Jossy Chacko :« Nous payons un prix très élevé pour l’annonce de l’Evangile dans le nord de l’Inde ! »

Eglises en Mission

Entre deux interventions à Eglises en mission le 11 septembre à Yverdon-les-Bains, Jossy Chacko, le directeur international d’Empart, a accepté de parler du prix payé par les chrétiens du nord de l’Inde pour annoncer l’Evangile. Une situation qui diffère fortement de celle qui prévaut au sud du pays, où il est né.

Par lafree | le mercredi, 12 octobre 2011

Comment expliquez-vous qu’il est si difficile pour les chrétiens de vivre dans le nord de l’Inde ?

Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’Inde n’est pas un seul pays. Techniquement, oui, c’est un pays, mais ce n’est pas un peuple. Chaque Etat dispose de sa propre langue et souvent abrite une ethnie. Avant que les Britanniques arrivent, c’était une multitude de royaumes. Pour des raisons administratives, les Britanniques ont fait de cette multiplicité de royaumes un seul Etat. Les Indiens ne se pensent pas en tant qu’Indiens, ils se pensent en tant que peuple penjabi, assamai ou bengali ou alors en tant que locuteurs d’une langue. Le nord de l’Inde n’a pas été touché par l’Evangile. Le missiologue Patrick Johnston a dit que le nord de l’Inde serait la pierre de touche de la mission, son succès ou son échec. Il pense que c’est la région du monde la plus difficile à pénétrer avec l’Evangile. Il y a aussi dans cette région la plus grande partie de la population mondiale qui n’a pas encore entendu l’Evangile. Cette région est largement dominée par l’hindouisme ; de plus, 70 pour-cent des religions du monde en sont originaires : l’hindouisme, le bouddhisme, le sikhisme, le jaïnisme, les mouvements New Age… et on trouve dans cette région la deuxième plus grande population musulmane du monde.
Par ailleurs, beaucoup d’Occidentaux pensent que l’hindouisme est pacifique et compatissant. En fait ce n’est pas le cas ! L’hindouisme dispose d’une aile militante qui s’appelle RSS (Organisation patriotique nationale). Ils disposent de 3 millions de membres enregistrés et armés dont l’objectif est la destruction de tout ce qui s’oppose à l’hindouisme. Ils sont prêts à utiliser la violence et la force pour protéger leur religion. On peut les comparer à des militants islamistes dans d’autres pays. Ils ne font pas que persécuter les chrétiens, mais aussi les musulmans. Aussi étrange que cela puisse paraître, musulmans et chrétiens se retrouvent, dans le nord de l’Inde, dans une situation comparable : les deux groupes religieux sont persécutés.
La principale raison à cela, c’est que nous croyons en un Dieu unique. Les militants hindouistes ne persécutent par les bouddhiste ou les adeptes du jaïnisme. Si vous croyez dans une multiplicité de Dieu en Inde, vous n’êtes pas embêtés et vous pouvez vivre en paix, même dans le nord de l’Inde. Si vous croyez en un seul Dieu, là vous rencontrez de l’hostilité. La seconde raison de cette hostilité à l’égard des chrétiens réside dans le fait que l’hindouisme promeut le système des castes. En Inde, il y a 5 castes principales, et la plus basse est celle des intouchables, qui sont au nombre de 780 millions. Ils ont moins de valeur et de dignité que les vaches, les serpents, les singes et les rats ! A l’intérieur de ces intouchables, vous avez encore 3'200 sous-castes. C’est dans l’intérêt des castes les plus élevées de maintenir ce système, parce que pratiquement cela maintient une partie importante de notre population en esclavage.
 
Et pourtant le système des castes a été aboli par la Constitution indienne en 1950 ?
Oui, mais pratiquement on le rencontre partout ! Même lorsque vous avez à remplir des papiers administratifs, vous devez indiquer de quelle caste vous êtes. Pratiquement, tout le monde se marie, postule pour un emploi, fait ce qu’il a à faire au sein de la société en fonction de sa caste.
 
L’Evangile de Jésus-Christ met-il en question ce point précis de l’organisation sociale ?
Oui, je le crois ! Et j’ai eu de nombreuses discussions avec des militants hindous qui me disaient que je pouvais prêcher Jésus, mais pas le fait que nous sommes tous égaux. Si je me contentais de prêcher Jésus, je n’aurais pas d’ennuis. Mais le message de la Bible proclame l’égalité entre tous les hommes, donc nous ne pouvons pas taire cette dimension évangélique essentielle.
 
Lorsqu’on écoute vos prédications ou qu’on lit votre livre « Inouï », on a l’impression que vous payez un prix très élevé pour l’annonce de l’Evangile. Quel est-il effectivement ?
Si nous ne faisions que du travail social, nous ne rencontrerions que peu de difficultés. Mais parce que nous annonçons l’Evangile à côté de nos engagements sociaux, le prix est très élevé. Mais ce prix n’est rien par rapport à celui que Jésus a payé. Durant les 12 ans d’existence d’Empart, 13 de nos leaders sont morts martyrs. Lorsque vous visitez leur veuve et leurs enfants, vous réalisez la réalité de ce prix.
 
