Alister McGrath : une présentation de son livre « La Vérité pour passion. Cohérence et force de la pensée évangélique »

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Du 20 au 22 juin, Alister McGrath sera l’un des théologiens-phares qui interviendra dans le cadre des Journées d’étude pour le renouveau théologique et sociétal de la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg. Serge Carrel vous présente ici l’un de ses ouvrages disponibles en traduction française : La Vérité pour passion. Le théologien d’Oxford y démontre sa capacité saisissante à opérer des synthèses et son enracinement dans la réflexion théologique évangélique.

Par Serge Carrel | le mercredi, 20 juin 2018

Parmi les livres d’Alister McGrath traduits en français, le plus stimulant est La Vérité pour passion (1). Paru en 1996 et traduit en français en 2008, cet ouvrage montre de manière apologétique la pertinence de la construction de la pensée et de la théologie évangélique.

« Cette étude veut faire œuvre de prolégomènes à la formation de la pensée évangélique » (2), souligne-t-il. En clair, son livre veut poser les bases d’une démarche théologique évangélique. Au travers de deux chapitres, Alister McGrath montre tout d’abord « l’unicité du Christ », puis « l’autorité de l’Ecriture ». A partir de ces deux développements fondamentaux, il va à la rencontre du « postlibéralisme », du « postmodernisme » et du « pluralisme religieux », et montre les carences théologiques de ces systèmes de pensée très influents dans la réflexion théologique contemporaine.

Jésus-Christ, l’unique

Le premier fondement que pose Alister McGrath porte sur la personne de Jésus. Pour le christianisme évangélique, Jésus-Christ, tel qu’il est révélé dans les Ecritures, est unique. « Sans chercher à enraciner la révélation chrétienne dans une entité plus fondamentale – qu’elle soit la « raison » ou l’« expérience » –, il (le mouvement évangélique) a toujours affirmé que sa justification ultime se trouvait en Dieu lui-même » (3). Et à Alister McGrath de recourir à l’histoire de la réflexion théologique. Il rappelle par exemple que, face aux libéralismes de tous poils et face à la montée du nazisme dans les années 1930 en Allemagne, les membres de l’Eglise confessante ont publié la Déclaration de Barmen (1934). Ce texte central de la résistance protestante à Hitler rappelle que Jésus-Christ, tel qu’il est révélé dans les Ecritures, est l’unique Parole de Dieu.

Au cœur de la réflexion théologique évangélique, il y a une réponse – une « hétéronomie », relève le professeur d’Oxford – à un donné premier qui a autorité et auquel le chrétien souhaite se soumettre. Et ce donné premier, c’est Jésus-Christ. Il est donc le fondement, mais aussi l’illustration de la vie chrétienne. Il révèle la personne de Dieu (Hé 1.3 et Col 1.15), parce que l’humain a besoin qu’on lui dise qui est Dieu. Jésus sauve parce que le salut n’est pas en l’homme, mais il est rendu accessible par la mort et la résurrection de l’homme de Nazareth. « La croix est considérée comme le fondement exclusif du salut… comme le point de départ d’une théologie authentiquement chrétienne… comme le point central de la pensée chrétienne » (4). Jésus définit aussi la forme de la vie chrétienne, dans la conscience du péché et dans le désir de le suivre comme modèle. Jésus est loué comme le Seigneur et le Sauveur, et proclamé comme tel.

« La question « qui est Jésus-Christ ? » est donc déterminante pour l’ensemble de l’entreprise théologique évangélique » (5), souligne Alister McGrath. C’est même Jésus-Christ qui fixe la ligne de démarcation qui sépare la véritable Eglise de la fausse, ajoute le théologien d’Oxford.

L’autorité de l’Ecriture, un principe libérateur

Dans le deuxième chapitre de son livre La Vérité pour passion, Alister McGrath se penche sur « l’autorité de l’Ecriture ». Pour démontrer la pertinence de l’Ecriture seule (Sola Scriptura) comme unique critère de l’évaluation de la foi, le théologien d’Oxford retrace quelques épisodes malheureux de l’histoire de la théologie chrétienne. Au moment de la chute de Rome, nombre de théologiens voyaient dans l’Empire romain l’« apogée des projets rédempteurs de Dieu ». En se livrant pieds et poings liés à l’idéologie dominante, certains théologiens ont été balayés par la chute de la capitale de l’empire.

