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PARDONNER… mission impossible ? Un itinéraire en 12 points

Commission théologique

Le pardon est au coeur de la foi chrétienne ! Nous sommes pardonnés par Dieu et invités par lui à inscrire ce pardon dans notre quotidien. En 12 étapes, le pasteur Jean-Jacques Meylan nous emmène sur le chemin d’une inscription du pardon au coeur de notre vie. En route !

Par La FREE | le mercredi, 16 août 2017

Pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. (Matthieu 6.12)
Si ton frère a péché, reprends-le ; et, s’il se repent, pardonne-lui... (Luc 17.3)
Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ. (Ephésiens 4.32)

L'exhortation au pardon est au cœur de l'Evangile. Cette exhortation nous concerne tous, car d'une manière ou d'une autre, nous avons tous été blessés par autrui. Le pardon partagé est une source de vie et de bénédiction, une démarche thérapeutique, guérissante. Dieu nous a accordé son pardon en Jésus-Christ. Il nous invite à faire de même envers ceux qui nous ont offensés. La psychologie moderne a repris le concept de « pardon » en le nommant « exonération » ou « lâcher-prise ».

La question du pardon fait débat. Pouvons-nous pardonner même à ceux qui ne le demandent pas ? Pour les uns il est nécessaire que l'offenseur demande le pardon pour que l'offensé puisse le lui accorder. Pour d'autres le pardon peut se réaliser sans attendre la demande de pardon de l'offenseur. Le propos de ce texte n’est pas de trancher entre ces deux points de vue mais de présenter les enjeux affectifs propres au processus du pardon.

Notons que ces deux points de vues ont l'un et l'autre leur pertinence. Il est certain que le repentir de l'offenseur accueilli par l'offensé permet de vivre entre eux un vrai pardon. Mais la situation n'est pas toujours aussi idéale. Les causes de l'offense ne sont pas toujours clairement unilatérales. Il arrive que les deux protagonistes aient leur part de responsabilité. Par ailleurs, certains offenseurs, convaincus de leur bon droit, ne voient aucune raison à demander quelque pardon que ce soit. Dans ce cas, si l’offenseur est un abuseur, lui pardonner sans exiger que justice soit faite, comporte le risque de subir à nouveau ses actions malveillantes. L’offensé est alors laissé avec la béance d'une souffrance que rien ne pourra apaiser. Autre difficulté : il arrive que l'offenseur soit mort, alors comment vivre le pardon ?

Il faut distinguer le pardon qui est une attitude intérieure et la réconciliation qui restaure la relation. En grec pardonner se dit afiemi, (άφιημι), littéralement « placer au loin, renvoyer, congédier, laisser, quitter, abandonner ». Ce verbe exprime l'attitude de l'offensé qui « laisse aller » les griefs qu'il porte à l'égard de l'offenseur. Pardonner, c'est laisser aller ‑ dans les mains de Dieu ‑ tout ce que l’offensé retient contre l'autre, en particulier son envie de lui faire payer son offense. Il nous arrive aussi de dire : « Je pardonne, mais je n'oublie pas ». Cette affirmation dit quelque chose de vrai : le pardon ne va pas faire disparaître de la mémoire l'offense. Mais cette phrase est aussi une pirouette qui exprime la volonté de retenir contre l'offenseur les griefs qu'on lui porte. Or, ce que je retiens à l'autre me retient et m'empêche de vivre. Aussi seul un authentique pardon permet de faire l'expérience de la liberté et du soulagement d'être délivré du poids douloureux de la peine ressentie.

Trop souvent on ne considère la question du pardon que sous l'angle d'une injonction morale, d'un devoir d'obéissance. Il « faut » pardonner. Vu sous cet angle le pardon est difficile à vivre.

Pour humaniser la démarche du pardon et pouvoir mieux s'y engager, il est utile d’en repérer les enjeux. 12 étapes jalonnent cette démarche. Ces pistes en facilitent le processus. Elles ne sont ni exhaustives, ni chronologiques, ni contraignantes.