Vous-même, en tant que responsable d’Empart, comment réagissez-vous face à ces chrétiens proches de vous et assassinés à cause de leur foi ?
Parmi les responsables d’Empart, c’est un fardeau pesant que nous portons ensemble. Nous savons que nos frères et sœurs peuvent perdre la vie en annonçant l’Evangile. Et s’ils la perdent, que faisons-nous pour leur famille ? Nous avons à apporter ce fardeau à Jésus et à le partager avec lui. Si nous portons seuls ce fardeau, il nous écrase.
Nous partageons aussi cela avec nos frères et sœurs chrétiens dans le monde. Voilà pourquoi nous avons invité certains, à l’occasion de notre passage en Suisse, pour partager cela avec eux, à la fois dans la prière mais aussi pour manifester notre solidarité concrète.
 
Personnellement, vous payez aussi un prix élevé à l’annonce de l’Evangile dans le nord de l’Inde…
Vu que je suis citoyen indien, l’Etat ne peut pas faire grand-chose pour m’empêcher de prêcher l’Evangile, mais une menace pèse toujours sur ma vie. Chaque fois que je quitte ma maison en Australie, ma femme et moi, nous savons que c’est peut-être la dernière fois que nous nous voyons. Nous en avons parlé, nous avons aussi apporté cela au Seigneur dans la prière.
Voilà quelques années, des militants hindous ont fait un rapport aux services de renseignements indiens disant que ma femme, qui est Australienne, est une terroriste. A deux occasions quand elle est arrivée en Inde, elle a été arrêtée à l’aéroport et mise en prison, une fois avec un bébé de 6 mois. Pendant un temps, elle ne pouvait plus aller en Inde à cause de cette situation. Mais Dieu utilise cela et ouvre de nombreuses portes pour partager l’Evangile avec des politiciens ou des employés de l’administration. Nous avons pu régler cela, mais maintenant nous buttons sur un nouvel obstacle ! Notre fille de 13 ans a aussi été qualifiée de « terroriste ». Après notre séjour en Europe, nous devions passer en Inde et nous avons découvert que notre fille ne peut plus y entrer.
Il y a donc des obstacles pratiques, mais aussi des obstacles judiciaires. L’an dernier, nous avons dû faire face à 7 procès. Sept Etats du nord de l’Inde dans lesquels nous annonçons l’Evangile ont interdit de le faire et poursuivent en justice tout ce qui peut être assimilé à des conversions. Les gens de ces Etats ne peuvent pas se convertir au christianisme ou à l’islam, mais ils peuvent le faire à toute autre religion. Les musulmans et les chrétiens ont, eux, la liberté de se convertir à l’hindouisme ou à toute autre religion polythéiste ! Nous devons donc enfreindre les lois locales pour obéir à Jésus et en accepter les conséquences.
 
Que pourrait-on faire en Suisse par rapport à cela ?
Je demanderais tout d’abord aux Suisses de prier et de demander à Dieu de changer les cœurs de ces militants. Il faut ensuite prier pour nous et pour nos frères et sœurs : que Dieu nous protège, qu’il nous rende forts et que nous restions fermement attachés à Jésus. Troisièmement, vous pourriez informer votre gouvernement, les Nations unies et des lobbyistes des droits humains et de la liberté religieuse de ce qui se passe dans le nord de l’Inde. Pour les hindous qui viennent chez vous, c’est facile de bénéficier de l’égalité de traitement et de la liberté de religion. Ils peuvent même construire des temples, animer des conférences et des séminaires… Mais vous les Suisses, vous ne pouvez pas venir en Inde et y prêcher l’Evangile. Ce n’est ni l’égalité, ni la liberté ! Les Suisses devraient demander que ce qui est autorisé chez eux le soit aussi en Inde. Ça me paraît équitable !
Propos recueillis par Serge Carrel
  • Encadré 1:
    Bio express
    Jossy Chacko est le fondateur d’Empart International. Il est l’auteur du livre : Inouï ! (Moudon, Empart Suisse, s.d.), qui retrace sa jeunesse dans l’Etat du Kerala au sud de l’Inde, son départ tout seul à 17 ans en Australie, sa découverte du monde « occidental » et finalement son appel à travailler pour faire connaître l’Evangile dans son pays d’origine.
    Jossy et sa femme Jenni sont les parents de quatre enfants et habitent Melbourne, en Australie.

    « Inouï ! », le livre de Jossy Chack, est disponible au prix de 10 frs + frais de port auprès du Secrétariat de la FREE : secretariat@lafree.ch.