« ‘Alléluia’ : le sens d’un mot biblique et son emploi aujourd’hui » par James Morgan

Biblique

Les mots bibliques utilisés dans le langage courant, c’est le parcours auquel nous convie le spécialiste de la Bible de l’Université de Fribourg : James Morgan. Premier mot examiné : alléluia !

Par JM | le vendredi, 02 septembre 2016

Avec la sécularisation de la société, qu’est-ce qui explique encore l’emploi du mot alléluia dans le langage de tous les jours ? Par ailleurs, qu’est-ce qui rend l’emprunt de ce terme hébreu très ancien si courant ? 

Premièrement, le mot alléluia trouve ses racines dans la Bible, et nous en verrons quelques exemples ci-dessous. De plus, nous l’entendons presque tous les dimanches, soit dans la liturgie soit dans des chants. Mais c’est peut-être le refrain du Messie de Haendel qui l’a rendu si célèbre. Cependant, d’autres sources hors des contextes ecclésiaux ont inspiré son utilisation. Par exemple, George Harrison, l’un des Beatles, répète alléluia dans « My Sweet Lord ». C’est à partir de la seconde partie du chant qu’on comprend qu’il est utilisé pour des divinités hindoues ! Et comment ne pas parler de la scène de Mister Bean au culte ? Il essaie de chanter avec les autres et il n’y arrive qu’au refrain (et avec exagération !) avec ses sonores : « Alléluia » (1). 

Inspirés peut-être de ces diverses sources, nos contemporains utilisent aujourd’hui alléluia de manière aléatoire, dans bien des situations : la joie, l’étonnement, et même le sarcasme. Mais ce n’est pas si étonnant, puisque les gens évoquent le nom de Dieu dans beaucoup d’expressions et de situations, qui n’ont souvent rien à voir avec Dieu lui-même. Y a-t-il un problème avec ces emplois ? Je pense que oui et nous verrons tout à l’heure pourquoi. Regardons tout d’abord le sens de cette expression et comment elle est utilisée dans les Ecritures.

Alléluia dans l’Ancien Testament

Alléluia est une expression composée de deux mots hébreux : l’impératif hallelu qui signifie « louez » et Yah, l’abréviation de Yahweh, qui est traduit par « l’Eternel » (ou « le Seigneur ») (2). La forme hallelu est à la deuxième personne du pluriel, parce que les psalmistes invitaient les adorateurs à louer l’Eternel. Dans la Bible hébraïque (Ancien Testament), on trouve vingt-et-une occurrences de cette forme précise, et seulement dans les Psaumes ! Le verbe vient de la racine hālal qui « connote le fait d’être sincèrement et profondément reconnaissant ou satisfait, en louant une qualité supérieure ou un grand acte de l’objet » (3). Ce verbe est utilisé dans d’autres formes pour exalter les qualités de personnes et d’objets, mais il est surtout employé pour glorifier le Dieu d’Israël.

Alléluia dans le Nouveau Testament

Le mot alléluia n’est utilisé que quatre fois dans le Nouveau Testament, uniquement dans le livre de l’Apocalypse, et dans un seul passage (19.1-8) (4). Ce n’est pas étonnant que nous ne rencontrions alléluia que dans l’Apocalypse, car on y trouve de nombreux cantiques et de nombreuses prières. Bien qu’il n’y ait aucune citation directe de la Bible hébraïque dans l’Apocalypse, le livre est plein d’images et d’expressions qui évoquent des passages et des moments clés racontés dans les Ecritures juives. L’auteur avait une connaissance profonde de la Bible hébraïque et le mot alléluia en est un exemple. Pour lui, le Dieu d’Israël, adoré dans les Psaumes, est le même Dieu qui est adoré dans les scènes célestes de son livre, le dernier de toute la Bible. 

Considérons maintenant ces quatre occurrences d’alléluia. Elles sont utilisées dans une série de brèves prières, offertes par « une voix d’une foule nombreuse ». Ces prières suivent le jugement de la ville de Babylone, considérée dans le passage comme la grande prostituée, symbole de la rébellion et de l’orgueil humain contre Dieu et son peuple. C’est un moment culminant, car la victoire de Dieu sur les adversaires est annoncée et célébrée. On peut donc imaginer la scène en la représentant ainsi : 

Première prière : 1 Après cela, j’entendis dans le ciel comme une voix forte d’une foule nombreuse qui disait : Alléluia ! [Louez l’Eternel] Le salut, la gloire, et la puissance sont à notre Dieu, 2 parce que ses jugements sont véritables et justes ; car il a jugé la grande prostituée qui corrompait la terre par son impudicité, et il a vengé le sang de ses serviteurs en le redemandant de sa main. 3 Et ils dirent une seconde fois : Alléluia ! [Louez l’Eternel]… et sa fumée monte aux siècles des siècles. 

  • Réponse : 4 Et les vingt-quatre vieillards et les quatre êtres vivants (5) se prosternèrent et adorèrent Dieu assis sur le trône, en disant: Amen ! Alléluia ! [Louez l’Eternel]  

Seconde prière : 5 Et une voix sortit du trône, disant : Louez notre Dieu, vous tous ses serviteurs, vous qui le craignez, petits et grands ! 6 Et j’entendis comme une voix d’une foule nombreuse, comme un bruit de grosses eaux, et comme un bruit de forts tonnerres, disant : Alléluia ! [Louez l’Eternel] Car le Seigneur notre Dieu tout-puissant est entré dans son règne. 7 Réjouissons-nous et soyons dans l’allégresse, et donnons-lui gloire ; car les noces de l’agneau sont venues, et son épouse s’est préparée, 8 et il lui a été donné de se revêtir d’un fin lin, éclatant, pur. Car le fin lin, ce sont les œuvres justes des saints.

