"Mieux comprendre notre relation à la culture et à la société grâce à Timothy Keller" par Serge Carrel

Eglises

 

Dans son livre Une Eglise centrée sur l’Evangile, le pasteur américain Timothy Keller visite les différentes manières dont les chrétiens évangéliques sont en relation avec la culture et la société. Une carte des positions utile pour mieux comprendre notre identité profonde et pour agir davantage en connaissance de cause.

Par SC | le jeudi, 28 juillet 2016

Chaque année en Suisse romande, une petite ville organise une fête de Noël le 24 décembre au soir. Il y a une dizaine d’années, cette fête était organisée par les chrétiens des différentes Eglises qui proposaient repas et fête avec une dimension spirituelle de circonstances. Ces chrétiens se sont fatigués et la ville a repris les choses en main. Depuis quelques années, elle met en place sa propre fête de Noël, quasi sans dimension chrétienne aucune, tout en faisant appel aux bonnes volontés de la ville, et notamment aux membres des Eglises ou paroisses locales disponibles ce soir-là.

Dans l’une des Eglises évangéliques du lieu, chaque automne on discute : « Vaut-il la peine de s’impliquer et de mobiliser la communauté pour une veillée du 24 où le message chrétien ne retentira pas ? » « La ville nous sollicite, ne faut-il pas répondre positivement et nous mettre ainsi discrètement au service de la collectivité en tant que chrétiens, même si personne ne sait ce qui motive notre engagement ? » « Ne faudrait-il pas constituer notre propre fête de Noël du 24 dans notre quartier et organiser ainsi un ‘authentique’ Noël avec un ‘message bien envoyé’ et l’Evangile annoncé ? » « La ville organise sa fête, pourquoi ne pas la laisser faire et se réjouir du fait que nos autorités prennent soin des isolés dans l’une des soirées de l’année les plus difficiles pour eux ? »

Une carte pour se repérer

Dans son manuel pour responsables d’Eglise du XXIe siècle, Une Eglise centrée sur l’Evangile (1), Timothy Keller, pasteur d’une communauté new-yorkaise et auteur évangélique à succès, permet de comprendre ce qui est en train de se jouer dans la discussion autour de cette fête de Noël à laquelle est conviée cette Eglise évangélique. Avec ce pavé, Timothy Keller ne livre pas aux pasteurs et responsables d’Eglise un nouveau livre de recettes pour développer votre communauté locale en quelques années grâce à un « truc » infaillible. Non ! Les livres et les manuels de référence autour de la construction des Eglises locales se perfectionnent et quittent le terrain du « pratico-pratique » pour donner dans des réflexions plus approfondies et plus fondamentales.

Après avoir défini ce qu’était l’Evangile, en quoi sa prédication pouvait être une source de renouvellement pour toute communauté locale, et en quoi sa contextualisation était importante, le pasteur de l’Eglise presbytérienne Redeemer de New York propose une sorte de carte des différentes manières de concevoir les relations entre le Christ et la culture, entre l’Eglise et la société. « Le fait de voir les modèles présentés côte à côte, explique-t-il, permet de mieux situer et comprendre nos propres influences et de décoder les positions de ceux avec lesquels nous ne sommes pas d’accord » (2).

Le modèle « transformationniste »

Derrière nombre de « batailles » théologiques actuelles entre les disciples de Jésus et entre les Eglises, Timothy Keller est convaincu que « se cache la question des rapports que les chrétiens devraient entretenir avec la culture environnante » (3). Les Eglises qu’elles soient évangéliques, réformées ou catholiques, traversent une crise culturelle majeure. La fréquentation dominicale baisse pour la plupart, leur influence sur la société également. D’où d’importantes difficultés à annoncer l’Evangile et à établir des ponts avec la culture. 

Pendant longtemps, les évangéliques ont été marqués par un rapport « piétiste » à la culture. « Le fait d’accorder trop d’attention à celle-ci était considéré comme une distraction. Les jeunes chrétiens se voyaient donner en exemple des pasteurs et des missionnaires – et non des artistes ou des chefs d’entreprise –, non que l’implication culturelle soit considérée comme une mauvaise chose, mais parce que ce n’était pas important » (4). Cependant, depuis une quarantaine d’années, les choses ont profondément changé et la position « piétiste » a perdu beaucoup de son aura. Quatre modèles ont émergé et peuvent rendre compte des rapports que les évangéliques entretiennent avec la culture ou la société. 