1. Décider de ne pas se venger et faire cesser toute offense

Romains 12.19  Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère ; car il est écrit : A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur.

Se venger est un réflexe naturel souvent évoqué dans la Bible (Gn 4.13-15, 24). Le plus souvent la vengeance se transforme en escalade de la violence. C'est pourquoi l'Ancien Testament y met une limite : Ex 21.23. La vengeance donne l'impression de rétablir la justice. Elle soulage temporairement la souffrance intérieure. Mais c'est une illusion car la vengeance est destructrice. Elle fracture les relations et lèse l'offensé autant que l'offenseur. En imitant l'offenseur, l'offensé se rend réellement coupable. La vengeance fixe l'attention sur le passé. Le présent n'a pas d'espace et l'avenir est vide. Les représailles avivent la blessure. Se venger c'est vouloir faire subir à l'offenseur le même mal qu'il a commis. Elle enferme donc l'offensé dans le comportement qu'il réprouve ! Paul nous invite à remettre toute vengeance entre les mains du Seigneur.

Par ailleurs, il est aussi nécessaire de faire cesser les gestes offensants. C'est le préalable au pardon. Cela demande du courage, parfois même des démarches difficiles : appeler la police, faire intervenir la justice, etc..

2. Reconnaître sa blessure et sa pauvreté intérieure

Psaume 109.22  Je suis pauvre et déshérité, et mon cœur est blessé au dedans de moi.

Nier la souffrance ressentie ou la minimiser est un mécanisme de défense psychologique souvent mis en place lors d'une agression. On invente toutes sortes de fausses excuses, on gomme, on minimise, on banalise le conflit car on espère ainsi accéder rapidement au pardon. Or il n'y a pas de raccourci en la matière. Si on ne reconnaît pas sa souffrance, on ne peut pas vraiment atteindre le pardon, car toute notre énergie est engagée dans le combat du déni de cette souffrance.

L'offense produit un sentiment d'humiliation et de honte. Elle fait découvrir combien on est vulnérable et fragile. Il est important de reconnaître ces sentiments pour les accepter, les apprivoiser pour les dépasser. En général ils se camouflent sous la colère, la volonté de puissance, le rigorisme moral, le perfectionnisme, une attitude vertueuse ou encore considérer être toujours victime. Prendre conscience de nos blessures et des sentiments qu'elles produisent permet d'éviter les généralisations fuyantes ou les accusations destructrices. Il est plus utile de reconnaître sa souffrance que d'accuser autrui des malheurs qui nous arrivent. Il ne s'agit pas de s'apitoyer sur nos peines, encore moins de les justifier mais d'en prendre conscience pour les abandonner.

3. Partager sa blessure avec quelqu'un

Galates 6.2  Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de Christ.

Hébreux 10.24  Veillons les uns sur les autres.

Une personne blessée développe souvent un sentiment de solitude. S'isoler, s'enfermer dans sa bulle peut sembler être une réponse adaptée à la souffrance ressentie. Or l'isolement n'est pas constructif. Au contraire, il aggrave et alourdit le ressentiment. Pour échapper à l'emprise de l'amertume qui ronge, il faut le courage de partager sa peine avec autrui, de dire sa blessure à un ami suffisamment mûr pour ne pas réagir en miroir (càd se mettre en colère avec la personne offensée, ce qui augmenterait la colère !), un ami qui reste dans une attitude d'écoute et d'empathie. Cela permet de revivre plus calmement sa blessure. Certes, la colère va remonter, mais dans une moindre mesure. Revivre l'offense dans un contexte plus sécurisant permet de prendre conscience de ses émotions afin de pouvoir y mettre de la distance. La perception de l'offense, de la peine et de l'offenseur vont changer. Ils apparaîtront moins menaçants et plus supportables.

