« Le Réveil mal venu en terre vaudoise » par Luc-Olivier Décoppet

Eglises

A la fin des années 1810, le Réveil de Genève se répand. En Suisse romande et aussi en France. Tour d’horizon de son impact dans le canton de Vaud.

Par La FREE | le vendredi, 03 mars 2017

Si la plupart d’entre nous a entendu parler du « Réveil de Genève », nous ignorons souvent qu’il y a 200 ans les « réveillés » étaient persécutés dans le canton de Vaud. Si Neff, Bost ou Haldane sont des noms qui nous disent quelque chose, Rochat évoque plus un grand cuisinier qu’un pasteur du Réveil vaudois. Que s’est-il donc passé dans le canton de Vaud dans la première moitié du XIXe siècle ?

Préparation du Réveil

Avec l’arrivée des Bernois en 1536, la Réforme prend pied dans le canton de Vaud. Durant trois siècles, la théologie y bouge très peu. Au début du XIXe siècle, la doctrine y était donc orthodoxe, contrairement à Genève, mais la foi est endormie.

L’enseignement théologique donné à l’Académie (l’Université de Lausanne) n’était cependant pas très bon à ce moment-là. Le premier pasteur de Lausanne, le doyen Louis-Auguste Curtat, prend l’initiative de réunir quelques étudiants chez lui pour compléter leur enseignement. Il leur conseille de lire Calvin, leur donne des cours de prédication, les encourage à placer Christ au centre… Les étudiants qui suivent ses cours seront des figures marquantes du Réveil vaudois ou de la future Eglise libre.

Les soirées de ces étudiants sont bien remplies : le mardi et le jeudi, ils vont chez le doyen Curtat, le mercredi, chez Mlle Bezençon pour un temps de prière et de lecture de la Bible. Cette « demoiselle » avait vécu plusieurs années en Angleterre ; à son retour en terre vaudoise, elle est frappée par le manque de vie spirituelle. Pour cette même raison, d’autres Anglais ou anglophiles vont œuvrer parmi les Vaudois, principalement en distribuant des traités ou des Bibles.

Il y a tout de même quelques foyers spirituels plus vivants, en particulier chez les Moraves[1] qui sont bien implantés à Vevey, à Lausanne, à Yverdon et à Sainte-Croix. C’est d’ailleurs Sainte-Croix qui est l’un des points d’entrée de Henri Pyt et Ami Bost dans le canton de Vaud.

Les Genevois ou les Anglais ne resteront pas longtemps dans les contrées vaudoises. Ils vont tout de même influencer plusieurs pasteurs et étudiants, et les traités d’évangélisation vont continuer à être diffusés : questionnant certains, irritant d’autres…

Une première séparation

Etonnamment, c’est le doyen Curtat, l’un des précurseurs du Réveil dans le canton de Vaud, qui va réagir le plus fortement. A travers deux textes, il va mettre en garde le gouvernement contre les conventicules, ces rassemblements chrétiens hors des lieux de culte. Pour lui, c’est ouvrir la porte aux Anglais, mais c’est surtout risquer d’avoir une Eglise à côté de l’Eglise, vivre une division qui pourrait mettre en péril la paix du canton.

Le premier pamphlet de Curtat[2] fait preuve d’une certaine mauvaise foi : il prend, par exemple, l’épisode où le jeune Eutychus s’endort durant une « conférence » de l’apôtre Paul qui se prolonge tard dans la soirée, et tombe par la fenêtre (Ac 20.9), pour montrer que la Bible condamne les réunions religieuses le soir. Malgré ses lacunes, cet ouvrage a une grande influence sur le gouvernement et sur la population.

