Justice climatique : Frédéric-Paul Piguet appelle à la mobilisation des chrétiens

Dieu, l'écologie et moi

Il a permis à sa paroisse de publier une charte autour de la justice climatique. Frédéric-Paul PIguet est un spécialiste des réflexions autour de ce sujet. Actif au plan universitaire et dans la cité, il considère que les chrétiens peuvent tracer un chemin pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et contribuer à davantage de justice climatique.

Par Serge Carrel | le mercredi, 03 octobre 2018

En 2015, la Paroisse protestante de Chêne à Genève a publié une Charte de justice climatique (1). Vous y avez participé. Pourquoi était-ce important de vous impliquer dans une telle démarche ?

Je suis membre de la Paroisse et celle-ci m’a demandé de participer à cette réflexion en tant que conseiller scientifique. A mon sens, les chrétiens ont un rôle important à jouer par rapport à cette question aujourd’hui. Ils peuvent vivre leur foi en société en montrant par leur exemple qu’il est possible de réduire son impact environnemental en modifiant sa consommation.

Concrètement ?

Dans cette Charte, nous avons invité les chrétiens aux revenus ordinaires à réduire leurs émissions de CO2 en remplaçant le plus souvent possible la viande ou le poisson qu’ils consomment par des légumineuses ou d’autres aliments. Ils peuvent réduire leurs déplacements qui consomment des énergies fossiles, et le cas échéant habiter des logements moins spacieux. Les chrétiens plus fortunés peuvent compenser l’intégralité de leurs émissions et investir uniquement dans les filières de développement durable, afin de devenir vraiment des créateurs de richesses (plutôt que de contribuer à la destruction des bases de la vie en mettant de l’argent dans des entreprises suspectes).

Il s’agit pour vous de viser les 1,7 tonnes d’émission de C02 par personne et par an ?

Oui, c’est un objectif indicatif, dont le montant risque de diminuer à l’avenir. Actuellement, au niveau des activités de consommation, nous, Suisses, produisons environ 13 tonnes de C02 par individu et par an. Il est faux de dire comme certains politiciens que nous « sommes les bons élèves du développement durable ». Nous prenons beaucoup plus l’avion que les autres habitants de la planète (hormis les Norvégiens). A l’échelle de la consommation individuelle, nous sommes parmi les 10 pays qui abîment le plus la planète, d’où l’indigence de notre témoignage, alors que notre mode de vie est envié.

Il y a un terme qui revient régulièrement dans la Charte de justice climatique et dans vos publications (2), c’est le terme de Biosphère. Que signifie ce terme ?

C’est un synonyme du terme « nature », mais dans un sens plus scientifique. La Biosphère est l’espace créé par les êtres vivants au cours de l’évolution, les plantes ayant par exemple permis à l’atmosphère d’augmenter sa teneur en oxygène, jusqu’à la stabiliser à 21%. Une grande partie des échanges de flux de matières sont dus à la respiration des plantes, les forêts humides entretenant des pluies, alors que certains microorganismes marins stimulent la formation des nuages et que d’autres organismes entretiennent la fertilité des sols (une fonction que l’agriculture soumise à la pétrochimie tend à ruiner). En un mot, la Biosphère a un métabolisme, comme tout être vivant. Les êtres humains habitent ainsi un organisme vivant particulier (dépourvu d’un génome en propre).

Dans un autre sens, la Biosphère est le seul espace où les êtres vivants évolués peuvent vivre durablement sans aide extérieure (il n’y a pas plus assisté et dépendant de la Biosphère qu’un cosmonaute). Enfin, du point de vue théologique, la Biosphère est la partie vivante de la Création (distincte des astres par exemple).

Cette Biosphère est en équilibre et cet équilibre doit être préservé ?

Comme nous le disons dans la Charte : « Il convient de reconnaître la Biosphère comme la demeure commune de l’humanité, et pas seulement comme un ensemble de ressources et de services à se partager » (3). « Partager » peut aussi signifier diviser, couper ou démembrer, au risque de perdre l’intégrité de notre demeure commune. Le métabolisme et l’intégrité de la Biosphère sont fortement menacés, et on voudrait réfléchir en termes de parts à des avantages socio-économiques ! Ce n’est pas sérieux. La Biosphère est en équilibre entre certaines valeurs depuis dix millénaires, ce qui a permis à la civilisation de se développer. On n’a pas dépassé 350 ppm (partie par million) de CO2 et là, aujourd’hui, non seulement on est à plus de 406 ppm de CO2, mais en plus on ajoute des gaz synthétiques qui vont contribuer au réchauffement pendant 50'000 ans…

Dans ce contexte vous mettez en avant le principe de l’interdiction de nuire à autrui. Pourquoi ?