4. Bien identifier sa perte pour en faire le deuil

Psaume 31.22 Je disais, dans ma précipitation : Je suis chassé loin de tes yeux ! Mais tu as entendu mes supplications…

Une offense – un abus, un manque d'amour, des sévices, le rejet, un deuil, etc. – donne l'impression que toute la vie en est contaminée. L'offensé a le sentiment que son existence est gâchée. Il s'imagine ne pas être aimé, ne pas être aimable. Il n'arrive plus à s'épanouir. La vie lui semble être une succession d'échecs. Or rien n'est moins sûr. On est parfois plus blessé par notre propre interprétation d'un événement douloureux que par l'événement lui-même. Aussi faut-il faire un inventaire précis des pertes réelles causées par l'offense. Ces pertes peuvent être la mise en cause de notre capacité professionnelle, la rupture d'une relation, un appauvrissement économique, etc. Une fois cet inventaire réalisé, on peut alors identifier les champs de notre existence sociale, relationnelle et affective qui n'ont pas été contaminés par l'offense. Toute la personne de l'offensé(e) n'est pas atteinte par l'offense : « J'ai été licencié injustement », par contre « Je ne suis pas inapte au travail » – « J'ai été abandonné(e) » mais « Je suis encore capable de reconstruire une relation » – « J'ai été abusé(e) » mais « Je reste digne d'être respecté(e) ». A une jeune fille qui déplore la perte de sa virginité, le Dr Mukwenge qui opère des femmes abusées dans l'Est du Congo répond : « Oui, c'est vrai, mais le plus important, c'est la virginité du cœur ». Une vérité belle et vraie... mais certes pas simple à vivre !

5. Accepter sa colère

Psaume 139.21-22  Eternel, n’aurais-je pas de la haine pour ceux qui te haïssent, du dégoût pour ceux qui s’élèvent contre toi?  Je les hais d’une parfaite haine; ils sont pour moi des ennemis.

La colère fait peur. On a peur de sa propre violence et de celle des autres. Aussi on cherche à l'étouffer, à la refouler… au risque de se mentir à soi-même et de la transformer en ressentiment. Une colère réprimée ressort toujours d'une manière détournée. La colère est une réaction normale à une injustice. Accueillir sa propre colère, c'est être authentique avec soi-même. C'est nous relier avec nos émotions profondes. Accueillir sa colère permet de la laisser monter afin de l'apprivoiser et de lui trouver un exutoire socialement et relationnellement acceptable.

Face à l'injustice et au mal, Dieu aussi est en colère. Ainsi nous pouvons relier notre colère au Seigneur et la lui apporter. Il nous invite à nous décharger sur lui de nos soucis, car lui-même prend soin de nous (1 Pierre 5.7). Par cette démarche nous pouvons retrouver des relations sociales correctes, même quand l'offenseur n'a pas reconnu les faits et/ou n'a pas été puni.

6. Se pardonner à soi même, accepter ses limites

Lévitique 19.18  Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Se pardonner à soi-même est une étape sur le chemin du pardon et de la guérison intérieure. Tous les efforts déployés à vouloir pardonner à l'autre sont neutralisés si nous ne nous acceptons pas tels que nous sommes. Il convient de cesser de s'accuser soi-même de tous les reproches que l'on pourrait se faire : « J'ai brisé ma famille, j'ai été naïf, je m'imaginais que j'aurais pu changer mon mari, je suis fâché contre moi d'avoir fait confiance… »

Les sources de l'hostilité contre soi sont multiples:

1° Le moi idéal, nos rêves d'un bonheur et d'une perfection absolue.
2° Les messages négatifs reçus de nos parents ou de toute personne signifiante : « Tu n'es bon à rien, tu ne réussiras jamais ». Messages verbaux ou non, paroles désobligeantes, gestes d'impatience, agressivité, jugements malveillants…
3° Les attaques de notre « ombre intérieure ». Cette « ombre » est constituée de tout ce qui est refoulé dans notre inconscient par crainte du rejet. Elle comporte les aspects mal aimés de nous-mêmes que nous tentons d’éliminer de nos vies. En période de crise, elle se retourne contre nous et nous attaque sous forme d'une auto-accusation maladive. Ou alors, les aspects refoulés que nous refusons de voir en nous, seront attribués à d’autre et projetés sur eux. Il convient donc d'accepter nos limites, de consentir à ce que nous sommes. Cette acceptation est un grand pas dans la voie de la santé psychique et spirituelle. Pardonner permet de « laisser aller » les griefs à l'égard d'autrui et de soi-même. Tout ce que je retiens m'enferme. Une offense gardée est corrosive, elle ronge. Une offense abandonnée ouvre à la consolation.

