Timothy Keller plaide pour la contextualisation active de la prédication

Eglises

Les pasteurs de la FREE travaillent cet automne Une Eglise centrée sur l’Evangile, le livre du pasteur new-yorkais, Timothy Keller. Au travers de cette deuxième contribution (1), Serge Carrel en présente un aspect important : la contextualisation de la proclamation de l’Evangile.

Par Serge Carrel | le mercredi, 21 septembre 2016

Dans son livre Une Eglise centrée sur l’Evangile (2), Timothy Keller valorise la prédication. On peut même dire qu’il lui confie un rôle essentiel dans la croissance d’une communauté. Notamment en mettant l’accent sur l’importance de la contextualisation de l’Evangile (3). Et là ce n’est pas simplement de la théorie pour prédicateur ou responsable d’Eglise en mal d’une communauté en croissance ! Le pasteur de l’Eglise Redeemer à New-York a de la pratique. Pour preuve : ses 8 livres tout public traduits en français et, que l’on imagine pour plusieurs, conçus d’abord comme des séries de prédications.

Une pratique à l’origine de livres tout public

Prenez Les idoles du cœur. Quand ce que vous adorez vous déçoit (4). La femme ou l’homme des années 2000 est plutôt réfractaire à l’idée de péché. Convaincu que l’apôtre Paul évangélisait les Juifs en leur parlant du péché et les païens en leur parlant d’idoles, Timothy Keller recourt à la notion d’idole pour annoncer l’Evangile. A la suite de Martin Luther, le réformateur du XVIe siècle, il va « traquer » les idoles dans la vie des croyants et des non-croyants d’aujourd’hui, parce que Jésus libère de toutes les « addictions ». Son livre Les idoles du cœur passe ainsi en revue les idoles que nous sommes tentés de confectionner : un but ultime sur l’autel duquel nous sommes prêts à tout sacrifier, la recherche de l’amour, l’argent, le succès… Dans chacun des chapitres, Timothy Keller raconte l’histoire de quelqu’un qu’il a connu et qui a été en prise avec l’idole examinée. Il trouve aussi dans la Bible une personnalité en proie à la même idolâtrie… Et on découvre des prédications particulièrement interpellantes – et dérangeantes souvent ! – pour nos contemporains.

Prenez La raison est pour Dieu. La foi à l’heure du scepticisme (5). Face à un public de jeunes New-Yorkais qui élèvent toute une série d’objections à la foi chrétienne, il déploie une démarche de défense de la foi (apologétique). Il passe quelques-unes de ces objections en revue : « Il n’existe pas une seule vraie religion ! », « Comment un Dieu bon pourrait-il permettre la souffrance ? », « Le christianisme est une camisole de force », « La science démontre la fausseté du christianisme »… Puis dans la seconde partie du livre, il passe en revue les raisons de croire : « Les indices qui parlent de Dieu », « La connaissance de Dieu », « Le problème du péché »…

Une contextualisation intelligente

Contextualiser intelligemment, explique Timothy Keller, c’est « traduire et adapter la communication et le ministère de l’Evangile à une culture particulière, sans compromettre l’essence et les particularités de l’Evangile lui-même » (6). Il ne s’agit pas simplement de modifier quelques comportements des auditeurs, mais de travailler sur leur vision du monde.

Les discours de l’apôtre Paul dans les Actes des Apôtres sont une source d’inspiration. Dans chacun, Paul adapte sa présentation de l’Evangile à l’auditoire qu’il a en face de lui : des Juifs et des non-Juifs prosélytes à Antioche, qui entretiennent un profond respect pour la Bible (Ac 13.13-43) ; des paysans polythéistes à Lystres, qui croyaient aux dieux anciens (Ac 14,6-16) ; des païens cultivés à Athènes, qui sont pétris de philosophie grecque (Ac 17,16-34)… Paul recourt à diverses références qui font autorité, en fonction des contextes. Lorsqu’il débat avec des païens, il recourt à la révélation générale et à la grandeur de la création ; lorsqu’il le fait avec des Juifs, il construit son argumentation à partir de la Bible juive. Néanmoins, tous ses discours ont des points communs : il n’y a qu’un seul Evangile pour tout le monde ; à chaque fois, Paul lance un défi par rapport à la compréhension de Dieu qu’affichent ses auditeurs ; l’apôtre questionne un salut qui se bâtit à partir de soi-même, par rapport à la Loi ou en fonction d’idoles ; en final le Christ est proclamé comme réponse et solution au péché de l’être humain. « Ces discours fournissent un argument biblique solide en faveur d’une contextualisation attentive. Ils nous rappellent qu’il n’existe pas de présentation de l’Evangile universelle et ‘non culturelle’ » (7).