A l’avènement du nazisme, le libéralisme théologique a cherché à appuyer la foi chrétienne sur l’expérience et la culture humaine de l’époque. Ce qui a entraîné l’aveuglement catastrophique de nombre de « chrétiens allemands ». « L’accommodation à la culture fait tout simplement de la théologie chrétienne l’otage de l’idéologie dominante », appuie Alister McGrath.

Reconnaître l’autorité de l’Ecriture est une démarche libératrice. Voilà qui affranchit du joug des modes culturelles et qui offre au chrétien un critère permettant d’évaluer la culture de son temps et ses « trends », et de ne pas succomber aux dernières fantaisies des modes intellectuelles qui ont cours, souvent en milieu universitaire.

L’affirmation de la primauté de l’Ecriture sur la vie d’Eglise et sur la pensée théologique est non seulement l’un des trésors de la Réforme protestante du XVIe siècle, mais cette affirmation s’enracine aussi dans la vie du Christ lui-même. Tout au long des évangiles, on constate que Jésus de Nazareth considérait lui-même que l’Ecriture avait été donnée par Dieu. Etre fidèle à Jésus-Christ, c’est donc entrer dans son attitude de respect à l’endroit de la Bible. De plus, le Dieu qui a donné Jésus-Christ a aussi donné l’Ecriture en guise de témoin de sa réalité.

Dans le paysage théologique contemporain, le christianisme évangélique et son affirmation de la primauté de l’Ecriture connaît des approches rivales qui se dotent d’autres instance de légitimation. Alister McGrath les regroupe sous 4 termes : la culture, l’expérience, la raison et la tradition. Il démonte chacune de ces approches. A propos des théologies qui se construisent sur ce qui, dans la culture d’une époque, est en écho à la foi chrétienne, il dira : « Si vous épousez l’esprit de votre génération, vous serez veuf lorsque la suivante arrivera ». A propos du désir que véhiculent certaines théologies de trouver en amont du christianisme « une expérience religieuse commune et universelle » à toutes les religions, Alister McGrath relève qu’il n’y a là qu’« un axiome » et une « hypothèse invérifiable ». A propos de ces théologies qui, au nom de la raison, refusent le « particularisme de la révélation chrétienne », il relève que l’on a à faire à une forme de déisme mâtiné de foi chrétienne. Il montre aussi que les cadres de la rationalité ne sont plus perçus aujourd’hui comme universels, mais qu’ils sont localisés et conditionnés d’un point de vue social et historique. « La raison comme la révélation sont soumises aux limitations de l’historicité » (6), conclut-il.

Par rapport à la tradition, Alister McGrath souligne que le mouvement évangélique lui accorde une certaine importance, sans en faire une instance qui bénéficierait d’une autorité ultime. L’histoire de l’interprétation des textes bibliques a toute sa pertinence pour les évangéliques. « Nous ne pouvons ni la mépriser, ni l’ignorer sans déshonorer le Saint-Esprit » (7), lâche-t-il, tout en soulignant avec ce mot de Cyprien de Carthage que « la coutume sans la vérité n’est qu’une erreur qui est vieille » !

Confrontation avec le postlibéralisme, le postmodernisme et le pluralisme religieux

Après ces deux chapitres qui posent les fondements de la démarche théologique évangélique, Alister McGrath risque la confrontation avec les principaux courants qui marquent le paysage théologique d’aujourd’hui. Pour le théologien d’Oxford, il y en a trois : le postlibéralisme incarné pour les besoins du débat par l’Américain George Lindbeck, le postmodernisme, incarné par Jean-François Lyotard et Michel Foucault, et le pluralisme religieux, incarné par le Britannique John Hick. A chaque fois, Alister McGrath fait preuve d’une connaissance impressionnante de ces courants théologiques et développe sa mise en cause à partir de son point de vue évangélique.

« La passion évangélique pour la vérité doit devenir une passion pour la pensée, conclut Alister McGrath. Le christianisme évangélique a apporté des contributions de premier ordre qui ont formé et renouvelé la vie de l’Eglise ; ce qui l’attend maintenant c’est de former et de renouveler la vie de la pensée chrétienne » (8).

Serge Carrel

Notes
1 Alister McGrath, La Vérité pour passion. Cohérence et force de la pensée évangélique, trad. Christophe Paya, Charols, Excelsis, 2008, 306 p.
2 Ibid., p. 30.
3 Ibid., p. 35.
4 Ibid., p. 53.
5 Ibid, p. 64.
6 Ibid, p. 116.
7 Ibid. p. 117.
8 Ibid., p. 290.