7. Essayer de comprendre son offenseur

Matthieu 5.44  Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis.

Comprendre l'offenseur ne signifie pas l'excuser… encore moins le disculper. Comprendre l'offenseur c'est découvrir la logique de son comportement (sa logique à lui !). Il perd alors ce côté menaçant d'être l'incarnation du mal, exécrable, dangereux, irresponsable. Face à un mal absolu on ne peut avoir qu'une réaction dans l'absolu, violente et sans nuance. Condamner autrui sans mesure c'est rendre absolue une situation qui n'est que relative, c'est s'aveugler sur ses propres fautes, c'est manquer d'objectivité, c'est aussi bloquer toute possibilité d'évoluer. Certaines choses que nous reprochons à autrui correspondent parfois à un aspect de notre personnalité, une part de nous-mêmes que nous refusons de reconnaître. L'offenseur est parfois un écran sur lequel nous projetons des réalités personnelles pénibles à regarder. Il nous renvoie ces parties mal aimées de nous-mêmes qui constituent notre ombre. Aimer ses ennemis c'est accueillir sa propre ombre. Comprendre, c'est « prendre avec » en acceptant de ne pas tout comprendre !

8. Trouver dans sa vie un sens à sa blessure

Romains 8.28  Nous savons, du reste, que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu.

Il s'agit de découvrir un sens positif à l'offense reçue. Nous pouvons retourner cette offense, cet échec à notre avantage pour grandir, nous enrichir, avancer… au lieu de nous apitoyer sur nous-mêmes. Il y a du bon à espérer de chaque malheur. Il y a des acquis possibles à trouver dans chaque perte, dans chaque offense : Mieux se connaître – Acquérir plus de liberté intérieure – Moins dépendre de la considération et de l'amour des autres – Apprendre à dire « non », à mieux se défendre, à mesurer sa confiance – Avoir plus de compassion pour les autres offensés – Ne plus se positionner en sauveteur, victime, persécuteur, en donneur de leçons…

9. Se savoir digne de pardon, vivre la grâce du pardon

Psaume 103.3  C’est lui qui pardonne entièrement ta faute et guérit tous tes maux.

On ne peut pardonner que si on se sait pardonné. C'est parce que Dieu nous aime que nous, à notre tour, nous pouvons aimer. Le pardon est d'abord un don de Dieu. Se savoir pardonné par Dieu est une expérience d'une grande profondeur. Comment pourrions-nous subsister devant Dieu s'il n'avait décidé de nous pardonner nos offenses ? Le pardon que Dieu nous accorde construit notre identité, il édifie notre MOI intérieur le plus profond. Pardonner signifie notre volonté de vivre selon les valeurs divines. Pardonner, c'est se nourrir de Dieu. Le pardon que nous offrons aux autres se construit alors sur cette expérience. « Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6.36).

Il est nécessaire de travailler sur nos représentations de Dieu. Qui est Dieu pour nous ? Un Dieu justicier, vengeur, inquisiteur, punisseur, un Dieu qui nous épie pour nous accuser ou un Dieu d'amour, de miséricorde et de bienveillance ? Il est difficile de pardonner vraiment si on n'a pas fait l'expérience de la miséricorde infinie de Dieu. C'est la grâce de Dieu qui fait vivre, et non pas nos succès, nos réussites ou notre piété. La grâce de Dieu est une présence, une ressource au cœur de notre existence. Elle qualifie notre existence malgré, au-delà de ce que les circonstances ont construit ou détruit en nous. Seule la grâce fait vivre de manière ultime.

10. Renoncer à forcer l'offenseur à se comporter d'une manière juste

Matthieu 13.27-30  Seigneur…, veux-tu que nous allions arracher l'ivraie ? Non, dit-il, de peur qu’en ramassant l’ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle.