Ce principe invite à renoncer à créer un tort à notre prochain. Emettre des gaz à effet de serre au-dessus du niveau de séquestration annuel du CO2 par la Biosphère nuit à l’intégrité de cette dernière et, par voie de conséquence, à mon prochain. Si on prend le temps de méditer sur la question, dégrader la maison commune contrevient au principe évangélique « Tu ne tueras point » qui est fondement de l’interdiction de nuire. En dégradant les qualités de la Biosphère, nous nuisons à autrui de façon lente, diffuse et, comme en sus nous sommes plus d’un milliard d’êtres humains à participer à cette action collective et que nous en serons aussi victimes, nous refusons de qualifier nos actions comme nuisant à autrui. Nous préférons dire qu’il s’agit d’un « partage inégal des ressources de la planète ». Cette réponse nous évite de mesurer la gravité de la situation et d’agir en conséquence. Sur le plan fonctionnel, il faut créer de la vraie richesse pour ensuite la partager valablement avec les pauvres dans une perspective de justice sociale. Les deux aspects sont fortement imbriqués, mais il faut les distinguer pour ne pas tout ramener à des questions de justice sociale. Un manquement à l’interdiction de nuire est plus grave qu’un manquement à la justice sociale. J’évoque ce point sans être sûr d’être compris, mais j’engage chacun à méditer cette question essentielle pour comprendre notre monde.  

Lorsque vous parlez d’interdiction de nuire, on sort de la dynamique d’une humanité perçue dans un temps t à une perspective globale et beaucoup plus large dans le temps…

Oui, absolument. L’humanité est intergénérationnelle. Elle est prise dans sa globalité. L’interdiction de nuire vaut à l’endroit des enfants qui naissent aujourd’hui, qui naîtront demain et plus largement des habitants de planète, maintenant et à l’avenir. Nous devons préserver l’ordre naturel pour eux comme pour nous. Un ordre naturel stable contribue à la la paix dans le monde, sa perte nous fera beaucoup de tort : « Il y aura des pleurs et des grincements de dents. »

Lorsque l’on parle de justice climatique, il y a des Etats qui sont menacés par la montée des eaux des océans. En quoi est-ce important pour un chrétien aujourd’hui de changer son comportement pour aimer son prochain de ces Etats insulaires menacés ?

Dieu nous a donné deux choses : d’une part la Bible qui parle de l’amour du prochain, et la Création avec sa diversité biologique et son foisonnement de vies différentes… D’où notre devoir envers la Biosphère. Nous devons permettre aux habitants des Etats insulaires de vivre, mais aussi à tout être humain de continuer à s’émerveiller devant la beauté et la diversité de la partie vivante de la Création de Dieu.

Propos recueillis par Serge Carrel
Une autre version de cet interview sera publiée prochainement dans le magazine de StopPauvreté.
 
Notes
1 Paroisse protestante de Chêne, Charte de justice climatique, Déclaration et engagements sur le thème de la justice climatique et le respect de la Biosphère, Chêne-Bourg, Editions Arve et Lac, 2015, 56 p. Ce document est téléchargeable en français et en anglais ici.
2 Frédéric-Paul Piguet, Justice climatique et interdiction de nuire, Genève, Globethics.net, 2014, 558 p. Ce livre est en libre accès ici.
3 Paroisse protestante de Chêne, Charte de justice climatique, p. 12.
  • Encadré 1:

    Bio express

    Frédéric-Paul Piguet est Docteur en sciences de l’environnement de l’Université de Lausanne. Il a publié sa thèse de doctorat Justice climatique et interdiction de nuire sur le portail Globethics.net (2014, 558 p.). Frédéric-Paul Piguet est membre de la Paroisse de Chêne de l’Eglise protestante de Genève et il a été l’une de chevilles ouvrières de la Charte de justice climatique publiée par cette paroisse en 2015. Il travaille pour l’Institut Biosphère à Genève.

  • Encadré 2:

    Frédéric-Paul Piguet en vidéo sur la charte de justice climatique

    StopPauvreté réalise en partenariat avec Theotv et lafree.info une série de 6 émissions sur la "Jutice climatique: agir pour le clmat, c'est agir contre la pauvreté". Frédéric-Paul Piguet est le deuxième invité de cette série. Il évoque la rédaction dans une paroisse réformée genevoise d'une charte de justice climatique.

    Le premier invité de cette série était Roger Zürcher, ingénieur agronome, autour du thème: une agriculture pour refroidir la terre.

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