RTS Espace 2 : les Croisades habitent l’imaginaire des peuples d’Orient

Actualité

On impute au président turc le désir d’avoir voulu recréer l’Empire ottoman. La proclamation d’un nouveau Califat par l’Irakien Abou Bakr al-Baghdadi, 90 ans après son abolition par Mustafa Kemal Atatürk, traduit pareillement des envies de grandeur. Et oppose comme tout à nouveau l’Orient à l’Occident. Gabrielle Desarzens participe à la vaste fresque radiodiffusée sur le sujet sur RTS Espace 2.

Par Gabrielle Desarzens | le vendredi, 19 juin 2015

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est rêvé sultan ? Il vient d’être stoppé net dans ses désirs de domination hégémonique, suite aux récentes votations qui ont vu son parti reculer. Plus au sud-est, en Irak, le djihadiste Abou Bakr al-Baghdadi s’est auto-proclamé nouveau calife il y a juste un an, le 29 juin 2014. En début d’année, il parlait d’« attaquer les Croisés où qu'ils soient ». De fait, l’organisation terroriste Etat islamique qu’il dirige ne cesse de sévir dans la région et pousse à l’exil tous les non-musulmans.

Ces deux actualités seraient-elles la marque d’une confrontation séculaire entre Orient musulman et Occident chrétien ? Les Croisades, qui ont sévi du XIe au XIIIe siècle, ont indéniablement marqué les esprits. Et traversent l’imaginaire de plusieurs peuples arabes comme « une mémoire de l’agression occidentale », estime Abbès Zouache, historien médiéviste. Et une mémoire facile à instrumentaliser.

Glissement idéologique

Aujourd’hui encore, il y a une partie des populations arabo-musulmanes qui voient les Croisés comme ceux qui ont bafoué, voire détruit la grandeur de l’islam. « Les musulmans voient aussi triompher l’Occident chrétien, laïc, industriel ; il y a un complexe indiscutable », a récemment indiqué Ahmed Benani, politologue et anthropologue des religions, au micro de l’émission A vue d’esprit(1) sur RTS Espace 2. « On assiste à un glissement idéologique qui dit que tous les maux de la région sont imputables à ces Croisés et qu’il faut donc en découdre avec eux. »

Les deux guerres d’Irak qui ont situé le mal dans le territoire de l’islam ont participé à une récurrence de cette vision des Occidentaux. « La revanche est actuellement prise en charge par plusieurs sur le plan militaire, sous la forme de ce qu’on appelle le terrorisme. »

Rien de nouveau sous le soleil : au XIIe siècle déjà, Saladin a utilisé le djihad pour fédérer des populations divisées et parvenir à reconquérir Jérusalem. « Il a galvanisé ses troupes, leur a donné un idéal, estime l’historien français Martin Aurell. Le djihad a alors été conçu comme une riposte à la présence des Croisés en Orient. »

Découpage du Proche et du Moyen-Orient

Dans l’histoire récente, les accords dits Sykes Picot de 1916 entre la France et l’Angleterre ont donné le coup de grâce à l’Empire ottoman et à sa domination dans la région. Les deux puissances se sont partagé le Proche et le Moyen-Orient et ont alors dépossédé les Arabes de leur propre histoire en imposant leurs règles, qui pèsent encore aujourd’hui sur la destinée de ces pays. « Mais on peut aussi considérer que les Français et les Anglais ont défini des cadres territoriaux dans lesquels se sont inscrites par la suite les forces politiques arabes, indique Henri Laurens, Professeur au Collège de France. Puis, à partir des mandats et au-delà de cette période, des forces comme Beyrouth ou Bagdad ont imposé leur propre hégémonie. »

Ces accords ont un siècle d’existence, mais leurs répercussions ont été et sont encore désastreuses sur la région, ne serait-ce qu’en termes de division des communautés, souligne cependant Ahmed Benani. Selon lui, les velléités actuelles de l’Etat islamique montrent à elles seules que le temps est venu de faire un grand « nettoyage » des accords Sykes-Picot, de les revisiter et d’imaginer le territoire selon une structure fédérative « un peu sur le modèle suisse ».

Retour à l’identité religieuse ?

Le facteur religieux ne peut être occulté. Suite à la fin de la domination ottomane, puis à la décolonisation, le nationalisme arabe est né mais n’a pas su rassembler les peuples. Plusieurs leaders politiques comme Gamal Abdel Nasser, Saddam Hussein ou Bachar el-Assad ont réactivé la figure de Saladin pour unifier les Arabes, mais sans succès. Suite à ces échecs, « il y a ce retour à l’identité religieuse qui revient en force pour retrouver une certaine grandeur du passé », déclare encore le politologue.

Mais la dimension religieuse est avant tout instrumentalisée, met en garde à Beyrouth Georges Corm, sociologue et historien. « Daech est une création largement issue de la mouvance Al Qaïda. Dès la première guerre d’Afghanistan, on a entraîné des dizaines de milliers de jeunes Arabes et on a transporté cette armée ensuite en Bosnie puis en Tchétchénie. Aujourd’hui, elle se trouve en Syrie et en Irak. C’est un instrument que j’appelle ‘arme de destruction massive’. Là où le développement économique et social a complètement raté, il y a un terreau propice pour recruter des gens qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Comme on ne peut coller le génocide des Indiens d’Amérique sur le dos du Christ, on ne peut imputer les horreurs de l’Etat islamique à la religion musulmane : c’est absurde ! » L’islam sert donc à la fois de prétexte et d’exutoire dans le cas précis, ravivant un clivage et une opposition majeure entre Orient et Occident.

Gabrielle Desarzens

 

Cet article est paru dans l’ Echo Magazine du 18 juin. Les intervenants de Gabrielle Desarzens ont la parole les 24, 25, 26, 29, 30 juin et le 2 juillet. Plus d’infos.

Note
1) « Des croisades à l’islamisme. Orient-Occident, regards croisés. » Sous ce titre, l’émission A vue d’Esprit décline tout le mois de juin à 16h30 sur RTS Espace 2 ce qu’ont signifié les Croisades et leurs implications jusqu’à aujourd’hui. Après avoir traité de l’histoire même des Croisades, les deux dernières semaines s’intéressent aux XIXe et XXe siècles.

 

  • Encadré 1:

    Nationalisme, panislamisme, panarabisme
    Le but du nationalisme arabe est de créer une identité collective sur la base d’un patrimoine culturel, historique, linguistique commun, explique Aline Schaepfer, docteure en Etudes arabes à l’Université de Genève. La religion est un élément secondaire et permet de fédérer les différentes communautés religieuses.
    Le panarabisme est la branche politique du nationalisme arabe. Il prend forme sous l’impulsion de deux personnalités syriennes, le chrétien grec-orthodoxe Michel Aflak et le musulman sunnite Salah al-Din al-Bitar, qui fondent en 1947 le parti Baas. « Le mot ‘Baas’ signifie renaissance en arabe et traduit cette volonté de faire retrouver à la nation arabe son âge d’or », dit Aline Schlaepfer. La perspective est non religieuse.
    Le panislamisme au contraire prend pour dénominateur commun la composante islamique. Le salafisme est l’une de ses facettes.
    Tout nationalisme connaît des exclus : dans le panarabisme, il s’agit de celles et ceux qui ne parlent pas la langue arabe, comme les Kurdes. Dans le panislamisme, les communautés non musulmanes, comme les chrétiens, les juifs, mais aussi les yézidis, sont marginalisées, voire combattues.