« Félix Neff (1797-1829) : l’évangéliste bouillonnant ! » par François Sergy

Figures évangéliques

Il a été l’un des premiers convertis du Réveil de Genève. Issu d’une famille complètement détachée de toute pratique religieuse, Félix Neff s’est engagé à la suite du Christ de façon brusque et radicale, puis s’est investi corps et âme en faveur des habitants des régions reculées des Hautes-Alpes françaises. A lire et à écouter (1) !

Par Félix Neff | le mercredi, 23 septembre 2015

Félix Neff est né le 8 octobre 1797 à Genève. Sa mère, abandonnée par son mari parti suivre la Révolution française à Paris, vit dans la pauvreté. Dans une lettre adressée à un ami de son fils, elle écrit ceci : « Je suis une triste exception sur la remarque qu'on a faite sur presque tous les serviteurs distingués de Dieu, savoir qu'ils ont eu des mères chrétiennes. Votre ami n'a pas eu cet avantage. Je marchais avec le siècle et mon union avec un homme rempli d'esprit et d'incrédulité m'amena bientôt à n'être plus, comme lui, que déiste et à vivre sans culte. »
A cause de leurs difficultés financières, Félix quitte l’école à 14 ans pour travailler chez un jardinier. A 17 ans, il entre dans le corps de gendarmerie genevois. Il y devient sergent.

Le sergent se convertit

Sa conversion radicale a lieu dans ces années d’armée, alors que Genève est en pleine crise religieuse. Une première Eglise indépendante, celle du Bourg-de-Four née du mouvement du Réveil, est attaquée par la Vénérable Compagnie des pasteurs – les autorités ecclésiastiques en place. Les esprits sont surexcités, des bagarres ont lieu, la force armée doit souvent rétablir l'ordre. Félix a 21 ans. Il est a priori plutôt contre ce qu’il appelle ces « canailles » de réformateurs, mais l’un d’entre eux, César Malan, lui remet un traité intitulé « Le miel découlant du rocher ». C’est la lecture de cette brochure qui bouleverse Félix et le fait adhérer à la foi en Jésus-Christ. Il y découvre qu’il est « enfant de colère, plein d’orgueil », comme il le confessera par la suite, « ivre de lui-même, entraîné vers la perdition par une force invincible ». Félix Neff fait alors une prière qu'il répètera plusieurs fois durant sa vie : « O mon Dieu, quel que tu sois, fais-moi connaître ta vérité ; daigne te manifester à mon cœur ! » Jésus est celui qui pardonne, le Sauveur dont il a besoin. Désormais le jeune Félix ne s’imagine plus vivre autrement que comme porteur de cette bonne nouvelle auprès des hommes.
Avant de partir en France, le jeune converti prêche dans plusieurs villes et villages de Suisse romande – et même brièvement à Bâle et Berne. Les réunions libres que cet autodidacte organise en semaine suscitent l'opposition des pasteurs officiels. Il recommande pourtant toujours à ses auditeurs de fréquenter le culte public, comme il le fait lui-même. Félix Neff n’est au bénéfice d’aucun diplôme ou cursus théologique. A un pasteur de La Chaux-de-Fonds, il dit : « Ma confession de foi est très simple ; je m'abstiens de traiter des sujets contestés par les chrétiens. Je ne suis point théologien. Mon christianisme est celui du cœur, vivant et actif. » Félix Neff se veut biblique et recherche la paix avec les Eglises dites « nationales » : « Je vous supplie, dit-il aux nouveaux convertis, au nom de l'Eglise du Seigneur, qu'il ne soit jamais question de séparation ni de rien de semblable ; ce serait tout perdre pour un rien. »

Evangéliste en France

Ce fils du Réveil a le verbe haut et le cœur bouillant. Il dit volontiers avoir embrassé la vocation de « ministre de l’Evangile », parce que « le Souverain Pasteur de nos âmes m'a, dès le commencement, donné l'ardent désir d'annoncer la Bonne Nouvelle aux pécheurs, et que toutes les fois que j'ai voulu me vouer à quelque autre occupation, j'ai senti une conscience chargée ; une voix me disait : ‘Va et annonce le royaume de Dieu...’ Depuis deux ans, j'ai été appelé plusieurs fois par des Consistoires et des Eglises ; en sorte que je n'entre pas dans sa vigne de moi-même et sans vocation. »
Il connaît néanmoins des revers. A Grenoble et dans les vallées des Hautes-Alpes françaises, comme partout en Europe, le rationalisme desséchant du XVIIIe siècle a opéré des ravages : on se réunit par habitude sous la bannière d'un protestantisme plus politique que religieux.
A Mens, à 55 kilomètres au sud de Grenoble, un pasteur rationaliste que Félix Neff devait remplacer quelques mois, n’aime pas ceux qu’il appelle les « mystiques de Genève » et les « novateurs ». Il réussit à monter contre lui une véritable cabale politique, le faisant soupçonner, du fait d’un voyage à Londres et de sa nationalité étrangère, d’être « l'envoyé du parti anglais pour aliéner les Français du gouvernement et des Bourbons ». Il remue tant et si bien l'opinion que Félix Neff est dénoncé à la police générale de Paris et que le préfet de l'Isère s'en mêle. L’évangéliste genevois n’obtient pas sa naturalisation et, suite à ces difficultés, n’a plus qu'à se retirer. Il quitte Mens à la fin du mois d’août 1823.

