« C'est péché, le plaisir ? » par Jean-René Moret

Biblique

Foi chrétienne et plaisir ne font pas toujours bon ménage. Le théologien Jean-René Moret clarifie le débat et propose de voir le plaisir comme faisant partie intégrante de la création bonne de Dieu. Pour autant que le plaisir soit lié à des choses que Dieu juge bonnes pour nous !

Par Jean-René Moret | le lundi, 13 juin 2016

La foi chrétienne est régulièrement accusée d'être opposée au plaisir. On fait donc des chrétiens des rabat-joie, qui seraient contre tout ce qui est bon. Et le langage courant ou publicitaire utilise régulièrement « péché » comme synonyme de plaisir. A l'intérieur même de nos Eglises, ne parle-t-on pas parfois du plaisir comme d'une chose suspecte, comme d'une force à mettre sous tutelle ? Pourtant, je crois que la Bible ne nous donne pas une telle image négative du plaisir, qu'il est au contraire valable et même important.

Dieu crée un monde bon

La première chose à relever, c'est que Dieu a créé un monde bon, empli de choses agréables. Le jardin d'Eden est plein d'arbres d’aspect agréable et bons à manger (Genèse 3.6). L'apôtre Paul s'oppose à ceux qui « interdisent de se marier et prescrivent de s’abstenir d’aliments que Dieu a créés pour qu’ils soient pris avec actions de grâces ». Jésus lui-même était décrié comme « un homme qui fait bonne chère et un buveur de vin » (Matthieu 11.18).

Plus que cela, il est des cas où le plaisir nous est demandé : les croyants sont appelés à donner avec joie (2 Corinthiens 9.7), à trouver leur plaisir dans la loi de Dieu (Psaume 1.2), à qualifier le jour du sabbat de délicieux (Esaïe 58.13). Cela nous donne également une indication sur la nature du plaisir. Le plaisir est notre manière de reconnaître une chose comme bonne et d'en profiter. Prendre plaisir à une chose, c'est porter un jugement positif sur elle. D'une certaine manière, une bonne action faite sans plaisir perd une partie de sa valeur. Ou plus précisément, nous ne lui donnons pas sa juste valeur en n'y prenant pas plaisir. Une part de nous refuse de la considérer comme bonne, et c'est un manque.

La perspective symétrique existe également dans la Bible. Les méchants, les hommes mauvais, sont entre autres ceux qui appellent le mal « bien » (Esaïe 5.20), ceux « qui se réjouissent de faire le mal, qui mettent leur allégresse dans la perversité » (Proverbes 2.14). Depuis la chute, la malheureuse séparation de l'homme d'avec Dieu, il nous est possible, et diablement aisé, de prendre plaisir à de mauvaises actions. Ce plaisir-là est à éviter comme la peste. Nous pouvons en tirer que le plaisir n'est pas moral ou immoral en soit, mais qu'il tire sa valeur de son objet. Prendre plaisir à une bonne chose est bien, prendre plaisir à une mauvaise chose est mauvais.

Si de plus nous pensons que Dieu est la source de tout le bien et qu'il est lui-même le plus grand bien, cela signifie que Dieu est source de plaisir. Et c'est bien ce que la Bible nous montre ; le psalmiste écrit : « Il y a abondance de joies devant ta face, des délices éternelles à ta droite » (Psaume 16.11 ; voir aussi 34.7, 84.10), et Jésus n'hésite pas à promettre un bonheur éternel à ses disciples. La perception de la beauté et de la grandeur de Dieu est aussi le fondement et le carburant de notre louange. Nous avons plaisir à le connaître, plaisir à le contempler, plaisir à redire sa valeur et ses hauts faits. Nous redoublons de plaisir en le partageant et en invitant d'autres à en profiter également.

Trouver son plaisir dans les relations

Un regard positif sur le plaisir peut aussi s'appliquer dans nos relations mutuelles. John Piper écrit « L’amour, c’est trouver votre joie dans la joie d’un autre »(2). Il y a du bonheur et de la joie à voir l'autre être heureux, soulagé ou encouragé, et c'est l'un des lieux où nous sommes appelés à trouver notre plaisir. Jésus lui-même disait : « Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir » (Actes 20.25). Si l'on prend Jésus réellement au sérieux, l'égoïste n'est pas quelqu'un qui aime trop son plaisir, mais quelqu'un qui passe à côté d'un plaisir meilleur. Et trouver plaisir à aider ne diminue pas la qualité de notre amour, mais l'augmente. Lorsqu'on nous remercie pour un coup de main, répondre : « Ce n'est rien, je n'ai fait que mon devoir » ne rend pas l'autre personne heureuse. Mais répondre : « C'est mon plaisir de te faire du bien » fait qu'elle se sentira aimée.