Un pont entre la Bible et aujourd’hui

L’image du pont rend compte de l’importance du passage qui doit se faire entre d’un côté le donné biblique et de l’autre le monde contemporain. Les deux berges du pont doivent être connues et travaillées. La contextualisation ne consiste pas en un aller simple, mais en un aller et retour, parce que le choc avec la culture contemporaine renvoie des questions importantes. Elles doivent permettre au prédicateur de réinterroger le texte biblique, norme ultime, et de découvrir que le monde contemporain révèle des facettes du donné biblique restées incomprises, à cause de l’aveuglement culturel de celui qui sert de guide sur le pont de la contextualisation.

Pour préciser encore sa pensée, Timothy Keller utilise des images tirées du monde de la démolition. Pour lui, la communication de l’Evangile passe par une entrée dans la culture avec sympathie et respect, une sorte de « forage » dans des blocs de roche imposants. Il s’agit ensuite de faire face à la culture là où elle contredit la vérité biblique et, pour reprendre une image du monde de la démolition, de placer des charges explosives au cœur de la roche et d’y allumer la mèche !

Distinguer les convictions « A » des « B »

« La première étape de la contextualisation… commence par un effort persévérant (et permanent) pour parler aussi couramment que possible le langage social, linguistique et culturel des auditeurs. Cela implique d’apprendre à mettre en mots leurs espoirs, leurs objections, leurs craintes et leurs croyances comme ils auraient pu les exprimer eux-mêmes » (8). Concrètement, cela passe par la lecture d’ouvrages qui dépeignent la culture qui nous imprègne, mais aussi par l’écoute des gens qui nous entourent. « Si nous sommes profondément impliqués dans la vie, les questions et les préoccupations des gens, complète-t-il, quand nous étudierons la Bible pour leur prêcher l’Evangile, nous percevrons les réponses de Dieu à leurs questions » (9).

Timothy Keller considère que, dans toute culture, il y a des convictions qui sont en résonnance positive avec la Bible, les convictions de type « A », et d’autres qui sont en rupture, les convictions de type « B ». Repérer les différents types de convictions est donc essentiel. « A une culture qui accorde une grande importance aux relations familiales et à la communauté, on devra montrer les solides bases bibliques de la famille. A une culture qui accorde une grande importance aux droits de l’homme et à la justice, on montrera comment la doctrine biblique de l’image de Dieu fournit son fondement historique et logique aux droits de l’homme » (10).

Aujourd’hui, nos contemporains aiment parler de l’amour inconditionnel de Dieu et évitent de dire que Dieu juge. Valoriser la conviction de type « A », c’est donc mettre en avant que Dieu est Amour, tout en rappelant que quelqu’un qui aime souhaite le meilleur pour l’être aimé et ne va pas apprécier qu’il se salisse ou commette le mal. Si Dieu nous aime vraiment, il paraît logique qu’il se mette en colère contre le péché. Pour Timothy Keller, une bonne communication de l’Evangile va être portée par des convictions de type « A » pour dire des convictions de type « B », un peu comme des planches de bois mises ensemble porteraient des pierres, des convictions en rupture franche avec la vision du monde des auditeurs.

Jésus, la source ultime de ce que nous cherchons

Il ne s’agit pas uniquement de critiquer la culture dans laquelle nous nous trouvons, mais bien d’annoncer l’Evangile de Jésus-Christ. Donc en final de présenter Jésus comme la source ultime de ce que nous cherchons. « Pour le dire autrement, complète Timothy Keller, nous montrons à ceux qui nous écoutent que les intrigues de leur vie ne trouveront leur résolution et une fin heureuse qu’en Jésus » (11). Et là les différents langages utilisés pour rendre compte de l’œuvre de Jésus à la croix sont d’une grande utilité. Que ce soit le langage du champ de bataille, comme quoi Christ a combattu et vaincu les puissances du péché et de la mort ; le langage du commerce, comme quoi Christ a payé le prix de notre rançon ; le langage de l’exil, comme quoi Christ a été banni afin que nous puissions être ramenés à la maison (12)…

Le plaidoyer de Timothy Keller pour la contextualisation permet de développer des prédications qui vont à la rencontre des questions que nos contemporains se posent. Leur dimension apologétique montre en quoi l’Evangile dispose d’une pertinence pour nous aujourd’hui encore. Car, comme il le souligne, « l’Evangile est l’encouragement le plus profond que nous puissions offrir au cœur humain » (13).

Serge Carrel

Notes

1 Pour la première contribution : « Mieux comprendre notre relation à la culture et à la société grâce à Timothy Keller ».

2 Une Eglise centrée sur l’Evangile, La dynamique d’un ministère équilibré au cœur des villes d’aujourd’hui, Charols, Excelsis, 2015, 660 p.

3 Ibid., p. 127-199.

4 Timothy Keller, Les idoles du cœur. Quand ce que vous adorez vous déçoit, Lyon, Clé, 2012, 192 p.

5 Timothy Keller, La raison est pour Dieu. La foi à l’ère du scepticisme, Lyon, Clé, 2010, 320 p.

6 Ibid., p. 128.

7 Ibid., p. 167

8 Ibid., p. 177.

9 Ibid., p. 181.

10 Ibid., p. 184

11 Ibid., p. 195.

12 Ibid., p. 196

13 Ibid., p. 198.

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