« Le permis F, c’est le stress ! » par Gabrielle Desarzens

Les titulaires d’un permis F vivent dans la crainte d’être renvoyés. « C’est psychologiquement insupportable », témoigne à Lausanne le Syrien Jahn Dawed, dans cette situation depuis 8 ans. Plus de 35'000 personnes vivent en Suisse avec ce statut dit « provisoire ».

Par Gabrielle Desarzens | le vendredi, 07 octobre 2016

Pour le pasteur Norbert Valley, le permis F est un statut de non-droit. « Les personnes concernées sont comme dans une salle d’attente. Elles n’y font rien et ont l’impossibilité d’en sortir ; c’est tout simplement monstrueux », tempête-t-il.

Jahn Dawed est un musulman syrien qui s’est converti au christianisme il y a 8 ans. « J’ai quitté la Syrie après avoir vu un de mes amis qui affichait sa nouvelle foi chrétienne se faire tuer sous mes yeux. » Installé à Emmenbrücke (LU) avec femme et enfants, il travaille depuis 7 ans, ce qui est l’une des conditions pour l’obtention d’un permis B ou C. Mais tout semble bloqué, constate-t-il. Dans un appartement lausannois, il partage un thé brûlant avec d’autres Kurdes comme lui. Tous sont titulaires d’un permis F. Jahn dit se sentir parfois misérable, parle de ses enfants qui demandent pourquoi ils ne sont pas comme les autres, à ne pas pouvoir sortir de Suisse, par exemple. « Je n’ai pas vu mon frère depuis 10 ans. Il habite pourtant en Allemagne à quelque 300 kilomètres de mon domicile lucernois. » A ses côtés, une femme, Souad Ali, évoque ses sentiments d’infériorité et exprime le stress qu’elle ressent face à un départ toujours possible. Car le permis F signifie pour eux tous une admission à titre provisoire.

Réévaluation chaque année

Autre ambiance à Bienne, dans un logement en attique. « Le permis N que reçoit tout demandeur d’asile implique une réévaluation du dossier tous les 6 mois. Le permis F, c’est chaque année », lance tout de go Ludger Diafouka, du Congo Brazzaville. « Et on redoute toujours la décision qui peut tomber, lui fait écho sa femme Yvette Nkiere. Ce permis F fait naître beaucoup de stress. J’ai beaucoup pleuré à cause de ce statut ; c’est comme une insulte, une honte. » Or le couple est titulaire de ce permis de séjour depuis plus de 10 ans.

Le « provisoire » à l’index

« Lorsqu’une décision d’asile est prise, une personne obtient soit l’asile, c’est-à-dire le permis B, soit elle ne l’obtient pas, indique à Berne Céline Kohlprath, porte-parole du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM). En cas de refus, elle doit quitter le pays. Si le renvoi n’est pas possible, car le pays d’origine est en conflit ou que la personne est malade et n’obtiendra pas les soins nécessaires dans son pays d’origine, la personne reçoit une autorisation de séjour provisoire, le permis F. » L’ennui, c’est que le « provisoire » peut perdurer. Et qu’il décourage les patrons. Selon les statistiques du SEM, plus de 35'000 personnes étaient au bénéfice du permis F à fin juillet 2016. Parmi elles, 6'607 avaient un emploi, soit moins d’une personne sur cinq.

Humiliée comme jamais

« En postulant pour un travail en 2009 à Berne, j’ai été humiliée comme jamais devant d’autres femmes de chambre auxquelles on m’a présentée comme permis F », se souvient Yvette. Elle n’a pas été engagée. « Les entreprises rechignent à embaucher quelqu’un de façon provisoire, explique Norbert Valley. C’est un vrai obstacle à l’intégration. Moi, je suis favorable à la préférence résidentielle : puisqu’ils habitent chez nous, on devrait leur donner du travail de façon prioritaire par rapport aux frontaliers. »

Impliqué dans l’Eglise FREE des Ecluses, le couple Diafouka parle des membres de leur communauté en termes d’aide qui « soulage ». Et estime y avancer dans la foi. Jahn Dawed, lui, fréquente le Christlicher Treffpunkt (Point de rencontre chrétien) de Stans. Il aimerait avant tout que son prénom de baptême soit inscrit dans ses papiers : « Je suis resté Mohamed pour les autorités suisses, mais depuis mon baptême, je souhaiterais vraiment que cela soit corrigé. Je ne suis plus musulman. »

Gabrielle Desarzens

Vidéo avec Yvette Nkiere et Ludger Diafouka (Eglise des Ecluses, Bienne).


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« Les marges : le lieu où je dois être ! »

Norbert Valley se définit volontiers comme un pasteur « sensible à toutes les causes sociales ».

Engagé à l’Eglise FREE de Morat et dans une Eglise évangélique du Locle, Norbert Valley a organisé en septembre 2015 une manifestation à Berne contre le permis F.

Pourquoi vous mobilisez-vous pareillement ?
Je pense d’abord que la solidarité humaine est ce que je dois pratiquer au minimum comme chrétien. Je conçois ensuite que les marges, c’est le lieu où je dois être. L’Ancien Testament m’invite à considérer l’étranger comme un indigène. Jésus lui-même a honoré celui qui venait d’ailleurs. C’est un modèle que je veux suivre. C’est enfin pour moi une chance de pouvoir partager la Bonne Nouvelle avec ces personnes dans le besoin.

Est-ce une critique de l’Eglise ?
L’Eglise devient une société de loisirs où l’on suit des programmes au lieu d’être dans la mission que Dieu nous a confiée. Comprenez : en général, ce n’est pas l’arbre qui mange les fruits qu’il porte. Les fruits de l’Eglise devraient être mangés par les plus pauvres, les plus faibles !

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