Mauritanie : un blogueur « blasphémateur » illégalement retenu en prison

La situation des blogueurs dans les pays musulmans est précaire. Lorsqu’ils se permettent de critiquer la religion musulmane ou le prophète Muhammad, certains sont emprisonnés sous prétexte de blasphème ou d’apostasie. Christian Bibollet attire notre attention sur le sort d’un blogueur mauritanien Mohamed Cheikh Ould Mkheitir, en détention administrative depuis sa relaxe, suite à une condamnation à mort.

Par Christian Bibollet | le lundi, 25 juin 2018

En décembre 2013, la justice mauritanienne engage des poursuites pour « apostasie » contre Mohamed Cheikh Ould Mkheitir. Son crime ? Avoir posté sur son blog des propos par lesquels il dénonçait l’usage qui était fait de la religion pour justifier des pratiques discriminatoires contre la caste des forgerons à laquelle il appartient.

Libéré, mais en « détention administrative »

Le 24 décembre 2014, la Cour criminelle de Nouadhibou le condamne à mort. Mais, en novembre 2017, à la faveur d’un recours de la défense, la Cour d’appel commue sa condamnation à mort en deux ans de prison et une amende, reconnaissant ainsi le « repentir » d’Ould Mkheitir. Pourtant, bien qu’il ait complètement purgé sa peine à cette date, au lieu de le libérer, les autorités le placent « en détention administrative » en prenant soin de préciser que c’est « pour sa propre sécurité ». Or, pour Fatimata M’Baye, son avocate, « cette rétention administrative viole la loi. Le pourvoi en cassation n’est pas suspensif de la relaxe de M. Ould Mkheitir, qui doit être immédiatement remis en liberté. »

Le cas de ce blogueur « blasphémateur » illustre très bien les contradictions internes à travers lesquelles certains pays musulmans tentent de trouver leur chemin. Dès son arrestation, le « cas Mkheitir » mobilise les groupes islamistes. Ils organisent régulièrement des manifestations de rue en différentes villes du pays pour exiger son exécution. Un poète très réputé menace même de tuer Mkheitir s’il est libéré. Ces pressions répétées semblent avoir placé le gouvernement mauritanien sur la défensive. C’est en tout cas ce que paraissent indiquer les derniers développements de cette affaire.

Fini les trois jours de repentir

Fin avril, le ministre de la défense, assurant l’intérim de son collègue de la justice, estime indispensable de rappeler que la charia constitue le fondement de la législation pénale mauritanienne et que l’islam est la religion de l’Etat. Mais, aux yeux du gouvernement, cela ne pourra suffire à contenir la colère de la rue. L’assemblée nationale est donc mobilisée pour examiner et adopter « un projet de loi abrogeant et remplaçant les dispositions de l’article 306 du Code pénal relatif au crime d’apostasie ».

Cet article spécifiait que tout musulman coupable d’apostasie devait disposer de trois jours pour se repentir. En cas de refus, il était condamné à mort, mais s’il se repentait, il devait être réhabilité dans tous ses droits. Comme si une telle juridiction était bien trop clémente, la nouvelle loi supprime la possibilité pour l’apostat de se repentir. Le moindre mot jugé attentatoire à l’honneur de Mahomet ou de la religion sera dorénavant puni de mort !

Pour justifier ce durcissement extrême de la loi, le ministre précise que les précédentes dispositions étaient « en contradiction avec la doctrine malékite qui est celle de l’Etat » et que ce « projet de loi intervient pour corriger un dysfonctionnement ».

La Mauritanie succombe aux sirènes islamistes

En se présentant comme le champion de l’orthodoxie islamique, le gouvernement mauritanien se livre en réalité à une surenchère rigoriste pour tenter de supplanter les islamistes sur leur propre terrain. En effet, lorsqu’on les consulte, les connaisseurs de la jurisprudence malékite n’y trouvent pas l’argument avancé pour changer la loi. Cette modification du code pénal n’est donc qu’une manipulation politique de la tradition religieuse. Précisément le problème que Ould Mkheitir soulevait sur son blog et pour lequel il a été condamné à mort.

La décision du gouvernement apparaît donc comme une concession faite aux islamistes. En effet, la Mauritanie n’a pas appliqué la peine de mort depuis 1987. D’autre part, le pays a ratifié plusieurs traités internationaux relatifs aux droits humains tels que la Convention internationale sur les droits civils et politiques et la Convention contre la torture. Prise dans cette même logique de concession, l’Assemblée nationale a adopté cette nouvelle loi alors même que la Charte africaine sur les droits humains et les droits des peuples se réunissait à Nouakchott pour sa 62e session ordinaire. Or, la Charte africaine répète depuis longtemps que les pays du continent doivent abolir la peine de mort ou instaurer un moratoire en adéquation avec la tendance globale.

Qui pour accompagner les Etats musulmans vers la liberté de conscience ?

Dans L’Utopie de l’islam, Leïla Babès caractérise très bien le rôle des islamistes en Egypte dès le premier quart du XXe siècle. « Marqué du sceau de la recherche de ‘l’authenticité’, ces courants annonçaient à leur manière les idéologies islamistes. Mais ce faisant, en délestant l’islam de ces emprunts culturels qui l’enrichirent en matière politique, ils privaient du même coup la pensée islamique d’un apport séculier endogène qui eût pu favoriser la construction de l’Etat moderne » (p. 166). Cette analyse lucide soulève une question urgente : quelles instances supranationales accompagneront un Etat souverain musulman comme la Mauritanie pour que le citoyen Ould Mkheitir retrouve la liberté et que ce pays puisse poursuivre la construction d’un Etat moderne assez fort pour ne plus être l’otage des islamistes ?

Christian Bibollet

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