« La cible de la justice de Dieu : la restauration de la création entière » par Thomas Salamoni

Biblique

Au cœur de la Réforme du XVIe siècle, il y a une expérience spirituelle. Celle d’un Martin Luther ou d’un Jean Clavin qui découvrent que Dieu a tout fait pour leur réconciliation avec lui. C’est le thème de la justification par la foi seule. Aujourd’hui nombre de théologiens évangéliques souhaitent donner davantage d’ampleur et de profondeur à cette notion. Ils questionnent aussi le fait de faire du thème de la justification le coeur de la théologie de Paul. Thomas Salamoni plaide cette cause dans une série de contributions à découvrir dans Vivre.

Par La FREE | le mercredi, 07 septembre 2016

« Dieu, où es-tu ? », « Parfois je ne comprends pas Dieu… », « Est-ce que ma foi fait sens ? », « Dieu est-il vraiment digne de confiance ? », « Ce monde va-t-il quelque part ? »…

S’il vous arrive de vous poser ce genre de questions, vous êtes en bonne compagnie. Dans la Bible, Job ainsi que plusieurs Psalmistes se les sont posées. Les Juifs, même après le retour de l’Exil, étaient préoccupés par de nombreuses promesses de Dieu restées inaccomplies. Enfin, Saul de Tarse s’inscrivait dans cette tradition qui attendait avec impatience l’accomplissement des promesses de Dieu faites aux anciens, avec en tête celle de la venue d’un libérateur, le Messie promis. 

A l’occasion des 500 ans de la Réforme, nous nous souvenons de l’impact que la lettre de Saul de Tarse, devenu l’apôtre Paul, adressée aux chrétiens de Rome, a eu sur Martin Luther. Sa lecture de cette épître, à la lumière de la situation de l’Eglise du XVIe siècle, a influencé la compréhension de ce texte central du Nouveau Testament et la théologie protestante d’une manière durable. Luther a trouvé dans la notion de justification par la foi en Jésus-Christ la réponse à la question : « Comment puis-je être sauvé de la juste colère de Dieu envers le pécheur que je suis ? » Et la réponse se trouve dans l’épître aux Romains – mais il y a bien plus !

Le XXe siècle a vu des découvertes importantes de documents précédant la période du Nouveau Testament ou contemporains de celle-ci, et qui ont donné de nouveaux éclairages notamment sur l’arrière-plan juif des écrits de Paul (voir encadré). En particulier, il s’avère que la lettre aux Romains peut être lue comme une justification des voies de Dieu, en particulier face à la réalité du mal, en langage technique : une théodicée (1). Sous cet angle, la lettre aux Romains est une explication détaillée de la cohérence à la fois magnifique et complexe du projet de Dieu pour l’univers et l’humanité, allant de la création jusqu’à la fin du monde présent. La lettre trouve son sens dans le cadre de cette « métahistoire », de cette histoire de Dieu avec la création entière. 

cibleL’histoire d’Israël et la venue de son Messie

Avant sa rencontre avec le Messie crucifié et ressuscité d’Israël, Saul de Tarse a partagé avec une partie du judaïsme de son temps des questions de poids au sujet de la cohérence du projet de Dieu pour le monde, et surtout de la place et du rôle d’Israël dans ses desseins. 

Simplifié à l’extrême, voici l’histoire et les questions de fond qu’elle soulève : Dieu le créateur a placé Adam et Eve dans le jardin pour le cultiver et le garder ; ils ont en quelque sorte raté leur vocation, le mal a fait irruption et corrompu l’ordre des choses, y compris le cœur humain. Tel que présenté par le narrateur au travers de la structure de la Genèse, Abraham est appelé par Dieu en réponse au problème suscité par la désobéissance d’Adam et ses conséquences. Parmi les différentes promesses faites au Patriarche, figure celle que toutes les nations de la terre seront bénies en sa descendance. En d’autres termes, c’est au travers de la descendance d’Abraham que Dieu va secourir l’humanité et la création entière des conséquences du profond dérèglement qui les affecte. L’histoire se poursuit avec la libération d’Israël de l’esclavage en Egypte, l’alliance que Dieu conclut au Sinaï avec un peuple désormais nombreux, appelé précisément à porter la lumière de Dieu devant les autres nations. La loi est donnée à Israël pour lui permettre de vivre concrètement devant le Dieu saint. Mais à la fin des récits du don de la loi figure déjà l’avertissement que si Israël devait se détourner de son Dieu, le peuple finirait en exil. On y trouve également la promesse d’un retour au pays promis et d’un renouvellement de l’alliance au cas où les exilés devraient revenir à Dieu (2). Les livres historiques de l’Ancien Testament nous rapportent l’accomplissement d’une bonne partie de ce qui a été annoncé prophétiquement. Cependant, le retour au pays après l’Exil se fait difficilement, et, durant les siècles qui suivent, Israël se trouve sous différentes occupations étrangères. Enfin, alors qu’Israël est censé faire partie de la solution de Dieu pour le monde, il se trouve lui-même prisonnier du mal, il fait profondément partie du problème à résoudre. 

Face à cette problématique à multiples facettes, mais aussi à la lumière de très nombreuses promesses qui attestent que Dieu va intervenir pour remettre les choses à leur juste place, se pose la question de l’accomplissement du projet de Dieu, que nous pouvons résumer ainsi : quand et comment Dieu va-t-il réaliser ses promesses, intervenir, instaurer son règne, juger les infidèles, à commencer par les occupants romains, mais aussi les infidèles parmi les Juifs, et restaurer la terre entière, profondément marquée par les conséquences de la désobéissance d’Adam ?

