, afin de préserver le soutien de certains donateurs et de maintenir l’accès à des financements d’urgence. Par exemple, Samaritan’s Purse a reçu 19 millions de dollars de l’USAID en mars 2025. Il s’agissait en effet de la restitution de fonds gelés pour des services humanitaires déjà fournis.
Cette posture ne signifie pourtant pas la passivité : au contraire, les ONG redoublent d’efforts pour mobiliser des fonds privés, sensibiliser leurs réseaux d’Églises et mettre en avant les fruits concrets de leurs actions.
Un appel à la mobilisation
Pour les chrétiens, ces coupes sonnent à la fois comme un avertissement et une occasion. L’avertissement : les grandes puissances peuvent changer brusquement de cap, mettant en danger des millions de vies. L’occasion : démontrer que l’Église mondiale peut répondre par la générosité, l’organisation et la prière.
En cette période d’incertitude, les chrétiens évangéliques peuvent s’engager afin de transformer une situation dramatique en occasion de faire le bien. « La pauvreté n’est pas une fatalité, c’est une injustice. Et l’injustice peut être vaincue », souligne, pour conclure, un responsable de World Vision Suisse.
(1) www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(25)01186-9/fulltext