Dans les Hautes-Alpes

Sa mission n’en est pas pour autant terminée : il va plus loin, à Freissinières, au nord-est de Briançon, une région qui connaît « neuf mois d'hiver, trois mois d'enfer », selon un proverbe local ! Ces hautes vallées avaient été, autrefois, le refuge des Vaudois du Piémont – du nom de Pierre Valdo et de ses disciples persécutés, que l’on appelait les « pauvres de Lyon ». Sur les pas de Jean-Frédéric Oberlin, véritable apôtre du progrès social (2), Félix Neff y apporte aussi instruction et message chrétien. Voici comment il décrit ses premières impressions : « Beaucoup de maisons sont sans cheminée et presque sans fenêtres. Toute la famille pendant les sept mois de l’hiver, croupit dans le fumier de l’étable... Les habitants de ces tristes hameaux étaient si sauvages à mon arrivée qu’à la vue d’un étranger ils se précipitaient dans leurs chaumières. » Comme évangéliste et pasteur, il va d’un endroit à l’autre pour catéchiser, prêcher, prier, chanter, encourager les malades, enterrer et baptiser. Mais il fonde en parallèle une société biblique, afin que chaque foyer ait une Bible, et maintient que évangélisation, éducation, instruction et réformes sociales forment un tout logique et cohérent. « Il faudrait pouvoir y donner tout son temps et être un Oberlin, pour y faire tout ce qui serait nécessaire. J'ai, de ma main, essayé de leur rendre, dans ce genre, quelques services qui m'ont singulièrement concilié leur estime et leur affection, et qui rectifient hautement l'idée si générale, même dans les Hautes-Alpes, qu'on ne peut s'adonner sérieusement à l'œuvre du salut qu'au détriment des affaires temporelles, même de première nécessité. »
Il crée ainsi des écoles, dont une école du soir pour les filles. En 1826, c’est une école normale pour instituteurs qui voit le jour, la première du genre en France, à 1800 mètres d’altitude. Cette école rayonne sur dix vallées et cinquante villages. Comme son inspirateur Jean-Frédéric Oberlin, il s’intéresse aussi aux activités agricoles. Sous sa houlette, les anciens canaux sont réhabilités. La culture de la pomme de terre – aliment de base du pays – peine à nourrir son homme. Il apprend aux habitants à espacer les plants et à les butter, ce qui permet en un an de doubler les récoltes ! Félix Neff se fait donc terrassier, paysan, architecte, médecin... tout en restant celui qui partage, proclame une parole propre à éveiller la spiritualité de ces populations avec lesquelles il a appris à parler en patois.

Emporté à 32 ans par la maladie

Précis, positif dans ses sermons, il institue partout où il le peut des réunions d'édification mutuelle, de même que la lecture et l’étude de la Bible au niveau personnel. Parfois gagné par le découragement, il confesse : « Si j'ai quelque désir de demeurer dans cette contrée, c'est principalement par amour pour les âmes, et parce qu'il me semble qu'une grande œuvre s'y prépare. » Physiquement, c’est épuisant. Il fait des kilomètres à pied, par tous les temps. Aucune distance ne le rebute, même quand les sentiers sont recouverts de trente centimètres de neige. Il se contente de dormir sur une paillasse, de manger des repas froids, et semble indifférent aux besoins de son corps, aux fatigues inouïes qu'il lui impose. Il écrit : « Il m'est arrivé de parler depuis cinq heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Le dimanche, je fais quelquefois plusieurs lieues pour présider cinq ou six cultes. »
S’il aime cette existence semi-nomade, Félix Neff connaît dans sa chair le prix de sa vocation. Instrument évident d’un réveil régional, il laisse ces mots d’une sagesse remarquable : « Ordinairement, ceux qui sont nouvellement convertis croient que les anciens chrétiens sont beaucoup plus zélés et plus sanctifiés qu'ils ne le sont eux-mêmes. Or, quand ils voient en nous tant de misères, tant d'attachement au monde, tant d'impatience, de légèreté, si peu de vie et de charité, ils sont scandalisés et souvent sur le point de perdre courage. C'est pourquoi nous devons regarder tout nouveau réveil autour de nous comme un réveil pour nous-mêmes... »
Atteint d’une « cruelle maladie », probablement le cancer, Félix Neff doit quitter son ministère en 1827 et regagner Genève pour recevoir des soins. Il s’éteint le 12 avril 1829, à 32 ans, le corps épuisé par des années de labeur harassant. Le souvenir de cet autodidacte, dépourvu de moyens financiers, reste gravé dans l’histoire des Hautes-Alpes françaises, comme celui de quelqu’un qui a su rendre une dignité à toute une population.
François Sergy

Note
1 Un portrait lu par Gabrielle Desarzens.
2 Voir le portrait de Jean-Frédéric Oberlin.