Quelle est la valeur d’un alléluia pour nous ?

Quelle scène magnifique dépeinte par l’Apocalypse ! Mais ce tout petit mot alléluia, quelle importance a-t-il pour nous aujourd’hui ? L’expression est importante, parce qu’elle fait partie de l’héritage spirituel reçu du peuple d’Israël et du peuple de la Nouvelle Alliance, des Juifs et des non-Juifs. Elle exprime l’une des valeurs principales de notre foi : seul notre créateur et sauveur est digne de notre louange. C’est le cri des prophètes : « L’Eternel est Dieu et il n’y en a point d’autre ! » (6)

En outre, comme nous l’avons vu, ce mot intègre le nom de Dieu. Par cela, nous reconnaissons que nous adorons le Dieu d’Israël, c’est-à-dire, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Par conséquent, quand on se sert de l’expression alléluia, on devrait l’utiliser avec respect et discernement.

Après ces constats, je laisse parler mon cœur ! Quand j’entends des gens utiliser alléluia de manière vraiment banale ou irrespectueuse, cela me dérange. Par exemple : l’enfant de dix ans dans une émission télévisée, qui s’écrie : « Alléluia », lorsqu’il découvre quelque chose d’étonnant. Il confond probablement alléluia avec « magnifique ». En fait, utiliser le nom de Dieu de manière vaine et banale me semble proche du blasphème. C’est lié au sens du troisième commandement : « Tu ne prendras point le nom de l'Eternel, ton Dieu, en vain ; car l’Eternel ne laissera point impuni celui qui prendra son nom en vain » (Ex 20.7). Il y a certainement plusieurs applications possibles de ce commandement. C’est pourquoi les Juifs, soucieux de respecter le nom de Dieu, le remplacent par Adonaï dans la lecture biblique et la prière ainsi que par HaShem (« le Nom ») dans la conversation. L’emploi d’alléluia, comme invocation pour louer l’Eternel Dieu, est lié à cet enseignement de le respecter, et de ne pas utiliser son nom avec imprudence dans notre manière de parler. Cela dit, nos contemporains – y compris des chrétiens – l’emploient certainement par ignorance, et Dieu le sait.

Employer ce mot de manière adéquate

Loin d’imposer un mode d’emploi exhaustif et restrictif, je propose néanmoins quelques pensées pour qu’on puisse employer alléluia de manière juste et respectueuse. Premièrement, il faut rappeler que tout dépend de l’attitude de notre cœur. Si nous sommes sincères devant Dieu et nous voulons inviter d’autres personnes à le louer pour qui il est ou pour ce qu’il a fait pour nous, alors c’est exactement cela l’idée. Par conséquent, son emploi dans nos prières et dans nos chants est tout à fait correct. Souvent on utilise alléluia de manière rhétorique, à savoir : nous ne nous attendons pas à ce que les gens répondent à notre invitation. C’est donc l’équivalent de : « Que Dieu soit loué ! » Je trouve cela aussi approprié, puisque le but final est de reconnaître Dieu pour sa présence, son amour, et sa grâce dans notre quotidien. Par contre, si on est seul et on dit : « Alléluia », qui invitons-nous à louer Dieu ? Peut-être les anges ?

Le mot alléluia est tout petit, mais il est précieux. Il révèle plusieurs aspects de l’héritage de notre foi dans l’Eternel, notre créateur. D’où ce mot d’encouragement pour chacun d’entre nous à montrer et à vivre son sens original dans nos vies et dans la vie de nos communautés. 

James Morgan

Notes
1 Voir le sketch de Mister Bean.
2 La forme complète est hallelu et Yahweh qui se trouve seulement dans Jérémie 20.13 et a le même sens : « Louez l'Eternel ! » Les formes plus courtes de Yahweh sont : Yahu et Yah, qu’on trouve également dans des noms propres comme : Eliyahu (Elie), Yirmeyahu (Jérémie), Shemayah (Schemaeja, 1 Rois 12.22), etc. Quelle que soit la forme, le sens reste « l’Eternel ».
3 Leonard J. Coppes, « hālal », dans R. Laird Harris et al. (éd.), Theological Wordbook of the Old Testament, vol. 1, Chicago, Moody, 1980, p. 217 (ma traduction).
4 Il y aurait presque une cinquième occurrence dans Romains 15.11, où l’apôtre Paul cite le Psaume 117.1. Il est probable qu’il ne transcrive pas la forme hébraïque, parce que certains de ses lecteurs ne comprennent pas l’hébreu.
5 Plusieurs fois dans l’Apocalypse, nous trouvons « les vingt-quatre vieillards et les quatre êtres » qui font partie de la cour céleste devant le trône de Dieu dans le ciel.
6 Voir par exemple Psaume 86.10 ; Esaïe 37.16 et 44.6.

  • Encadré 1:

    Bio express

    James Morgan est un spécialiste du Nouveau Testament. Il enseigne le grec biblique à l’Université de Fribourg et l’exégèse à l'Institut biblique et missionnaire Emmaüs. Il est marié à Lilian. Ils ont trois enfants et fréquentent l'Eglise évangélique libre de Fribourg-Bourguillon (FREE). 

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