Mai 68 dans l’ADN du pasteur Pierre-André Pouly

lundi 30 avril 2018

Au début des années 70, il avait 20 ans et investissait avec trois camarades d’études une ferme de Bioley-Orjulaz, dans le Gros-de-Vaud, pour y vivre à l’ancienne, avec chèvres et potager... et le chant des Béatitudes au quotidien ! Cinquante ans plus tard, le pasteur Pierre-André Pouly vit à nouveau dans une coloc’ à Grandvaux.

« L’accent que j’ai mis comme pasteur sur l’aspect communautaire, les liens entre les gens, la relation, a germé dans les années 70. La paroisse a toujours été pour moi une communauté qui ne réunit pas forcément des gens de mêmes affinités. C’est l’un des aspects fondamentaux de l’Evangile : aller plus loin que les amitiés, la relation spontanée. » Ancien pasteur résidant de Crêt-Bérard, Pierre-André Pouly, 67 ans, est à la retraite. De 1971 à 1974, il vivait en colocation dans ce petit village vaudois proche d’Echallens. « On louait cette ferme 50 francs par mois, explique-t-il sur place ; dorénavant, le bâtiment abrite plusieurs appartements. Ces lieux me parlent profondément. Regardez ce noyer : il bordait notre potager... Il n’a pas changé ! » Notre homme touche le tronc du vieil arbre, regarde alentour puis revient à ces souvenirs d’il y a cinquante ans : « A l’époque, une certaine forme d’autarcie était l’un des idéaux qui nous habitaient. On ne mangeait quasiment que nos légumes, on avait des chèvres, on faisait du fromage avec leur lait qu’on vendait aux gens. C’était le retour à une vie la plus simple possible. On était quatre amis colocataires à la base (dont l’UDC Pierre-François Veillon ndlr). Mais la plupart du temps, on était entre 8 et 12, car on accueillait tout le temps des gens qui venaient chez nous. On a vécu ainsi trois ans. » Et le sexagénaire de rappeler qu’ils vivaient alors avec une conscience assez aigüe que le modèle de société basé sur la consommation, le confort, une certaine forme de liberté individuelle, arrivait au bout. Qu’il était urgent de préparer une transition sociale qui stipulait un retour à la simplicité. « On ne parlait pas encore de décroissance, mais c’était bien cet esprit-là, dit-il. Un des modèles qui nous inspirait était celui de Lanza del Vasto, dans Le Larzac, dont l’idée était celle de la non-violence appliqué à tous les aspects de la vie, y compris la nature. Cela nous imprégnait profondément. »

Les Béatitudes

Le rythme quotidien était assez strict. « On se levait tôt, on commençait par gouverner les génisses du propriétaire. On avait un besoin profond de redécouvrir les travaux de base, de faucher, de semer, de labourer, de s’occuper du bétail... » Ensuite, l’équipe se retrouvait sous le toit, dans un endroit aménagé en lieu de méditation. « On y chantait les Béatitudes ! Pour nous, le sermon sur la montagne était un repère qui dépassait l’étiquette chrétienne. C’était quelque chose qui transformait profondément selon nous la société. » Puis c’était le départ à pied pour la gare d’Assens, à 2 kilomètres de là, pour prendre le train directions l’université à Lausanne. « Il y avait à la fois l’idée de préparer une transition sociale, et celle de revenir à des choses du passé, souligne Pierre-André Pouly. Par exemple, nos copines filaient la laine, tricotaient, crochetaient, tissaient ... Il y avait vraiment cette préoccupation de retrouver des recettes du passé. Evidemment, il y a eu quelques soucis. « Comme l’accueil était l’une de nos valeurs, nous étions envahis d’auto-stoppeurs. On a parfois été débordé par des gens qui trafiquaient de la drogue. Et des structures comme la Fondation Le Levant à Lausanne plaçaient des personnes chez nous en post-cure... Par manque d’encadrement et de professionnalisme, cela ne marchait pas très bien ! »

Grande confiance

Avant de quitter Bioley-Orjulaz pour Grandvaux, Pierre-André Pouly tient à saluer les agriculteurs qui l’avaient accueilli alors. Les retrouvailles sont pleines d’émotion. Edmond et Thérèse Bailly servent tout de suite un café. Le pasteur sort des photos de sa sacoche : « Vous vous souvenez ? » Il se voit barbu, chevelu, une chèvre blanche dans les bras, rigole. Puis cette photo qui montre des sanitaires rudimentaires à l’extérieur de la ferme : le couple acquiesce, ponctue. « Après toutes ces années, c’est le même sentiment de profonde communion qui nous lie, souligne Pierre-André Pouly, ému. On débarquait ici avec un projet très différent de ce que vous viviez, mais vous avez fait preuve d’une grande et belle confiance ! » Après de larges effusions et une promesse de revenir, Pierre-André Pouly quitte ces amis. Départ pour Le Lavaux, où il habite depuis peu dans une toute nouvelle communauté avec l’association La Smala. Cette fois, il loge au bord de voies de chemin de fer. « Par rapport à la diminution de l’empreinte écologique des déplacements, c’est très appréciable d’habiter à côté de la gare, déclare-t-il tout de go. Les caractéristiques de cette maison ? C’est un équilibre entre des parties privées les plus petites possibles, et puis des services et des espaces communs à gérer et habiter ensemble, explique-t-il. Le fil conducteur entre le projet des années 70 et celui-ci ? « C’est la conviction que ce n’est que dans la relation que l’on continue à grandir et à vivre les transitions personnelles et sociales les plus importantes », affirme-t-il. Ce qui a profondément changé néanmoins, c’est que notre homme n’est plus accroché au passé. Au lieu de travailler la terre à l’ancienne, il réfléchit aujourd’hui permaculture et se dote d’outils comme WhatsApp pour rester en lien. « Mais il y a en moi la même préoccupation et la même conscience que l’on vit un temps de transition sociale important. Je crois que l’essentiel est de lutter contre la société des individus par le moyen de la communauté des personnes. Et ça, ça n’a jamais changé pour moi. »

Gabrielle Desarzens

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