À 68 ans, Sylvia est une heureuse grand-maman de huit petits-enfants. Rien ne la réjouit plus que la belle cohésion vécue entre ses enfants et leurs familles respectives. Malgré les douleurs dues à une fibromyalgie, Sylvia s’engage vaillamment pour le culte de l’enfance dans sa communauté évangélique de Gimel. « J’ai décidé que j’ai assez déprimé dans ma vie et que cette maladie ne va pas m’empêcher de vivre », me partage-t-elle autour d’une tasse de thé. En effet, derrière son sourire et sa jovialité se cache l’un des vécus les plus douloureux qui soit : celui du suicide de son conjoint.
Un mari, une famille et une maladie pernicieuse
Née à Yverdon dans une famille réformée, Sylvia suit son apprentissage de commerce à la Croix-Bleue. Lors d’un camp de cette fondation, où elle aide à la cuisine, elle rencontre Olivier, monteur en chauffage venu comme moniteur de spéléologie. Tous deux croyants, ils se marient en 1979 devant Dieu. Le jeune couple déménage sur les hauteurs de Lausanne, où ils assurent la conciergerie de leur immeuble à côté de leurs emplois.
« Olivier était un mari extraordinaire », partage Sylvia. Après la naissance de leur fille Estelle, Olivier – qui a fait une couvade1 – traverse un premier épisode de dépression. Bien suivi médicalement, il est aussi porté par les prières de leur groupe de maison. Mais ne pouvant assumer son travail, il perd coup sur coup son emploi et la conciergerie. Ils s’installent alors à Gimel dans la maison transmise par les parents d’Olivier. Ils y passent de belles années et la famille s’agrandit d’un garçon et deux filles.
Des années difficiles
Vers l’an 2000, à la suite de remaniements dans son entreprise, Olivier postule dans un établissement du village. Alors que le poste semble taillé pour lui, il est attribué à un de ses anciens collègues, qui a manigancé et menti pour l’obtenir. Très abattu, le père de famille s’entend dire par le chômage « qu’à 46 ans, il ne retrouvera rien, qu’avec quatre enfants, il coûte trop cher ». L’Église évangélique de Gimel, que la famille a rejointe en 1986, les soutient au mieux. Mais ce manque de perspectives emporte Olivier dans une spirale descendante et la dépression refait surface. Fidèlement, le pasteur Rossel vient chaque jour lire la Bible avec lui. De son côté, Sylvia conjugue un poste au CMS et une formation pour obtenir son diplôme d’auxiliaire de soins. La mère de famille travaille jusqu’à sept jours sur sept.
Face à l’inimaginable…
Malgré tout l’amour des siens, la souffrance psychique du père de famille s’intensifie et par deux fois, il tente de mettre fin à ses jours. Pour sa seconde tentative, il avale du désherbant. À l’infirmier qu’il lui demande pourquoi il veut mourir, Olivier répond : « Je ne veux pas mourir, je ne veux plus souffrir ! ». Au village, les gens chuchotent qu’il fait des séjours dans la « grande maison », car être soigné en hôpital psychiatrique est mal vu.
Le drame se produit le 1er mars 2004. Ce jour-là, comme chaque lundi, Sylvia et Olivier sont attendus chez une amie de l’Église pour manger et prier. Sarah, leur benjamine, est scolarisée au village, leurs adolescents Nicolas et Véronique sont en étude et Estelle, l’aînée de la fratrie, est au Cameroun pour sa formation médicale. Rentrant de son travail à Aubonne, Sylvia constate qu’Olivier n’est pas chez leur hôte et part le chercher à la maison. Ce qu’elle découvre bouleverse à jamais sa vie et celle de ses enfants : « J’ai vu l’enfer en face », sont les mots qu’elle emploie.
Tenir pour les enfants
Dans un état de choc absolu, elle avertit les secours, la police, le pasteur… Sa priorité est de protéger ses enfants, qu’ils ne voient pas leur papa dans de telles circonstances. Des amies de l’Église vont chercher Sarah à l’école, Nicolas est réceptionné par le pasteur et Véronique par son copain. Sébastien, le fiancé d’Estelle, réussira à la joindre par téléphone au fin fond du Cameroun. Les jours, les semaines, les mois qui suivent, Sylvia tient le coup pour ses enfants. Sans eux, elle se serait laissé mourir : « je me suis dit : ils ont assez souffert, je ne peux pas leur rajouter une couche ».