Il faut peut-être dire quelques mots sur l'origine de l'idée que le plaisir serait opposé à la morale. Elle n'est pas d'origine biblique, par contre on la trouve très précisément exprimée chez le philosophe allemand Emmanuel Kant. Celui-ci se demande quelles actions sont vraiment morales. Pour trouver ce qui est vraiment moral, il exclut les actions qui ont une autre motivation, et donc celles où la personne trouve un intérêt ou un plaisir(3).

Kant oppose morale et plaisir dans sa volonté de trouver ce qui est exclusivement moral. Mais en fait, ces choses ne sont pas faites pour être séparées. Il manque aussi à Kant l'idée que la morale et le bonheur ont la même source, qui est en Dieu. Dans le monde déchu où nous vivons, faire le bien ne mène pas toujours au bonheur immédiat, mais à terme ce que Dieu veut pour ses créatures est également le plus satisfaisant pour elles.

Trouver son plaisir en Dieu

Un autre point à prendre en compte est qu'il y a une nécessaire hiérarchie entre les plaisirs. Dieu est le plus grand bien, et c'est en lui qu'il nous faut trouver notre satisfaction ultime. L'idolâtrie consiste à attendre d'un plaisir moindre ce qui ne peut venir que de Dieu. Lorsque nous faisons cela, nous attendons d'un plaisir ce qu'il ne peut pas nous donner. Il s'ensuit que l'on tombe dans un mécanisme d'accoutumance : ce plaisir nous est toujours plus nécessaire, et toujours moins satisfaisant. Il en vient alors souvent à tout nous demander, à absorber tout notre temps et nos énergies. Bien ordonner nos plaisirs est aussi nécessaire sur le plan terrestre. Le manger, le boire, la beauté et le repos sont de bonnes choses. Mais l'amour du prochain, la justice et la vérité en sont de meilleures. Négliger ce que l'on peut apporter aux personnes aimées au profit de nos plaisirs plus basiques est une erreur qui nous frustrera et qui n'est pas souhaitable. Il n'est pas bon non plus d'aimer nos plaisirs terrestres plus que Dieu. Mais cela ne signifie pas que nos plaisirs soient à bannir. Un élément clé d'un bon rapport à nos plaisirs est l'idée d'action de grâce (exprimée par l’apôtre Paul), autrement dit de reconnaissance. Lorsque nous remercions Dieu pour un plaisir, même le plus humble, nous acceptons ce plaisir non seulement pour sa propre valeur, mais comme signe de l'amour de Dieu. Dans la reconnaissance, nos petits plaisirs prennent sens dans le cadre de la relation avec Dieu, tout comme un bouquet reçu de l'être aimé a plus de valeur en tant que signe de la relation existante qu'en tant que somme des fleurs qui le constituent.

Le plaisir est bon si au bon endroit

Pour résumer, on peut voir trois manières de faire le lien entre la morale et le plaisir. Dans une perspective hédoniste, on dit que ce qui fait plaisir est nécessairement bien. C’est faux, car nous pouvons prendre plaisir au mal. Dans l'approche de Kant, le plaisir exclut la morale ; une action motivée par le plaisir ne peut pas être bonne. Cette vision est également erronée, et ne doit pas être confondue avec une vision biblique. Dans l'approche que je présente, le plaisir est une bonne chose s'il est mis au bon endroit, c'est à dire dans les choses que Dieu juge bonnes pour nous. Faire ce que Dieu veut sera au final la source du plus grand plaisir, parce que Dieu est bon et que c'est lui qui nous a donné cette faculté de profiter des bonnes choses.

Jean-René Moret

Notes

1 Jean-René Moret est l'auteur de deux articles plus complets sur le sujet du plaisir : « Une vision chrétienne du plaisir », Hokhma 105, 2014 ; « Dieu est-il contre le plaisir? », Question Suivante.

2 John Piper, Desiring God, Multnomah Publishers, 2003 [1986], p. 123.

3 Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris, J. Vrin, 1980 [1785]. Traduction de Victor Delbos, revue par A. Philonenko, p. 63.

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