Il y a tout d’abord le modèle « transformationniste ». Dans cette perspective, les chrétiens accomplissent véritablement leur vocation si ils s’impliquent dans la culture et la changent à partir de leur propre vision du monde. Différents positionnements théologiques et politiques peuvent être associés à ce modèle. Timothy Keller y place la Droite chrétienne américaine « qui considère que le changement culturel s’effectue principalement par un activisme politique axé sur les grands enjeux » (5). Dans ce camp, le pasteur de l’Eglise Redeemer place aussi les « théonomistes » (6) et les partisans de la loi biblique comme base de l’Etat moderne. Les « tranformationnistes » ont plusieurs points communs : pour eux, le travail « séculier » est une façon importante de servir le Christ ; le problème principal de la société est la sécularisation qui exige un espace public neutre. Ce modèle présente plusieurs faiblesses au nombre desquelles la sous-évaluation de l’Eglise, un certain triomphalisme, une importance trop grande accordée au politique pour changer la culture et une sous-évaluation des dangers du pouvoir.

Le modèle de la « pertinence culturelle » et celui de la « contre-culture »

Le deuxième modèle pour caractériser les relations des chrétiens à la culture est celui de la « pertinence culturelle ». « Ce modèle considère que le christianisme est fondamentalement compatible avec la culture environnante » (7). Du point de vue théologique, ces chrétiens ont la conviction que Dieu travaille la culture et la fait avancer vers son royaume. Timothy Keller inscrit dans ce modèle les partisans de la théologie libérale et de la théologie de la libération, mais aussi certains évangéliques très optimistes par rapport à leurs capacités à rejoindre nos contemporains dans leur culture. Le mouvement des Eglises orientées vers les personnes en recherche (seeker church movement), comme Willow Creek et le pasteur Bill Hybels de la région de Chicago, participerait aussi de ce modèle, tout comme certains piliers des Eglises émergentes comme Brian McLaren. Les faiblesses de ce modèle résideraient dans la dépendance de ces Eglises à l’endroit des modes philosophiques ou politiques qui passent, dans un affadissement de la doctrine et dans la perte de conscience de la spécificité de l’Eglise dans la société.

Timothy Keller appelle le troisième modèle celui de la « contre-culture ». Ce modèle insiste fortement sur la différence entre l’Eglise et le monde. Pour lui, « le royaume se manifeste principalement sous la forme d’une communauté ecclésiale qui est en opposition avec le royaume de ce monde » (8). Le pasteur de l’Eglise Redeemer inscrit dans ce modèle des  relations entre le Christ et la culture les néoanabaptistes, les partisans du Nouveau Monachisme (9), des personnalités comme John Yoder, Shane Claiborne (10) ou l’éthicien Stanley Hauerwas. Les partisans de ce modèle soulignent que Dieu ne met pas en œuvre son salut par des dynamiques culturelles extérieures à l’Eglise. Ils entretiennent un regard très négatif sur la société humaine en parlant d’elle comme de « l’empire » ou des « puissances ». Dans ce modèle, les communautés locales ont pour mission de montrer le royaume de Jésus au travers de leur pratique de la justice et de la paix. Ce modèle véhicule des faiblesses : la diabolisation du monde moderne, notamment celui des affaires et des marchés financiers, la non-reconnaissance du caractère inévitable de la contextualisation et le fait de minimiser le rôle de la doctrine et de l’évangélisation.

Le modèle des « deux royaumes »

Le quatrième modèle que repère Timothy Keller est celui des « deux royaumes ». Très en vogue dans certains milieux luthériens mais aussi réformés évangéliques, ce modèle table sur deux alliances : celle en Noé et celle en Jésus-Christ. D’un côté, il y aurait le royaume terrestre où Dieu gouverne sa création et octroie sa révélation générale, et de l’autre le royaume du Christ où Dieu, par sa Parole, octroie une révélation spéciale et le salut en Jésus-Christ. Dans ce modèle, les chrétiens sont invités à oeuvrer au mieux dans leur profession, mais ils n’ont pas pour objectif de changer la culture ou la société. Pour eux, un Etat laïc et neutre correspond à la volonté de Dieu. Du point de vue des faiblesses, ce modèle confère davantage d’importance à la grâce commune que la Bible. Il sous-estime aussi l’influence de l’enseignement chrétien dans la construction de nos sociétés et incite à une certaine passivité face aux grands enjeux de société contemporains.

Tous dans le juste… et le faux !

Au vu de l’évaluation de ces quatre modèles, Timothy Keller conclut que tous ont à la fois raison et tort ! Il propose de visualiser cela au travers d’un schéma particulièrement parlant (11), où en abscisse il place l’influence sur la société et en ordonnée la valorisation de la grâce commune. Pour lui, chaque pasteur ou responsable d’Eglise devrait, à partir de ses propres convictions, se rapprocher du centre du schéma, pour rendre justice à tous les thèmes bibliques. « On parvient ainsi à un modèle d’implication culturelle dans lequel on évite les déséquilibres du triomphalisme et du repli sur soi tels qu’ils existent dans les différents modèles existants, et dans lequel on évite aussi les compromis ou le retrait culturel » (12). 