C’est sans doute ce genre de questions qui habitait Saul de Tarse avant sa rencontre avec le Messie crucifié et ressuscité sur le chemin de Damas. Mais cette rencontre avec Jésus percute profondément sa compréhension de l’histoire. D’après les Actes des Apôtres, Saul commence quasi immédiatement à proclamer que Jésus est le Messie (3). Puis cet homme hors pair, enraciné dans les Ecritures juives, va dans les années qui suivent repenser le monothéisme juif à la lumière de la mort et de la résurrection de Jésus, le Fils de Dieu, ainsi que de la venue et du ministère du Saint-Esprit. 

Les écrits de Paul sont complexes, la lettre aux Romains en tête. Une clé de compréhension importante est d’être conscient que l’apôtre relit l’histoire après coup, à la lumière de la venue du Messie et de l’Esprit. La manière dont Dieu a accompli ses promesses était à tel point surprenante et inattendue qu’il n’est pas facile de saisir cette relecture dans le détail. D’autre part, nous venons facilement vers la Bible avec notre théologie, qui peut exprimer parfois davantage l’interprétation chrétienne ultérieure que la dynamique du texte. Cela vaut la peine de tenter de comprendre plus en profondeur la cohérence du projet de Dieu pour le monde ! 

Romains et la justice de Dieu

Pour Paul, la fidélité du Dieu d’Israël à ses promesses, faites dans le cadre des alliances successives conclues dans l’histoire, est un élément important et comme un fil rouge dans la lettre aux Romains. Comment comprendre qu’avec la venue du Messie et du Saint-Esprit, Dieu a en fait accompli une partie essentielle de ses promesses, et notamment celle de secourir la création entière des conséquences de la chute ? 

Je propose de considérer la question de la justice de Dieu comme étant la cible que Paul vise à atteindre dans Romains, une cible avec trois cercles. Au centre de la cible, dans le cercle intérieur, se trouve la question reconnue largement comme centrale : « Comment Dieu peut-il justifier, déclarer comme pardonnés et ainsi libérés de son juste jugement, des humains prisonniers du péché ? » Comment peut-il le faire en restant cohérent avec la justice parfaite qui lui est inhérente ? La réponse que Paul donne soulève deux questions liées à Israël, et je propose de les situer dans le prochain cercle qui entoure le centre de la cible. D’abord, étant donné qu’en Jésus des non-Juifs injustes sont justifiés et intégrés dans le peuple de Dieu sans obéir à la loi, qu’en est-il des Juifs ? Puisque du temps de Paul, la majorité des Juifs ne croient pas que Jésus est le Messie malgré le fait qu’ils sont les premiers bénéficiaires des promesses de Dieu, est-ce un signe que Dieu a fini par rejeter le peuple de l’alliance ? Mais dans ce cas, Dieu ne se montre-t-il pas infidèle à ses promesses ? (4) Enfin, ces questions pointent vers le troisième cercle de la cible, le cercle extérieur qui entoure les deux précédents : « Comment Dieu va-t-il secourir l’ordre créé qui a été profondément affecté par la désobéissance humaine ? »

Exigeant et pourtant simple…

Nous allons aborder l’un après l’autre ces trois cercles de la cible de la justice de Dieu dans les prochains numéros de Vivre. Nous allons ainsi découvrir que, sous-jacente à une longue lettre difficile à comprendre, il y a une cohérence profonde, une unité surprenante, qui montre la fidélité de l’Unique, Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, qui invite toute l’humanité à participer à sa gloire – une réalité bien plus terre à terre que ce qu’on pourrait penser.

Thomas Salamoni

Notes
1 Des deux mots grecs « theos » : Dieu, et « dikè » : droit, justice.
2 Voir en particulier Deutéronome 28 à 30.
3 Actes 9.22.
4 C’est l’enjeu de Romains 9 à 11 (9.6-19 ; 11.1, 11), mais il est déjà présent dans les chapitres 2 à 4.

 

  • Encadré 1:

    Des manuscrits qui donnent un nouvel éclairage au Nouveau Testament

    Au cours du XXe siècle, la découverte de nouveaux manuscrits de la littérature juive et de la période intertestamentaire a apporté de nouvelles perspectives dans l’étude du Nouveau Testament. Avant tout : les manuscrits de la mer Morte trouvés près de Qumrân en Israël. Parmi les théologiens qui ont intégré de manière approfondie ces éclairages, et ceci dans une approche évangélique de l’Ecriture, le spécialiste anglais du Nouveau Testament, N.T. Wright, se profile particulièrement. Son commentaire sur Romains a été publié en 2002, et l’ouvrage en deux volumes Paul and the Faithfulness of God, une théologie des lettres de Paul, en 2013. Ces livres n’ont pas été traduits en français. Pour un aperçu accessible et stimulant de son approche, voir Chrétien, tout simplement : la pertinence du christianisme (Charols, Editions Excelsis, France, 2014). Pour un résumé de ce dernier livre, voir : « Avec Chrétien tout simplement, N.T. Wright élabore un plaidoyer pour la pertinence de la foi chrétienne ».

     

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