Luc 12.13-14  Quelqu’un dit à Jésus, du milieu de la foule : Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. Jésus lui répondit : O homme, qui m’a établi pour être votre juge, ou pour faire vos partages ?

L'ivraie et le bon grain se côtoieront en nous et autour de nous jusqu'à la pleine manifestation du Royaume de Dieu. Même si nous sommes sincères dans notre désir de restaurer une relation de justice, de pardon et de vérité, nous ne pouvons pas forcer autrui à partager ce désir. Nous sommes impuissants face à la détermination d'autrui. Aussi le pardon ne prétend pas résoudre le différend. Il accepte son caractère insurmontable. Le pardon permet alors de faire coexister des points de vue antagonistes car il se construit sur la volonté de renoncer à prétendre que chacun possède l'interprétation juste, le regard objectif sur la crise. Alors même qu'il en aurait eu le droit, Jésus n'a forcé personne à lui demander pardon, car il désirait que le pardon provienne d'un cœur sincère et repentant.

11. S'ouvrir à un nouvel attachement, à un nouveau projet

2 Corinthiens 5.17-18  Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature.

La vie ne s'achève pas par un événement douloureux qui est survenu. La personnalité de l'offensé n'est pas engloutie par l'offense subie. La fracture, aussi grave soit-elle, un deuil, un divorce, etc… n'épuise pas la vie. La vie reste vivante, souveraine et dynamique. Parce qu'elle nous vient du Dieu vivant elle offre toujours des opportunités prometteuses qui invitent l'offensé à entrer dans de nouveaux projets. Il est possible d'attacher son cœur à un nouvel engagement, à de nouvelles relations. Ce nouvel attachement ne va pas justifier l'offense, la faire disparaître et supprimer la peine ressentie, mais il va permettre d'en relativiser la portée. Il va révéler que l'offense n'a pas fracturé toutes les potentialités de la victime et va donner à l'offensé espérance, force et courage. C'est aussi une forme de proclamation devant l'offenseur : il ne peut briser la vie !

12. Décider de mettre fin à la relation ou vouloir la renouveler

Romains 12.18  S’il est possible, pour autant que cela dépende de vous, vivez en paix avec tous les hommes.

Actes 15.39  Le conflit devint tel qu’ils finirent par se séparer. Barnabé prit Marc avec lui et embarqua pour Chypre.

Il ne faut pas confondre pardon et réconciliation. Il est souhaitable que le pardon conduise à la réconciliation, mais ce n'est pas automatique. Si on comprend le pardon comme la nécessité de renouer des relations avec l'offenseur alors que celui-ci n'a pas changé de comportement, alors l'offensé ne pourra pas pardonner par peur de subir à nouveau les mêmes offenses que précédemment. D'autre part, même lorsque la réconciliation est possible, il ne faut pas s'imaginer que la relation va être semblable à celle d'avant l'offense. Elle peut parfois être meilleure lorsque les deux parties découvrent la joie de renouer des relations plus profondes qu'avant, car enracinées dans la miséricorde de Dieu. Mais il est aussi possible qu'après une grave offense on ne puisse pas reprendre la relation passée, pour la simple raison qu'elle n'existe plus. On ne peut que lui donner une autre forme.

La réconciliation avec l'offenseur est impossible :
- 1° Lorsqu'il est inconnu, décédé ou absent.
- 2° Lorsque l'agresseur est violent, abuseur, pervers, manipulateur, sans scrupule.
- 3° Lorsque l'offenseur refuse de se repentir, ne reconnaît pas son offense et ne la répare pas.

Dans l'Évangile  de Luc, Jésus relie explicitement la réconciliation à la repentance de l'offenseur.

Luc 17.3-4  Si ton frère a péché, reprends–le ; et, s’il se repent, pardonne–lui. Et s’il a péché contre toi sept fois dans un jour et que sept fois il revienne à toi, disant, "Je me repens", tu lui pardonneras.