Des piscines de larmes… et de la compassion
Le pasteur et son épouse sont très présents pour entourer la famille endeuillée. Le médecin du village est aussi exemplaire : il vient tous les soirs après son travail amener à Sylvia un médicament pour dormir, en attendant qu’elle ait l’ordonnance d’un psychiatre. Il ne lui enverra jamais de facture. « J’ai rempli des piscines de larmes, confie Sylvia, je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer. Mais si je n’avais pas versé toutes ces larmes, je serais sûrement devenue folle ».
Sylvia est aussi accompagnée en relation d’aide et sera suivie pendant dix ans par un excellent psychiatre. Elle trouve aussi de l’apaisement en faisant de grands tours de vélo dans la nature. En revanche, sa famille d’origine ne lui apporte pas le soutien et l’empathie escomptés. « Lorsqu’on vit un tel drame, on ne peut pas entendre des phrases comme ‘il faut laisser du temps au temps’, relève Sylvia, même si avec le recul, cela s’avère vrai ».
Réapprendre à vivre
Sylvia le dit avec authenticité : elle en a voulu à Dieu, à Olivier de l’avoir abandonnée, au monde entier. « C’est un processus normal, il faut passer par toutes ces étapes du deuil. Mais à un moment, il s’agit de faire un pas pour s’en sortir. Si je n’avais pas eu ma foi, même vacillante, je ne m’en serais pas sortie ». Et de raconter ce moment où elle a choisi la vie : « Un jour, assise en face de la fenêtre, j’ai vu le ciel bleu et je me suis dit : le monde est quand même beau ! ». Pour Sylvia, réapprendre à vivre a été un long processus : « La première fois que je me suis entendue rigoler, j’ai culpabilisé !
Distance avec son Église
Durant des années, Sylvia n’a plus réussi à aller à l’Église car, passé un certain temps, l’expression de sa tristesse n’était plus comprise. Elle a pris ses distances, tout en gardant contact avec des amies de la communauté. « Les gens étaient démunis, ils ne savaient pas comment agir », comprend bien Sylvia avec le recul. « Ma foi a diminué, mais elle ne s’est jamais éteinte. J’étais bien accompagnée par le couple pastoral et lorsqu’ils sont partis à Château d’Oex, ça a été très difficile ». Ce sont les cultes par Zoom au début de la pandémie qui lui ont permis de « raccrocher » avec la vie d’Église.
Des chaînons qui tiennent bon
Vingt-deux ans après le drame, Sylvia peut dire que du beau en est ressorti : « Nous étions déjà soudés avec mes enfants, mais nous le sommes mille fois plus. C’est incroyable cet amour entre nous ». Au passage, elle souligne combien le chant « Chaîne d’amour » – dont les paroles affirment « et chacun des maillons, dans l’épreuve tiendra bon » – a été d’un précieux réconfort ; la louange et la prière occupent d’ailleurs une place importante dans son quotidien. Par ailleurs, Sylvia a pu témoigner de sa foi en Jésus à plusieurs reprises, notamment à un patient en fin de vie qui lui demandait comment elle avait gardé la foi après ce qu’elle avait traversé.
Une femme différente et debout
Aujourd’hui, Sylvia estime être une autre femme. « Avant, je m’énervais beaucoup ; j’ai appris à relativiser. Même ma petite Eléa répète mon expression ‘c’est pas grave !’. Car lorsqu’on a vécu le pire, qu’est-ce qui peut être plus grave ? », questionne Sylvia. Et c’est avec émotion qu’elle observe que son fils Nicolas ressemble de plus en plus à son père et que sa fille Sarah a les mêmes yeux que lui. Olivier restera le grand amour de sa vie, « un bon papa, le plus gentil type de la terre ».
Note
1 Couvade : Lorsqu’un futur père présente des symptômes typiques de la grossesse, comme une prise de poids, des nausées, des envies alimentaires ou encore un état dépressif.