Il invite ensuite à « discerner les saisons », chaque modèle étant plus adéquat pour l’une des saisons qui caractérisent les relations entre l’Eglise et la culture. Le modèle de la contre-culture serait plus adapté pour l’« hiver », soit la période où l’Eglise est faible et en retrait de la société. Le modèle transformationniste serait plus approprié pour le « printemps », soit cette période où l’Eglise est petite, mais grandit. Le modèle des deux royaumes renverrait à l’été, une période où il y a consensus entre l’Eglise et la culture, et le modèle de la pertinence culturelle pour l’automne, soit « les périodes où beaucoup sont encore ouverts à l’Evangile, mais où les gens commencent à remettre en question la pertinence de la foi pour la vie » (13).

Aussi selon les charismes de chacun

Troisième élément à prendre en compte pour le positionnement de chacun : les dons, le tempérament et le ministère propre à chaque pasteur, responsable ou communauté. « Une fois que nous connaissons notre modèle, nous devrions être capables, en fonction des temps culturels et du contexte, d’utiliser les outils des autres boîtes » (14).

En final, Timothy Keller souligne la distinction entre l’Eglise institution, qui a pour fonction de célébrer le culte et d’évangéliser, et l’Eglise organique qui désigne tous les chrétiens formés et engagés dans le monde pour y servir le Christ. « Cette distinction nous aide à combler le fossé entre les divers modèles de relation entre le Christ et la culture… Ceux qui se passionnent pour la justice et pour l’implication culturelle éviteront de commettre l’erreur des anciennes Eglises traditionnelles qui ont perdu toute vision pour l’évangélisation et la formation de disciples. D’un autre côté, les Eglises fidèles et soucieuses d’accomplir la mission qui consiste à faire des disciples, formeront à coup sûr les gens à l’évangélisation – mais aussi à l’implication culturelle et à la pratique de la justice » (15).

Dépasser certaines ornières

Cette réflexion sur les rapports entre le Christ et la culture sera utile pour tous les responsables d’Eglise. Elle offre une sorte de carte, notamment avec le schéma de Tim Keller, où chacun pourra se positionner et essayer de ne pas s’enfermer dans la logique de son modèle, mais de s’ouvrir aux autres et aux dimensions foncièrement bibliques que leurs modèles renferment. Que l’on prenne au sein des Eglises évangéliques de Suisse romande l’engouement pour les propos d’un Stuart Murray (16), le débat autour de la venue en 2014 de Lou Engle (17) ou le malaise généré par le parti politique évangélique, l’UDF (18), cette mise à plat du débat autour de notre relation à la culture permet de discerner les enjeux et jette un regard clarifiant sur les forces et les faiblesses des positions de chacun. Elle permettra donc d’apprécier positivement les apports de chaque modèle, mais aussi de renoncer à certains travers qui ne devraient pas avoir cours au vu des temps sociaux dans lesquels sont inscrites nos Eglises et la foi chrétienne, et au vu de l’incapacité de certaines positions à intégrer les qualités d’autres modèles culturels.

Pour reprendre notre exemple du début, de cette fête de Noël organisée conjointement avec les services de la ville, on découvrira derrière chacune des questions posées un modèle de relation des chrétiens avec la société. Inscrire chaque question dans son modèle permettra de visualiser le positionnement, ainsi que les forces et faiblesses en présence. Peut-être aussi de mieux discerner ce qu’il importe de faire en fonction des temps que traverse la communauté et de son ministère dans la ville.

***

Nous n’avons présenté ici que quelques chapitres de ce livre de Timothy Keller. A coup sûr, la lecture de l’intégralité de ce « pavé » apportera beaucoup aux pasteurs et aux personnes engagées dans les Eglises ou dans les œuvres.

Serge Carrel

Notes

1 Timothy Keller, Une Eglise centrée sur l’Evangile, La dynamique d’un ministère équilibré au cœur des villes d’aujourd’hui, Charols, Excelsis, 2015, 656 p.
2 Timothy Keller, Une Eglise centrée sur l’Evangile, p. 286.
3 Ibid., p. 271.
4 Ibid., p. 276.
5 Ibid., p. 294.
7 Ibid., p. 303.
8 Ibid., p. 310.
11 Timothy Keller, Une Eglise centrée sur l’Evangile, p. 350.
12 Ibid., p. 355.
13 Ibid., p. 359.
14 Ibid., p. 363.
15 Ibid., p. 365.
16 Voir la présentation par Claude Baecher sur lafree.ch du livre de Stuart Murray soit en vidéo ou par écrit : « Radicalement chrétien ! ou la postchrétienté comme chance pour la foi évangélique »

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