Cependant, même si la réconciliation n'a pas lieu, le pardon est tout de même possible car il est une disposition du cœur. Un acte symbolique peut suppléer à l'absence de réconciliation concrète. On peut, par exemple, aller sur la tombe d'un offenseur décédé pour lui signifier sa volonté de « laisser aller » les griefs qu'on lui porte, on peut aussi inscrire l'offense sur une pierre qui sera ensuite jetée dans une rivière.

Pardonner ce n'est pas oublier. Dieu seul a le pouvoir de choisir ce qu'Il veut oublier (comme nos fautes pardonnées). Le mal subi fera toujours partie de l'histoire de l'offensé. Pardonner est un geste de miséricorde qu'il est possible de vivre avec l'aide de Dieu afin que l'offense ne vienne plus « ronger » la vie de l'offensé. C'est à l'offensé de décider ce qu'il veut faire des relations qui le lient à l'offenseur. Veut-il les poursuivre ou croit-il qu'il est préférable d'y mettre fin ? Abraham, à la fin de sa vie, met de la distance entre ses huit fils (Gn 25). Jacob et Esaü se distancent l'un de l'autre. Paul et Barnabas  se séparent au sujet de Marc… pour se retrouver plus tard.

Même si la réconciliation n'a pas lieu, le parcours du pardon est profitable pour l'un et l'autre. Ce parcours permet de pacifier les protagonistes, d'éteindre l'incendie et de poursuivre l'existence avec un courage et une énergie renouvelés.

Se réconcilier = reconstruire des liens

Se réconcilier n'est pas simplement une démarche théorique, abstraite, volontariste.

Se réconcilier n'est pas une déclaration verbale : « On a tourné la page ! »

Se réconcilier demande efforts et humilité de la part de l'offenseur et de l'offensé afin de vouloir pacifier la relation pour reconstruire une confiance réciproque et finalement renouer les liens rompus. Ce processus prend du temps car il touche des zones blessées. Brûler les étapes risque de voir à nouveau surgir des frictions. Dans ce but, offenseur et offensé poseront des signes de reconnaissance réciproque, d'estime, de considération, de réhabilitation et d'encouragement.

- Ils reconnaissent être [en partie] coresponsables du malheur survenu.
- L'offensé accepte de ne pas retenir de griefs contre l'offenseur.
- L'offenseur accepte de reconnaître son attitude offensante et s'engage à changer d'attitude.

Se réconcilier demande parfois, si l'offense est grave, les services d'un médiateur qui aide à reconstruire la relation.

Philippiens 4.2-3  J'exhorte Evodie et j'exhorte Syntyche à vivre en plein accord dans le Seigneur. Et toi, compagnon véritable, je te le demande, viens-leur en aide, car elles ont lutté avec moi pour l'Evangile.

En guise de conclusion

Cet itinéraire peut paraître un parcours du combattant ou une ascension fastidieuse. Mais parvenu au sommet de la montagne le voyageur-pèlerin contemplera avec reconnaissance le chemin parcouru. Un chemin, certes jamais achevé, fait de découverte de soi-même et des méandres de notre dimension affective. Un chemin à la rencontre de notre colère et de notre soif de vengeance, de nos désirs de réconciliation et d'harmonie, de notre recherche d'estime de soi, de notre besoin de vivre des relations humaines restaurées dans la paix et la tendresse réciproque. Un parcours de vie qui permet de grandir en humanité et d'inscrire un signe du Royaume de Dieu au cœur de la complexité des relations humaines.

Pour la Commission théologique de la FREE
Jean-Jacques MEYLAN

 

Références      

- Jacques Buchhold, Le pardon et l'oubli, éd. Sator, 1989 (voir la 3e édition).
- Jean Monbourquette, Comment pardonner, éd. Bayard, 2001.
- Jean Monbourquette,
Apprivoiser son ombre, éd. Bayard, 2000.
- Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral, Syros, 1998.
- Jacques Poujol, La colère et le pardon, Empreinte, 2008.
- Collectif, Le pardon, Briser la dette et l'oubli, Éditions Autrement, 1991.
- Lytta Basset, Au-delà du pardon, Presses de la renaissance, 2006.

Lausanne, juillet 2017 

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