A Aubonne, Alexandre Chavanne, un jeune pasteur, commence à tenir des réunions de prière pour sa famille, puis les voisins vont s’ajouter au nombre. Petit à petit, le groupe grandit. Dans le village, les voix s’élèvent contre ce conventicule. Il y aura des émeutes, ce qui poussera l’Etat à démettre Chavannes de ses fonctions en 1823. A L’Isle, un autre jeune pasteur, Henri Juvet, suscite la polémique : certains fidèles trouvent sa prédication trop exaltée. De plus, il ose critiquer le livre utilisé pour l’enseignement religieux. A son tour, il est démis de ses fonctions pastorales. Puis on refuse de consacrer Henri Olivier dont les idées sont trop proches des « sectaires ». Dans les mois qui suivent, ces trois-là et cinq autres pasteurs dont François Olivier et Auguste Rochat, vont quitter l’Eglise réformée. Ils ne se sentent plus à l’aise dans une Eglise qui confond citoyen et chrétien. Ils veulent une Eglise composée de personnes qui sont passées par une conversion.

En 1824, une loi interdisant tout rassemblement religieux hors des lieux de culte paraît. Dès ce moment, une persécution contre les « mômiers »[3] voit le jour. Les pasteurs sont arrêtés, emprisonnés, bannis pour quelques années. Quand des conventicules sont assaillis par la population, la police ne réagit pas. Au final, tout cela va amener une croissance des conventicules qui se transformeront en Eglises.

Une époque chahutée

En 1830, les libéraux s’emparent du gouvernement. Ils apprécient les contre-pouvoirs et vont donc laisser tranquilles les dissidents. Certains pasteurs de l’Eglise nationale vont eux aussi se mettre à prêcher hors des lieux de culte, dans des oratoires. Ce plus de liberté va amener un endormissement des Eglises issues du Réveil.

En 1840, Henri Olivier qui est pasteur dans une de ces communautés, commence à s’intéresser au méthodisme. Plusieurs membres de son Eglise prennent peur et font appel à John Nelson Darby pour qu’il vienne contrer les idées nouvelles de leur pasteur. Les interventions du prédicateur anglais vont avoir un effet bénéfique dans un premier temps, elles vont redonner une certaine énergie à ces Eglises. Puis il va commencer à entrer plus en détail dans ses idées d’Eglise déchue, de refus des structures et des ministères, etc. Les controverses amenées par la pensée de Darby vont faire éclater les Eglises issues du Réveil.

Seconde séparation

En 1845, les radicaux vont mettre dehors le gouvernement libéral. Ils adoptent une nouvelle constitution et demandent aux pasteurs (qu’ils considèrent comme de simples fonctionnaires) de lire en chaire un texte encourageant le peuple à accepter cette constitution.

Plusieurs pasteurs refusent de lire ce document. Le gouvernement demande alors aux autres pasteurs de les condamner. Ceux-ci refusant, le Conseil d’Etat se charge de les suspendre de leurs fonctions. Le corps pastoral va faire bloc et, à la fin de l’année 1845, les deux tiers des pasteurs vont donner leur démission. Ils n’acceptent pas que l’Etat s’ingère aussi fortement dans les affaires ecclésiastiques. Celui-ci, au lieu de donner plus de latitude à l’Eglise, la dépossède de toute autorité. Le gouvernement devient le chef de l’Eglise.

Devant le refus du Conseil d’Etat de revenir « à plus de raison », ces pasteurs démissionnaires vont mettre en place l’Eglise libre, qui sera indépendante de l’Etat.

Que reste-t-il de ce Réveil ?

Plusieurs Eglises de la FREE sont issues de ce Réveil. C’est aussi ce contexte vaudois qui permet l’émergence d’Alexandre Vinet, un théologien et écrivain de renom[4]. Les questions qui se sont posées à l’époque sur ce qu’est un chrétien ou sur le rapport entre Eglise et Etat paraissent plus que jamais d’actualité, alors que les évangéliques vaudois recherchent une reconnaissance de leurs Eglises par l’Etat.

Luc-Olivier Décoppet

 

 


[1] Communautés piétistes issues de la réforme du tchèque Jean Hus (XVe siècle). Persécuté, le mouvement sera accueilli par le comte de Zinzendorf. Ces communautés auront une forte activité missionnaire.

[3] Sobriquet donné aux chrétiens des conventicules en Suisse romande, qui vient de « mômerie » : une mascarade, une pratique religieuse ridicule. Ils sont aussi parfois appelés « méthodistes ».

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